131 JOURS DANS LE NO MAN’S LAND (2/4). Dmytro est resté bloqué plus de quatre mois à portée de feu des Russes. Dans ce deuxième épisode, le fantassin ukrainien commence sa rotation dans son trou avant d’être repéré.
Les fibres optiques s’emmêlent dans les branches du bosquet et l’ont transformé en une pelote informe filée par les drones. Dmytro trébuche dans les fils de cette quenouille avant de s’enfoncer dans le trou où il passera 131 jours, alors qu’il espérait n’y rester qu’un mois. Des degrés creusés dans la glaise descendent dans le sol excavé entre des sacs de sable cachés qui protègent l’entrée et empêchent que les mottes ne s’écroulent. Des grosses couvertures rabattues en guise de sas dissimulent un battant en bois, de guingois. Derrière cette porte : le blindage comme les Ukrainiens appellent ces abris souterrains et fortifiés par des rondins de bois ou, plus rarement, par du béton.
« Des postions, j’en avais vu de meilleures, mieux équipées, plus spacieuses et confortables. C’était la pire, mais je n’étais pas là pour les vacances, il y avait beaucoup à faire et pas le temps de réfléchir », confesse Dmytro. Le plus urgent, c’est d’accrocher l’antenne métallique aux branchages, à l’extérieur, pour que le talkie-walkie puisse fonctionner. Puis recenser ce qui a été laissé par l’équipe précédente : bouteilles d’eau, batteries et lampes de poche, munitions, grenades à main.
À l’intérieur du blindage, on ne trouve pour ainsi dire quasi rien : un rebord creusé dans la paroi de terre fait office de lit dans lequel Dmytro et son binôme Yuri dormiront à tour de rôle ; des matelas isothermes plaqués aux murs, des rondins de bois pour étayer le plafond, un cube d’environ deux mètres de côté, sans chauffage pour que les fumées ne trahissent aucune présence. « Nous pouvions nous tenir debout vers l’entrée, mais nous devions nous courber à mesure que nous pénétrions dans l’abri. Il y faisait très très chaud et humide. » Ils accrochent une bâche plastifiée au plafond pour éviter le ruissellement des infiltrations d’eau.
Seul luxe : un petit réchaud à gaz et une bouilloire. Et, surprise, sur une étagère, Dmytro retrouve un livre de psaumes qu’il connaît bien, car c’est son exemplaire arrivé dans un sac de ravitaillement largué par un drone. Dans un creux invisible, un couple de rats aménage inlassablement sa tanière en grignotant des dents. « On dirait qu’ils chuchotent sans cesse. Ils ne s’arrêtent jamais de jacasser. Je ne sais pas pourquoi, Yuri a directement nommé le mâle Fiodor et c’est resté. »
Un livre de psaumes
Sur le perron de la maison qu’il habite depuis qu’il est revenu à la vie, au bout d’une venelle cahotante striée d’ornières, dans la banlieue de Kramatorsk, Dmytro, timide et blême dans la pénombre d’une après-midi grise, raconte d’une voix transparente son enfance de petite frappe et son passé de voyou avant qu’il ne rencontrât Dieu. « Mon père travaillait dans l’usine de sucre de la ville d’Uman au centre de l’Ukraine, il passait son temps à charger et décharger les sacs de sucre. Un jour, j’avais 6 ans, une dispute a éclaté pour rien et un de ses collègues l’a poignardé. Après sa mort, mes frères et moi avons grandi dans la rue. Ma mère seule et malade du cancer était totalement dépassée. » Il y a six ans, à 32 ans, Dmytro tourne le dos à sa vie de bâton de chaise, il arrête de boire et trouve un travail. Il embrasse le baptisme et change de vie.
« La lecture de la Bible et les psaumes m’ont aidé à tenir, admet Dmytro. Mais le diable essaie constamment de nous remplir de pensées négatives, je me battais pour chasser le découragement, mais le diable revenait sans cesse. » Entre deux rotations sur les positions, Dmytro prépare les paquets de ravitaillement qui sont largués par drones aux camarades sur les premières lignes. Dans l’un d’eux, avec les bouteilles d’eau, il glisse un livre de psaumes, celui-là même qu’il a retrouvé par chance dans le souterrain.
« Au début, les Russes ne nous ciblaient pas, c’était calme, mais on a fait une erreur qui a attiré leur attention. Quand le temps le permettait, on jetait nos déchets dehors. » La poubelle augmente, grossit, déborde même d’ordures et elle finit par être repérée. « Les Russes ont commencé à s’occuper de nous avec leurs drones à fibre optique », se souvient-il Le bosquet se fait pilonner, les arbres étêtés et leurs branchages arrachés n’offrent plus qu’un camouflage dérisoire. Et, lorsque tout est nu, qu’il ne reste quasiment rien, ils canardent la zone avec leurs lance-mines, des obus de 60 mm pour tout aplatir. « Ils bombardaient jour et nuit. Cela ne s’arrêtait jamais. Notre commandant ne parvenait pas à comprendre d’où venaient les attaques. » La terre dégringole autour de Dmytro et de Yuri en petites avalanches. Ils échappent à l’ensevelissement mais pas aux gaz.
« Il y a eu une détonation plus forte que les autres. Je crois que j’ai ressenti une irritation et je me suis instinctivement, par pressentiment, dit qu’il fallait que je mette mon masque à gaz, rembobine Dmytro. Par chance, je le garde toujours avec moi. Mais Yuri, lui, a été pris de court, il a attendu avant d’enfiler le sien. Il faut surtout résister à la tentation de respirer à l’air libre. Car dehors, les drones attendent : au moindre signe, ils larguent leurs bombes. Des gaz, il y en a de toutes les sortes : des bleuâtres, blancs ou légèrement marron, mais aussi transparents. Ils font suffoquer ou paralysent. Là, c’était une substance inodore, transparente et paralysante. Yuri a commencé à trembler, puis il a eu des spasmes et des convulsions. Il ne pouvait pas parler. Il est resté paralysé pendant trois heures, j’étais mort de peur, alors je lui parlais. Je lui ai dit qu’il devait prier dans sa tête avec moi. Finalement, il a repris conscience et a pu respirer à l’air libre. C’était la fin août. Il faisait chaud. Ce jour-là, j’ai senti que la mort s’approchait. »

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