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Terré dans le Donbass : « Mon ami est mort à 200 mètres de moi »

Terré dans le Donbass : « Mon ami est mort à 200 mètres de moi »

131 JOURS DANS LE NO MAN’S LAND (4/5). Resté bloqué plus de quatre mois à portée de feu des Russes, Dmytro, un fantassin ukrainien, a perdu son binôme dans les tranchées.

Impossible de rester seul sur la position, il faut être deux au moins. Car pendant que l’un dort, l’autre monte la garde. Il y a aussi d’autres raisons : personne ne peut supporter seul l’infernale canonnade, jour et nuit, pendant des semaines. Même à deux, il faut se battre pour ne pas perdre la raison, parler pour chasser les fantômes.

Dans ces parages, avec la mort pour horizon, se tissent des liens différents de l’amitié ou des liens du sang, mais pas moins forts. Dmytro n’aurait jamais côtoyé Yuri s’il n’y avait eu la tranchée. « Nous étions différents, mais dans le blindage, nous n’étions que lui et moi. Je dépendais de lui comme lui de moi. Même si tu ne veux pas t’attacher, car après c’est trop dur, c’est plus fort que toi. Après la disparition de Dimitry lors de ma première mission, je ne voulais plus me faire d’amis. »

Deux missions ont particulièrement marqué Dmytro, la dernière de 131 jours dont il est sorti miraculeusement vivant, et la première de 64 jours durant laquelle il a perdu son premier binôme, Dimitry.

« Plus on endure, plus on se rapproche »

Dmytro s’est choisi comme nom de guerre Svitlo (Lumière, en français) et Dimitry, coïncidence, Khmara (Nuage). Lumière et Nuage ont grandi dans la même ville et se sont retrouvés par hasard en formation militaire. Puis, ils ont intégré la 5e brigade et ont fait leurs premières armes sur un front difficile. « Plus on endure, plus on se rapproche. » C’était en octobre 2024, les bombardements étaient épouvantables sur les fronts voisins de Tchassiv Yar et de Bakhmout, mais le blindage tenait bon. Si une bombe avait explosé droit dessus, elle l’aurait détruit. Mais les drones, les obus tombaient tout autour.

« On avait recueilli deux camarades dont la position avait été détruite. Un 200 et un 300 [un mort et un blessé, NDLR]. On voulait faire évacuer le 200, en 2024 c’était encore possible de reprendre nos morts pour les donner à leurs familles. Aujourd’hui, c’est plus compliqué. Le cadavre est resté avec nous des semaines. Nous ne voulions pas qu’il soit mangé par les cochons sauvages ou par les chiens. C’était notre copain. Il était père de deux garçons en bas âge… Il était de Kiev, mais j’ai oublié son nom. L’évacuation tardait… Il s’est décomposé peu à peu. Au début, l’odeur nous agressait, puis on l’a oubliée. La tête de notre camarade séchait. Mais les plaies du ventre se remplissaient de vers. Enfin, l’évac’ a eu lieu, ils l’ont mis dans un sac et l’ont emporté. »

J’étais devant et quand je me suis retourné pour voir s’il me suivait, il avait disparu. Je l’ai appelé mais il ne répondait plus.

Dmytro

Alors qu’ils effectuent une mission hors de la tranchée, un drone explose à quelques mètres des deux frères d’armes, projetant des éclats mortels aux alentours. « Nous avons été blessés. Moi au coude, lui au genou. Puis, des obus d’artillerie nous ont ciblés. Il a été blessé une deuxième fois par un shrapnell et perdait beaucoup de sang. Nous courions pour trouver refuge dans notre blindage. J’étais devant et quand je me suis retourné pour voir s’il me suivait, il avait disparu. Je l’ai appelé, mais il ne répondait plus. Il s’était effondré 200 mètres avant le blindage. Les obus pleuvaient. Il y en avait trop pour y aller. Un groupe d’évacuation l’a rejoint, c’était trop tard, ils l’ont mis dans le sac, mais n’ont pas pu l’emporter et ont abandonné le sac. »

Les commandants interdisent aux soldats de communiquer sur les morts, et sur les circonstances des décès, même aux familles. Ainsi, soit les Ukrainiens récupèrent le corps et le soldat est mort au combat, la famille touche alors les indemnités prescrites, soit le corps n’est pas récupéré et le soldat est considéré comme disparu, même si ses camarades peuvent témoigner de son décès. La version officielle vaut aussi pour les proches auxquels les camarades du défunt ne peuvent dire la vérité.

Mais Dmytro ne peut garder le silence et décide, contre l’avis de son commandant, de ne pas taire les circonstances de la mort de son ami, d’autant qu’il connaît la famille.

Des bombardements russes sans relâche

Lorsqu’il évoque ses souvenirs, Dmytro parle doucement et lentement. Il susurre presque et son regard gris s’attarde fixement sur le néant. Ses yeux se brouillent quand il parle de Yuri et de Dimitry. « Dans la tranchée, quand les bombes tombent dans un vacarme assourdissant, tu ne peux t’empêcher de penser que tu vas mourir aussi. J’ai lu le Nouveau Testament jusqu’à la fin. Dieu veut notre bien, mais les hommes font le mal. Le plus dur physiquement, c’est de continuer à marcher et à faire de l’exercice pour ne pas mourir. Alors, Yuri et moi, on bougeait les pieds et on creusait plus profond pour améliorer l’abri. Et ça nous a sauvés. »

En octobre, les Russes ont bombardé sans relâche l’ensemble de la position Walkyrie. Dmytro et Yuri ne sortent plus de leur blindage. Le couple de rats a eu une première portée. « Le mâle est plus gros que la femelle. Il part chercher la nourriture et défend le territoire contre les autres rats. La femelle reste avec les petits. On les entendait piailler chaque fois qu’elle s’éloignait ou revenait. » Un jour, un serpent pénètre dans le trou par une anfractuosité sous la porte. Dmytro déteste araignées et serpents, mais se résout à l’approcher pour le tuer d’un coup de pelle. « Ces bêtes-là dévorent les bébés rats. Quand les bombes s’espaçaient, on entendait les rats murmurer. Un murmure de plus en plus fort. »

L’intensité des bombardements ne rend bientôt plus possible aucune sortie hors du trou. Les Russes cherchent à atteindre précisément la tranchée pour la désintégrer. Dmytro et Yuri pressentent le danger imminent et se réfugient dans le boyau qu’ils ont creusé sur le côté.

« Un drone à fibre optique a totalement détruit notre abri, ne laissant qu’un grand cratère. La position n’existait plus. J’ai décidé que nous devions nous réfugier dans l’abri voisin, à quelques centaines de mètres, où il n’y avait plus qu’un soldat, après que l’autre a sauté sur une mine antipersonnel. J’en avertis mon commandant qui me dit : “Non, vous restez en place sur votre position.” Mais elle n’existe plus ! J’ai désobéi aux ordres. »

Aux premiers jours de novembre, les fantassins de Walkyrie, de Moustique et de Londres ont été décimés, les survivants attendent un ordre de repli ou des renforts.