131 JOURS DANS LE NO MAN’S LAND (3/5). Dmytro, un fantassin ukrainien, est resté bloqué plus de quatre mois à portée de feu des Russes. Dans ce troisième épisode, les bombardements se font de plus en plus pressants.
À l’automne, tout a commencé à devenir humide et froid, les deux comparses partagent un sac de couchage, dans lequel ils dorment à tour de rôle. « J’utilisais le deuxième pour entourer mes pieds. » Pour leurs besoins, ils utilisent un récipient, qu’ils sortent rarement pour ne pas courir de risque. La toilette est parcimonieuse, une douche sèche pour faire disparaître le surplus de crasse. La pluie et le brouillard deviennent leurs meilleurs alliés. Ils ne mettent le nez dehors que lorsque la visibilité est réduite à rien pour éviter d’être repérés.
Quatre ou cinq jours sans manger ni boire. « On survit à tout, comme des rats. Ils s’habituent même aux poisons qu’on leur donne pour les tuer ; ils s’en nourrissent. » La faim et la soif finissent par tirailler Dmytro et Yuri, mais ils ne peuvent récupérer les paquets qui leur sont largués. « Nous espérions les nuages et les brumes ; en attendant, nous buvions notre pisse. » La course aux provisions devient affaire de survie. Quatre bouteilles de flotte retrouvée par hasard dans les ronces : c’est le gros lot.
« Ce que les Russes font le mieux, c’est tuer des civils »
Dmytro ne montre aucune émotion en évoquant sa tranchée. Enveloppé dans une veste kaki qui flotte sur lui, il piétine la boue de la place de jeu, dans les faubourgs de Kramatorsk, puis s’assied sur un banc en bois.
Au même endroit, deux semaines auparavant, trois jeunes qui passaient le temps ont été fauchés par un drone tueur. Du drame, il ne reste rien qu’un peu du sable fin et beige déversé au sol pour pomper le sang et des branches arrachées. « Qu’avaient-ils fait pour mériter cela ? Ils étaient innocents. Ce que les Russes font le mieux, c’est tuer des civils. »
Dmytro a été récompensé deux fois, mais il ne comprend pas vraiment pourquoi. « Je me suis engagé auprès du Seigneur de ne pas tuer d’être humain. Je prie pour ne pas me retrouver face à face avec un Russe et ne pas devoir le tuer. »
Mais dans sa tranchée, Dmytro n’a pas l’occasion de tirer, sa mission consiste à vérifier que les Russes ne passent pas ou n’occupent pas le terrain. « J’ai tiré quelquefois en l’air, j’ai une fois ou deux vu un Russe, ou ce qui pouvait être un ennemi, dans le brouillard. J’ai tiré une fois une grenade au hasard dans la purée de pois. Mais j’ai été décoré », dit-il avec ironie. Une médaille de bravoure lors de sa première rotation de 64 jours et une décoration octroyée à son bataillon pour avoir stoppé la progression de l’ennemi russe.
Les morts « 200 »
De son côté, Yuri s’enfonce dans la déprime. Chaque matin est plus dur que le précédent. « Je tentais de lui remonter le moral, en vain, il était sombre. Je lui disais : “Bonjour”. Il répondait : “Quel bon jour ? Voilà un autre jour affreux, c’est tout”. » D’autant plus dur pour Yuri qu’il n’a pas choisi d’être là et qu’il souffre du manque d’alcool. Il a été mobilisé de force et s’est retrouvé sur le front sans avoir le temps de dire ouf. Le sabbat des rats ne parvient même plus à l’égayer.
Les Russes accroissent leurs bombardements et les deux derniers bouts de tranchées ukrainiennes, celles dont les quatre soldats n’ont pu être relevés quelques centaines de mètres plus loin, s’effondrent bientôt. Une bombe anéantit le premier, l’un des deux occupants meurt dans l’explosion, l’autre, blessé, prend refuge dans le trou voisin où ils se retrouvent à trois. Mais les Russes ont probablement suivi la trace du blessé depuis le ciel et savent où se trouve l’abri retranché, qu’ils pulvérisent sans délai. « Pour Yuri, c’était certain, on était les prochains. »
L’une après l’autre, les positions tombent, sans combattre, juste soufflées par les bombes, obus d’artillerie ou drones tueurs. Une seule fréquence radio est utilisée par tous les abris de la position, tous les soldats du périmètre où sont disséminées les tranchées peuvent ainsi entrer en contact les uns avec les autres. « On ne parlait pas longtemps pour ne pas être repérés. Quelques secondes, pas plus. Mais lorsque les nouvelles sont mauvaises, on doit rester plus longtemps en ligne. C’est comme ça qu’on a appris que nos camarades avaient été touchés. Un “200” et un “300” en mauvais état. » Héritage de la guerre d’Afghanistan où les Ukrainiens combattirent en grand nombre, on appelle les morts les « 200 » (abréviation de Cargo 200, le transport aérien des cercueils plombés) et les blessés les « 300 ».
« Le 300 criait, hurlait, demandait de l’aide. C’était insoutenable. Le commandant l’a fait taire brutalement et nous a ordonné de couper les radios. Mais le copain ne mourait pas, il s’accrochait. » Le 200 est abandonné aux bêtes et aux éléments.
Les ordres donnés au 300 sont cruels : s’il veut s’en tirer, il ne peut compter sur personne. Cap à 6 heures, Kostiantynivka, une base arrière. Il doit ramper sous les drones malgré sa blessure en haut de la jambe et tout le sang perdu. Au mieux, il lui sera largué de l’eau et des médicaments. La journée, caché dans les fourrés ; la nuit, rampant sur l’asphalte que le soleil a réchauffé, afin que les drones à visée infrarouge ne le repèrent pas.
Pendant trois jours, il supplie pour qu’on l’aide avant qu’un drone, finalement, le foudroie sur le bitume. « C’était horrible. Mais qu’y a-t-il à dire ? Tu ne peux pas le soulager. Ton cœur se contracte, puis se brise. »

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