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Terres rares : Bruxelles lance un arsenal pour réduire sa dépendance à la Chine

Terres rares : Bruxelles lance un arsenal pour réduire sa dépendance à la Chine


Le sursis chinois d’un an sur les terres rares obtenu fin octobre ne suffira pas. Stéphane Séjourné, vice-président de la commission chargé de la Prospérité et de la Stratégie industrielle, a dévoilé ce mercredi un arsenal législatif et financier baptisé « Resource EU » pour sortir l’Europe de sa vulnérabilité mortifère sur les matières premières critiques.

« Resource EU est le bras armé, le premier élément tangible » de la nouvelle doctrine de sécurité économique européenne présentée, en même temps, par le commissaire au Commerce Maros Sefcovic. La crise d’octobre, lorsque Pékin a brandi la menace de restrictions drastiques sur cinq terres rares stratégiques, a servi d’électrochoc.

« Les licences d’exportation sont accordées au compte-gouttes et au prix de renseignements qui relèvent du secret industriel », a dénoncé le vice-président. La dépendance à la Chine est sévère ; Pékin contrôle 60 % de l’extraction mondiale de terres rares, 90 % de leur raffinage et 94 % de la production d’aimants permanents.

Un centre européen inspiré du modèle japonais

Pièce maîtresse du dispositif : la création dès 2026 d’un Centre européen des matières premières critiques (CRM Center), directement inspiré du JOGMEC japonais, que Séjourné est allé étudier sur place. Le CRM Center serait investi de trois missions. D’abord, le suivi : avoir enfin une vision claire des approvisionnements, des stocks et des difficultés de chaque secteur européen.

Ensuite, organiser des achats groupés au nom des États membres, sur le modèle des vaccins pendant la crise du Covid ou de celle du gaz après l’invasion russe de l’Ukraine. Enfin, constituer et livrer des stocks stratégiques pour éviter les pénuries majeures qui conduiraient certaines entreprises européennes à s’arrêter, faute de matières premières critiques. Il s’agit d’éviter le réflexe protectionniste qu’on a pu connaître pendant le Covid (la triste guerre des masques sur les tarmacs des aéroports).

Le CRM Center mobilisera 3 milliards d’euros supplémentaires sur les douze prochains mois – Séjourné a insisté sur l’urgence – pour débloquer les 60 projets miniers et de transformation déjà identifiés (47 en Europe, 13 à l’étranger). Dans le détail : 2 milliards de la Banque européenne d’investissement (BEI), 300 millions du Battery Booster, 600 millions du fonds Horizon Europe 2026-2027, plus d’autres financements du Fonds d’innovation et du programme européen de l’industrie de défense (EDIP).

Trois projets miniers priotaires

Trois secteurs prioritaires sont identifiés : les aimants permanents (une pénurie importante est constatée), les batteries et la défense. De quoi débloquer rapidement les projets miniers et de transformation, en Europe comme à l’étranger, qui attendent des financements. Le vice-président Séjourné a annoncé le déblocage immédiat de fonds destinés à trois projets stratégiques : l’un au Groenland, centré sur la défense, et les deux autres en Allemagne, pour les batteries, à Landau (Rhénanie-Palatinat) et Höchst (une colline de Francfort). De nouveaux sites miniers seront annoncés mi-janvier, à la suite d’un appel à projets en cours.

Autre mesure phare : un amendement au Critical Raw Materials Act est proposé pour interdire – ou fortement taxer – les exportations d’aimants permanents usagés et d’aluminium, deux matériaux indispensables en Europe. « Cela nous permettra de faire baisser le prix de ce scrap (rebuts métalliques, NDLR) », explique Stéphane Séjourné. Un comble en effet : l’Europe exporte ses déchets de terres rares alors qu’elle manque d’approvisionnement ! Le projet Solvay à La Rochelle, qui ouvrira une usine de retraitement, pourrait fournir jusqu’à 30 % des besoins européens d’ici 2030.

La Commission introduira aussi des « contrats pour différence », sur le modèle de l’électricité, pour garantir un prix plancher aux producteurs européens face au dumping chinois. Et une plateforme de mise en relation connectera fournisseurs et acheteurs pour faciliter les achats groupés.

Diversification, pas découplage

Le vice-président Séjourné distingue nettement la stratégie européenne de réduction des risques du « découplage » américain avec la Chine. « Même si on voulait diversifier à 100 %, ce serait impossible sur certaines matières premières », admet-il. D’où l’accélération des partenariats internationaux. Après l’Ukraine, la Norvège, l’Australie, le Canada et l’Afrique du Sud, un mémorandum avec le Brésil – deuxième producteur mondial de terres rares – sera signé dans les prochaines semaines.

Mais le vice-président attend surtout un changement de mentalité des industriels européens. « Les entreprises européennes doivent cesser d’acheter 100 % chinois », a-t-il insisté. Le plan amende le Critical Raw Materials Act pour obliger les entreprises à informer leur conseil d’administration des mesures de diversification et permet à la Commission de vérifier leur effectivité. Si ce n’était pas le cas ? « Nous envisagerons évidemment de passer à la diversification obligatoire par acte délégué », a prévenu Séjourné. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, « mais il y a un wake-up call très fort et très insistant auprès de nos entreprises. »

Le coût politique d’une relance des mines en Europe est aussi élevé que redouté : faciliter les permis d’extraction suscitera forcément des résistances locales. Personne n’a envie d’avoir une mine, avec toutes les nuisances qui vont avec, à côté de son pavillon de campagne… Il faut savoir ce que l’on veut : maintenir les industries en Europe ou finir comme un immense musée. Avec Resource EU, Bruxelles choisit son camp. Reste à convaincre les Vingt-Sept d’affronter leurs populations, et d’accepter une certaine pollution en Europe, car les procédés chimiques évoqués ici sont lourds.