views 44 mins 0 comments

« Tout le monde sait. Et pourtant, rien ne se passe » : la face cachée de Mohammed VI

« Tout le monde sait. Et pourtant, rien ne se passe » : la face cachée de Mohammed VI

Roi insaisissable, vie privée verrouillée, pouvoir exercé dans l’ombre : dans « Mohammed VI, le mystère », Thierry Oberlé lève le voile sur les silences du palais, les rumeurs, la fortune et les secrets d’un règne opaque.

Depuis son accession au trône en 1999, Mohammed VI entretient une relation ambiguë avec le pouvoir. Longtemps présenté comme le roi de la modernisation tranquille, censé refermer la parenthèse des années de plomb, il apparaît aujourd’hui comme un souverain plus distant, plus opaque, parfois insaisissable.

Dans Mohammed VI, le mystère (Flammarion), le journaliste Thierry Oberlé livre une enquête au long cours sur les zones d’ombre du règne : l’exercice réel du pouvoir, le rôle central du palais, la santé du roi, sa fortune, les relations avec la France, le dossier du Sahara occidental ou encore le poids du narcotrafic dans l’économie marocaine.

S’appuyant sur des documents inédits et de nombreux témoignages, il décrit un système fondé sur la délégation, le secret et le rapport de force, bien loin du récit officiel d’une monarchie réformatrice. Il dresse aussi le portrait d’un roi paradoxal, à la fois omniprésent et en retrait, capable de traverser les crises sans jamais engager de véritable transformation du régime.

Le Point : Vous décrivez Mohammed VI comme un « roi fainéant ». Est-ce une provocation ou une clé de lecture politique de son règne ?

Thierry Oberlé : Ce n’est pas une provocation. On ne sait jamais vraiment quand Mohammed VI travaille, ni quand il ne travaille pas, d’abord parce qu’on ignore souvent où il se trouve. Il voyage énormément, passe de longues périodes à l’étranger, ses déplacements sont généralement tenus secrets et son agenda officiel ne signale rien de particulier. Dès lors, il est difficile de savoir s’il est actif ou s’il est simplement en villégiature.

Un exemple : à l’automne, il passe par l’Égypte. Que venait-il y faire ? Des images l’ont montré visitant le musée du Caire, sans que l’on sache s’il s’agissait d’un séjour touristique ou politique. A posteriori, on peut penser qu’il y avait aussi une dimension diplomatique, puisque, avec l’Égypte, le Maroc pourrait participer à une force militaire internationale d’interposition dans la bande de Gaza et qu’il a rejoint quelques semaines plus tard la coalition internationale pour la paix portée par Donald Trump. Ce doute est permanent. Il entretient, à tort ou à raison, la légende du roi fainéant, du roi errant.

Plus profondément, cette question renvoie à quelque chose de structurel dans son règne. On peine à identifier les frontières de son rôle exécutif. Le Maroc est un royaume en trompe-l’œil : en théorie et d’après la Constitution, c’est le gouvernement qui gouverne ; en réalité, tous les secteurs régaliens dépendent directement des conseillers du palais. Il existe une forme de gouvernement de l’ombre, qui exerce le pouvoir réel et donne les grandes orientations du pays. Et puis, le « roi fainéant », c’est un clin d’œil historique. Cette forme de gouvernance existait déjà à l’époque des Carolingiens, très critiquée par leurs contemporains, mais révélatrice d’une réalité où le pouvoir était exercé par le palais plus que par le souverain lui-même.

Il parle peu, fuit les interviews… Peut-on encore parler d’un pouvoir personnel ou est-on face à une monarchie de conseillers ?

Il assume le pouvoir, formellement. C’est inscrit dans les fondements mêmes de la monarchie marocaine. Mais en parallèle, il existe chez lui une forme de dilettantisme – ou plutôt un hédonisme : c’est un roi jouisseur, qui s’aménage des espaces de liberté et qui, de fait, délègue beaucoup, sans jamais l’officialiser.

Il y a un manège permanent entre lui et Fouad Ali El Himma, son principal conseiller. Parfois, on a l’impression que c’est El Himma qui décide, mais la décision passe pour celle du roi. D’autres fois, c’est l’inverse. Une chose est certaine : le roi existe sans El Himma, mais El Himma n’existe pas sans le roi.

El Himma est à la fois son ami d’enfance et son premier conseiller. Il couvre la politique intérieure, la sécurité et désormais une partie de la diplomatie : c’est lui qui a notamment négocié la réconciliation franco-marocaine.

Ce silence est-il une stratégie de communication ou simplement un trait de personnalité ?

Les deux, mais c’est avant tout une question de personnalité. Mohammed VI est quelqu’un de très à l’aise en petit comité, mais qui reste constamment en retrait. Contrairement à ce que sa fonction impose, il rechigne à se placer sur le devant de la scène.

Le contraste avec son père est saisissant. Hassan II était une figure écrasante, omniprésente, extrêmement incarnée. Ce décalage tient sans doute à son enfance : Mohammed VI a été éduqué pour régner, c’était son destin, mais un destin probablement contrarié.

Enfant, il rêvait d’autre chose. Il disait vouloir devenir pilote de ligne. Et dans l’unique interview télévisée qu’il a accordée de toute sa vie – il avait une dizaine d’années, pour un reportage d’Antenne 2 sur le palais –, on lui demande quel est son rêve. Il répond à peu près ceci : « Marcher seul le long de la Seine, dans les rues de Paris. » C’est sa seule véritable parole publique en interview depuis sa naissance. C’est assez vertigineux.

À son arrivée au pouvoir, vous montrez que Mohammed VI incarne un immense espoir : il écarte Driss Basri, tout-puissant ministre de l’Intérieur de son père, et réforme la Moudawana, le Code de la famille, en faveur des droits des femmes. Pourquoi ce moment n’a-t-il pas débouché sur une transformation plus profonde du système ?

Parce que le système ne le voulait pas et que le roi n’a pas cherché à le contrarier. Mohammed VI a eu des velléités réformatrices. Mais il a toujours été freiné par la crainte d’une déstabilisation du pays par des changements trop brusques. Le temps du royaume marocain n’est pas le nôtre.

Ce qui caractérise la monarchie marocaine, c’est sa capacité à s’inscrire dans la durée. Et ce qui caractérise le règne de Mohammed VI, c’est d’être parvenu à traverser les décennies sans encombre majeure. Ce n’est pas le cas de nombreux régimes ou de chefs d’État arabes depuis les années 2000, balayés par les soulèvements ou par des crises internes.

Vous revenez sur les attentats de Casablanca en 2003, qui marquent un virage sécuritaire. Est-ce un moment de bascule dans son règne ?

C’est l’un des premiers grands moments de bascule. À ce moment-là, les autorités se disent que « la récréation est terminée ». Il y a un danger de basculement djihadiste réel, qui jusque-là avait été largement nié, occulté, minimisé. On resserre les boulons, très nettement. Cela concerne la sécurité, bien sûr, mais aussi la presse. Les libertés reculent.

Ce tournant sécuritaire est-il un choix personnel du roi ou une orientation qu’on lui impose ?

Je pense qu’il s’est rallié à cette idée. Après une période libérale à la fin du règne de son père et le début du sien, le balancier oscille à nouveau vers la répression. Sous Hassan II, on ne prononçait pas le nom du roi. La population vivait dans un mélange de respect et de peur de finir au fond d’une geôle. Avec Mohammed VI, cette crainte disparaît progressivement au début de son règne. Et puis, après 2003, on assiste à un retour du coercitif. La peur ne revient pas sous la même forme, mais l’État réinstalle des mécanismes de contrôle, de surveillance, de pression. C’est une forme de rééquilibrage autoritaire.

Vous montrez aussi comment Mohammed VI parvient à désamorcer la contestation des Printemps arabes, en 2011. Est-ce de l’habileté politique ou la victoire d’une forme de conservatisme monarchique ?

Les deux, indissociablement. 2011 marque un tournant dans l’exercice du pouvoir de Mohammed VI. Comme ailleurs dans la région, le Maroc est touché par le Printemps arabe : les manifestations rassemblent des jeunes, des militants et des islamistes, et le pays, qui se situe à l’extrême occident du monde arabe, est alors présenté comme l’un des derniers « dominos » susceptibles de tomber.

À ce moment-là, l’Égypte, la Tunisie et la Libye ont déjà basculé ou basculent. Mohammed VI réagit vite. Il prend la parole alors que la contestation monte et annonce une réforme constitutionnelle. C’est un geste politiquement habile : il inverse la dynamique sans confrontation directe.

Il promet une redistribution des pouvoirs, grave dans le marbre le rôle du gouvernement et inscrit de nouveaux droits dans la Constitution, notamment la reconnaissance de l’identité amazighe et certaines libertés publiques. La Constitution revue et corrigée est approuvée par référendum et le mouvement se dissout.

Cette séquence permet autre chose : les législatives de 2011 portent au pouvoir le PJD, un parti islamiste proche des Frères musulmans. Gouvernant pendant dix ans, il s’use en exerçant une partie du pouvoir qui lui est accordé, échoue à lutter contre la corruption et déçoit son électorat.

C’est une mécanique bien rodée du système marocain : intégrer, absorber, puis user les forces de contestation. La monarchie l’a fait avec la gauche sous Hassan II, puis avec les islamistes sous Mohammed VI.

Le roi passe une grande partie de l’année à l’étranger, à Paris, au Gabon ou aux Seychelles. Que produit cette absence sur la perception du pouvoir par les Marocains ?

Les médias ne parlent pas de ses vacances prolongées, de ses absences. Ce sont des lignes rouges à ne pas franchir. Depuis la réforme de la Constitution, la personne du Roi n’est plus sacrée, mais elle reste sacralisée. Faute d’informations vérifiées et vérifiables par une presse libre, la rumeur et la propagande règnent. Dans l’imaginaire politique marocain, le souverain bénéficie d’une liberté presque absolue. Si Mohammed VI souhaite voyager, se retirer ou s’accorder des moments de plaisir, cela relève de sa sphère privée. Mais cette tolérance cohabite avec le conservatisme ambiant.

Il existe une ambiguïté, voire une contradiction, entre ce que devrait être un souverain exécutif, présent, incarnant l’État au quotidien, et l’image que Mohammed VI donne de sa fonction par ses absences répétées. Pour certains critiques, cette distance affaiblit la perception de l’autorité royale.

C’est l’un des paradoxes majeurs de son règne : un pouvoir toujours très concentré, mais un souverain souvent lointain, dont l’absence interroge autant qu’elle est acceptée.

Vous montrez que Mohammed VI cherche souvent à casser les codes. On l’a vu déambuler dans les rues de Paris en tee-shirt, parfois associé, comme à Zanzibar, à une feuille de cannabis. S’agit-il de provocation ou d’une volonté assumée de transgresser les codes monarchiques ?

Je pense qu’il s’agit d’une volonté assumée. Ce sont des formes de transgression douce, une manière d’exister en dehors du carcan monarchique, sans le remettre frontalement en cause.

Au fond, Mohammed VI a sans doute une part rebelle, mais une rébellion qui n’est ni politique ni idéologique. Elle est hédoniste et bling-bling. De par son statut, cet homme est enfermé dans une cage dorée. Il cherche à s’accorder des espaces de liberté individuelle. Cette quête passe parfois par des gestes ou des images qui peuvent être perçus comme provocateurs, comme quand il fait du shopping dans un mall de Dubaï plutôt que d’assister au sommet mondial sur le climat qui se tient dans la même ville.

Cela correspond d’ailleurs aux personnes dont il s’entoure : des artistes, des chanteurs, des sportifs, des figures de la pop culture comme Gims, des gens d’origine africaine qui, contrairement à lui, sont partis de rien pour arriver au sommet. Il y a eu des périodes où il organisait beaucoup de fêtes, où l’on croisait beaucoup ce type de profils. Tout cela dit quelque chose de son mode de vie, mais aussi de son rapport intime au pouvoir et à ses propres contraintes.

Ces images nourrissent aussi des rumeurs persistantes sur sa vie privée et son orientation sexuelle sur les réseaux sociaux. Pourquoi ce sujet obsède-t-il autant l’espace public marocain ?

Ce sujet n’obsède pas l’espace public marocain puisqu’il n’est pas abordé. L’homosexualité est un tabou et reste un délit au Maroc. Cela n’empêche pas Marrakech d’être connue pour sa prostitution masculine tolérée de fait.

Pour une partie de la population qui suit les réseaux sociaux, les rumeurs sur l’orientation sexuelle du monarque ne posent pas vraiment problème : le roi fait ce qu’il veut, après tout, il est le roi. Mais le roi est aussi le commandeur des croyants. Il est le descendant du prophète, garant d’un islam du juste milieu, et il incarne un ordre moral. Or, le droit marocain, inspiré du droit islamique, interdit l’homosexualité. Cette dissonance nourrit les fantasmes.

Il y a donc une tension perçue entre ces lois et certains ragots qui circulent sur la Toile. Son orientation sexuelle, réelle ou supposée, lui appartient évidemment. Mais pour une partie de l’opinion conservatrice et religieuse, elle pourrait poser problème si elle entrait en contradiction avec les normes qu’il est censé incarner.

Qu’est-ce qui a concrètement alimenté ces rumeurs au fil des années ?

Ces rumeurs se sont amplifiées après le divorce avec Lalla Salma, mère du prince Hassan. Ce fut une séparation difficile, suivie d’une campagne de dénigrement à l’encontre de l’ex-épouse, campagne venue du palais ou de ses officines. La princesse a été mise à l’écart du palais, dans un contexte de règlements de comptes internes à la famille royale.

À la même époque, le roi s’est entouré de figures masculines très visibles, notamment des combattants de MMA, comme les frères Azaitar. Leur affichage sur les réseaux sociaux, leur mise en avant de leur proximité avec le roi, ont suscité de nombreuses interrogations.

Le silence total du palais sur la disparition de Lalla Salma a-t-il aggravé cette culture du soupçon ?

Oui, très clairement. Cette culture du silence est propre au palais. Ce manque de transparence est, ceci dit en passant, une des caractéristiques des régimes autoritaires et des autocraties.

Ce silence a entretenu toutes sortes d’interprétations, parfois délirantes, allant jusqu’à évoquer l’assassinat de la princesse. Lorsque ces rumeurs sont devenues incontrôlables, l’un des avocats du palais – Éric Dupond-Moretti – a fini par publier, au nom du couple, un communiqué annonçant le divorce, et des images ont circulé pour prouver que la princesse, qui a conservé son titre, était vivante.

Vous montrez que Mohammed VI est un acteur économique central via sa holding Al Mada. Peut-on durablement être à la fois arbitre suprême et premier entrepreneur du pays ?

C’est sur ce point que le décalage entre le récit, le storytelling de la monarchie et la réalité est particulièrement problématique. Il a été présenté comme le « roi des pauvres », avec une communication très forte dans ce sens. Il avait, il est vrai, une réelle fibre sociale, et la pauvreté a effectivement reculé sous son règne.

Mais dans le même temps, il était déjà très riche à son accession au trône, et il s’est considérablement enrichi depuis. Ses entreprises ont été restructurées, regroupées au sein de la holding Al Mada, avec une logique de rentabilisation et de financiarisation très poussée pour dégager plus de profits pour la famille royale.

Mohammed VI a agi comme les grands capitaines d’industrie contemporains. Dans une économie de plus en plus financiarisée, il a généré des bénéfices considérables. Il y a dix ans, Forbes estimait sa fortune à 6 milliards de dollars. Il est évident qu’aujourd’hui, ce chiffre est largement supérieur.

Le revers de la médaille est qu’à travers ses sociétés, le roi est, à titre personnel, l’un des principaux acteurs économiques du royaume, d’où le risque permanent de conflits d’intérêts et d’arbitrage en sa faveur.

Cette puissance entrepreneuriale est-elle un moteur ou un frein pour l’économie nationale ? La question se pose d’autant plus qu’il est pour le moins étrange d’être à la fois, pour un citoyen marocain, le sujet et le client du roi et d’une monarchie qui coûte bien plus cher au royaume que celle de Charles III, souverain du Royaume-Uni, de Grande-Bretagne, d’Irlande du Nord et de quatorze États souverains.

Vous montrez que le cannabis et le narcotrafic constituent des économies parallèles quasi structurelles. L’État marocain peut-il réellement s’en affranchir, ou en est-il devenu dépendant ?

Le point de départ, c’est un fait massif : le Maroc est le premier producteur mondial de cannabis. La France est le principal consommateur européen, et environ 80 % du cannabis consommé en France vient du Maroc. Cela dure depuis plus de trente ans. La vraie question est donc : comment un tel phénomène a-t-il pu perdurer, et même s’amplifier, sans être réellement endigué par le Maroc et la France ? Jamais le problème n’a été pris à la racine. Jamais la question de la légalisation de cette drogue dite douce n’a été abordée sérieusement. De part et d’autre de la Méditerranée, on préfère rester en eaux troubles. L’argent généré alimente-t-il des caisses noires ? Mystère.

Sous le règne de Mohammed VI, le narcotrafic a changé de nature. Les circuits ont intégré la cocaïne, générant encore plus d’argent. Ils se sont mondialisés, mafiosisés, durcis. Les réseaux sont devenus plus violents, plus structurés. L’exemple le plus parlant est celui de la Mocro Maffia, aux Pays-Bas, composée de jeunes issus du Rif, qui contrôlent une large part du trafic en Europe du Nord. Leur puissance a profondément modifié les équilibres.

C’est ce qui m’a conduit à enquêter sur le rôle réel de l’État marocain. Sur place, dans le Rif, j’ai constaté que les champs de cannabis existent toujours, que les stocks sont énormes, que certaines fermes sont connues de tous, protégées par des gardes privés. Tout le monde sait. Et pourtant, rien ne se passe.

À titre personnel, lorsque je quitte l’un de ces villages pour rentrer à Chefchaouen, je suis suivi dans cette ville par des policiers en civil qui fouillent ma chambre d’hôtel en mon absence. Trouver un journaliste qui enquête sur la drogue est visiblement plus facile que de localiser des trafiquants pourtant notoires signalés par les polices européennes aux autorités marocaines.

Vous allez plus loin en évoquant une possible implication du palais. Sur quoi repose cette hypothèse ?

Il y a d’abord une corruption évidente à tous les étages : administration, forces de sécurité, autorités locales. Cela permet au trafic de prospérer et d’enrichir beaucoup de monde.

Mais la question est de savoir s’il existe une participation directe de l’État, voire du palais. Après la publication de mon enquête dans Le Point en juillet 2024 sur la Mocro Mafia, j’ai reçu des documents très sensibles : des procès-verbaux de la gendarmerie marocaine relatifs à l’interception d’un important convoi de drogue. Les trafiquants interrogés y citent comme commanditaires des personnalités du palais ou liées au palais.

Cette affaire a brièvement émergé dans l’espace public marocain, puis a disparu. Je n’ai jamais pu savoir ce qu’elle était devenue. Ces témoignages de trafiquants sont bien sûr à prendre avec prudence. S’ils sont avérés, cela suggère une implication directe, qui s’ajouterait à une tolérance stratégique entretenue par la corruption.

Il faut comprendre que l’argent du cannabis joue un rôle macroéconomique. Les devises du Maroc proviennent d’abord du tourisme, ensuite des transferts des Marocains de l’étranger, et en troisième position… du cannabis, via la production, le trafic et le blanchiment. Des responsables des douanes françaises m’ont expliqué n’avoir jamais réussi à récupérer, malgré des décisions de justice, des sommes, même peu importantes, blanchies au Maroc.

C’est ce qui m’amène à dire que le Maroc présente plusieurs caractéristiques d’un « proto-narco-État ». Il coche plusieurs cases des définitions onusiennes sur le sujet.

Ce narcotrafic devient-il aussi un instrument diplomatique dans les relations avec la France et l’Europe ?

Oui, clairement. Les autorités marocaines savent retrouver certains trafiquants et les livrent quand le contexte diplomatique s’y prête. Lorsqu’une crise franco-marocaine s’apaise, soudain, des personnes recherchées sont arrêtées, jugées sur place ou extradées. Cela fonctionne comme une sorte de monnaie d’échange. Un rapport du Sénat français l’a souligné en 2024.

On l’a vu avec plusieurs figures du narcotrafic, mais aussi avec des artistes ou des figures publiques installées au Maroc : ils bénéficient d’une forme de tolérance, comme à Dubaï, mais peuvent être arrêtés du jour au lendemain au gré des intérêts du moment.

Vous allez plus loin en évoquant une possible implication du palais. Sur quoi repose cette hypothèse ?

Il y a d’abord une corruption évidente à tous les étages : administration, forces de sécurité, autorités locales. Cela permet au trafic de prospérer et d’enrichir beaucoup de monde.

Mais la question est de savoir s’il existe une participation directe de l’État, voire du palais. Après la publication de mon enquête dans Le Point en juillet 2024 sur la Mocro Mafia, j’ai reçu des documents très sensibles : des procès-verbaux de la gendarmerie marocaine relatifs à l’interception d’un important convoi de drogue. Les trafiquants interrogés y citent comme commanditaires des personnalités du palais ou liées au palais.

Cette affaire a brièvement émergé dans l’espace public marocain, puis a disparu. Je n’ai jamais pu savoir ce qu’elle était devenue. Ces témoignages de trafiquants sont bien sûr à prendre avec prudence. S’ils sont avérés, cela suggère une implication directe, qui s’ajouterait à une tolérance stratégique entretenue par la corruption.

Il faut comprendre que l’argent du cannabis joue un rôle macroéconomique. Les devises du Maroc proviennent d’abord du tourisme, ensuite des transferts des Marocains de l’étranger, et en troisième position… du cannabis, via la production, le trafic et le blanchiment. Des responsables des douanes françaises m’ont expliqué n’avoir jamais réussi à récupérer, malgré des décisions de justice, des sommes, même peu importantes, blanchies au Maroc.

C’est ce qui m’amène à dire que le Maroc présente plusieurs caractéristiques d’un « proto-narco-État ». Il coche plusieurs cases des définitions onusiennes sur le sujet.

Ce narcotrafic devient-il aussi un instrument diplomatique dans les relations avec la France et l’Europe ?

Oui, clairement. Les autorités marocaines savent retrouver certains trafiquants et les livrent quand le contexte diplomatique s’y prête. Lorsqu’une crise franco-marocaine s’apaise, soudain, des personnes recherchées sont arrêtées, jugées sur place ou extradées. Cela fonctionne comme une sorte de monnaie d’échange. Un rapport du Sénat français l’a souligné en 2024.

On l’a vu avec plusieurs figures du narcotrafic, mais aussi avec des artistes ou des figures publiques installées au Maroc : ils bénéficient d’une forme de tolérance, comme à Dubaï, mais peuvent être arrêtés du jour au lendemain au gré des intérêts du moment.

Comment expliquer le passage d’une relation privilégiée avec la France à une froideur assumée, puis à un raccommodage sous Emmanuel Macron ?

C’est une longue histoire. La relation dite « privilégiée » entre la France et le Maroc est à lire à travers des relations entre des hommes et des échanges économiques. Elle correspond d’abord à l’ère Jacques Chirac, qui entretenait avec le fils de son ami Hassan II une relation qui se voulait quasi filiale, presque paternelle. Chirac se posait en protecteur, en garant d’une forme de continuité postcoloniale. Or ce rapport-là, Mohammed VI l’a toujours mal vécu. Il supportait difficilement cette familiarité qui le plaçait dans une position de fils politique plus que de partenaire économique souverain.

Avec Nicolas Sarkozy, la relation change de nature. Elle est moins affective, plus transactionnelle, et repose sur une certaine proximité de style : une forme de goût pour le luxe, pour le clinquant, pour une diplomatie décomplexée. Mais c’est aussi à ce moment-là que l’influence économique française commence à reculer structurellement au Maroc. Le royaume se mondialise, diversifie ses partenariats, travaille de plus en plus avec les États-Unis, la Chine, les pays du Golfe, l’Espagne. La France cesse progressivement d’être l’interlocuteur de préférence. Sous Hollande, rien ne bouge.

Sous Emmanuel Macron, la relation entre dans une phase conflictuelle. Les soupçons d’écoutes téléphoniques visant le président français – dans lesquels le Maroc est implicitement mis en cause – provoquent un gel brutal des relations. Même si ces accusations n’ont jamais été formellement établies, elles laissent des traces profondes. À Rabat, on vit cela comme une humiliation et une défiance inadmissibles entre alliés supposés.

Mohammed VI a nié les écoutes au cours d’une conversation téléphonique tendue avec Emmanuel Macron. Et Rabat a toujours nié avoir acheté le logiciel espion vendu à des États par la firme israélienne NSO. Dont acte. À moins que ce Pegasus n’ait été offert par un pays arabe tiers, ami d’Israël et du Royaume…

Officiellement, la relation s’est depuis réchauffée. En réalité, elle reste traversée de non-dits, de rancœurs, de méfiance. Le véritable tournant ne se situe pas là, mais sur le dossier du Sahara occidental.

Pourquoi le Sahara occidental devient-il le point de bascule ?

Parce que Mohammed VI est opportuniste et a compris avant d’autres que le monde change. Le droit international n’est plus la boussole centrale des relations internationales et c’est pour lui une aubaine. Ce qui prime désormais, ce sont, avant la négociation, les rapports de force, les intérêts, les transactions. Sa boussole personnelle est le Sahara occidental, un territoire disputé entre le Maroc et le Polisario, un mouvement sahraoui réclamant l’indépendance. Dans ce contexte, il se rapproche de l’administration américaine sous le premier mandat de Donald Trump.

Trump raisonne de manière simple et brutale : reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental contre intégration du Maroc aux accords d’Abraham. Mohammed VI accepte. En retour, Israël apporte un soutien militaire important au Maroc dans la course aux armements qui l’oppose à l’Algérie. C’est un échange clair, assumé, cynique. Et lorsque Israël massacre des populations civiles à Gaza, Mohammed VI ne dit rien ou presque rien.

Dans le même temps, Rabat applique une diplomatie musclée pour convaincre à leur tour les Européens de reconnaître la marocanité du Sahara occidental. Avec l’Espagne, cela passe par l’ouverture des frontières migratoires, utilisée comme levier de pression. Madrid finit par s’aligner. Quant à la France, Emmanuel Macron se retrouve dans une impasse : son rapprochement avec l’Algérie a échoué, et le Maghreb impose un choix. Il se rallie donc à Rabat, abandonnant la ligne traditionnelle du quai d’Orsay, favorable au soutien aux thèses marocaines tout en maintenant un équilibre avec l’Algérie, le sponsor du Polisario.

Ce succès diplomatique ne relève donc pas tant d’une grande vision que d’un opportunisme maîtrisé. Mohammed VI sait identifier les failles du système international et s’y engouffrer. Il n’anticipe pas, il exploite.

La succession semble désormais au cœur du dispositif. Est-elle sereine ou contrainte par la santé du roi ?

Elle dépend de la santé du roi, qui est fragile depuis de nombreuses années. C’est cette fragilité qui explique la montée en visibilité du prince héritier. Il a été préparé très tôt, bien qu’il ne soit pas question pour le roi d’abdiquer. Aujourd’hui âgé de 22 ans, le prince Hassan apparaît dans des opérations de soft power, comme la Coupe d’Afrique des Nations, où son image est mise en scène.

Cette préparation est méthodique, progressive. Elle vise moins à révéler un homme qu’à habituer le pays et l’opinion internationale à une silhouette, à une présence.

Pour les Marocains, cette succession sera une plongée dans l’inconnu. On ne connaît ni la personnalité politique du prince héritier, ni ses idées, ni son tempérament. En revanche, pour le palais, reclus dans ses silences, il n’y a pas de mystère : la structure du pouvoir est solide, elle est pensée pour survivre aux hommes, elle est prête à servir un nouveau monarque.

L’appartenance du prince Hassan à la génération Z change-t-elle la donne ?

Oui, profondément. Le futur roi appartient à une génération qui n’a connu ni les années de plomb, ni même l’élan réformateur des débuts du règne de Mohammed VI. C’est une génération connectée, comparatiste, qui regarde ailleurs et qui ne se satisfait plus des récits. Elle réclame des écoles plutôt que des stades, des hôpitaux plutôt que des grands projets symboliques, des universités, de la santé, de l’éducation.

C’est précisément là que le bilan du père apparaît le plus fragile. Beaucoup de ces attentes n’ont pas été comblées. Et c’est au fils que cette génération demandera des comptes, sans indulgence pour l’héritage.

Pour l’instant, Mohammed VI reste aux commandes. Sa succession est organisée, écrite d’avance. Le système est prêt. Reste une inconnue majeure : que produira ce système lorsqu’il sera confronté à une génération qui ne croit plus au mystère, mais exige des résultats.