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Trump et son empire sans alliés

Trump et son empire sans alliés

Le républicain a attaqué l’Iran sans prévenir l’Europe, réclamé son aide quand Téhéran a fermé Ormuz, puis assuré n’avoir « besoin de personne ». Menaces contre l’OTAN, indulgence envers Poutine, mépris des partenaires : le « punching down » accélère le décrochage transatlantique.

Finalement, Donald Trump ne veut pas d’aide. « Puisque nous avons remporté de tels Succès Militaires, nous n’avons plus ‘besoin’, ni envie, de l’aide des pays de l’OTAN – nous n’en avons JAMAIS EU BESOIN ! », a-t-il posté mardi sur Truth Social, lettres capitales à l’appui. « En fait, en tant que président des États-Unis d’Amérique, de loin le Pays le Plus Puissant N’importe où au Monde, NOUS N’AVONS BESOIN DE L’AIDE DE PERSONNE ! »

Il n’a pas toujours dit ça. À la veille du Débarquement de Normandie, Dwight Eisenhower avait invoqué les « braves Alliés et frères d’armes » dans son appel à la mobilisation. Quatre-vingts ans plus tard, Trump n’a ni consulté ni prévenu ses alliés avant de s’engager dans une guerre avec l’Iran, alors que les Européens sont les premiers clients du pétrole transitant par le Proche-Orient. En réponse, Téhéran a fermé le détroit d’Ormuz, provoquant une explosion des prix du brut.

« Punching down »

Trump a donc sollicité les alliés des États-Unis. « Ça aurait dû être un travail d’équipe dès le début, et maintenant, ça va l’être », a-t-il déclaré sur Truth Social, soudain converti aux alliances. Sans surprise, les Européens n’ont pas débordé d’enthousiasme. « Qu’attend Donald Trump d’une poignée de frégates européennes dans le détroit d’Ormuz, que la puissante marine américaine ne peut pas faire ? » a demandé, dimanche, Boris Pistorius, le ministre de la Défense allemand.

Après tout, Pete Hegseth, le Secrétaire américain à la Défense, n’a cessé de répéter que les États-Unis avaient « décimé » l’armée iranienne, « d’une manière que le monde n’a jamais vue », que l’Iran n’avait « plus d’armée de l’air, plus de défense aérienne, plus de marine », grâce à une « force écrasante, appliqué avec précision »… Pistorius a tranché : « Ce n’est pas notre guerre, nous ne l’avons pas déclenchée. »

« Ce combat n’était pas censé être équitable, et il ne l’est pas. Nous les achevons alors qu’ils sont à terre, et c’est exactement ce qu’on est censé faire », s’est aussi vanté Hegseth. La logique du « punching down » (frapper un adversaire plus faible) ne s’applique pas qu’aux ennemis. « Ce gouvernement considère le fait de s’en prendre aux plus faibles comme une vertu », analyse l’historien Stephen Wertheim, du Carnegie Endowment for International Peace. Trump se garde de toute confrontation avec les plus forts. Ses alliés n’ont pas droit aux mêmes égards.

« Accélérateur de déclin américain »

Phillips O’Brien, historien américain et professeur d’études stratégiques à l’Université de St-Andrews en Écosse, a écrit que Trump était « un accélérateur du déclin américain ». Outre la cohésion nationale, il a sapé, en 14 mois, « l’un des plus grands piliers de la puissance mondiale américaine : le système d’alliances mené par les États-Unis, qui domine le monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. »

Dès février, son vice-président J.-D. Vance a fait la leçon aux Européens à Munich. Trump a retiré les États-Unis d’organisations internationales majeures comme l’OMS et le Conseil des Droits Humains des Nations unies. Il répète que l’Union européenne a été créée pour « baiser les États-Unis », que les Européens sont des « profiteurs ».

Il a insulté Volodymyr Zelensky et retenu des envois d’armes à l’Ukraine. Il a menacé d’annexer le Groenland, ce qui a mobilisé des troupes européennes, et moqué le Danemark, incapable de le défendre (« ils ont ajouté un deuxième traîneau à chiens »). Il a suggéré que les alliés, en Afghanistan, étaient « restés un peu en retrait, un peu à l’écart de la ligne de front ». Environ 1 160 soldats des troupes alliées sont morts, dont 457 Anglais, 44 Danois et 90 Français.

Dans la Stratégie nationale de sécurité, l’Europe est à peine mentionnée et l’intention d’y favoriser la victoire des partis d’extrême droite est assumée. En revanche, Trump épargne l’ennemi des Européens. Selon des sources citées par les médias américains, la Russie fournit des informations ciblées à l’Iran (localisations des navires et avions américains…)

Trump, non seulement n’a jamais adressé de reproche à Poutine, mais en plus, s’en est pris au journaliste de Fox News, Peter Doocy, qui l’interrogeait à ce sujet : « Mais quelle question stupide ! » Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison-Blanche, a, elle, noté : « Que ce soit arrivé ou non, ça n’a aucune importance », puisque l’Iran est affaibli. Trump a aussi temporairement levé les sanctions sur le pétrole russe.

« Une très bonne relation avec Xi »

Trump a laissé planer le doute sur la défense de Taïwan et répète qu’il a « une très bonne relation avec Xi ». « La Chine est devenue un partenaire économique très important pour nous », a-t-il déclaré cette semaine. De quoi inquiéter Taïwan, le Japon et la Corée du Sud. Il a baissé les taxes douanières sur la Chine, mais en a imposé au Canada, qu’il a menacé d’annexer. La Chine a sauté sur l’occasion.

Mark Carney, le Premier ministre canadien, a déclaré une « rupture » entre Ottawa et Washington en janvier et scellé un accord d’échange avec Pékin. Le chancelier Friedrich Merz et Emmanuel Macron ont engagé des discussions commerciales avec la Chine. Ce pivot ne s’opère pas que chez les dirigeants. Selon un sondage Politico de février, les citoyens du Canada, de l’Allemagne, de France et du Royaume-Uni préfèrent désormais dépendre de la Chine (34 % en France, 40 % en Allemagne, 42 % au Royaume-Uni, 57 % au Canada) que des États-Unis sous Donald Trump.

Après le refus des Européens, Trump a recouru à un registre familier : les menaces. Dans une interview au Financial Times, il prévenait : « S’il n’y a pas de réponse ou que la réponse est négative, je pense que ce sera très mauvais pour l’avenir de l’OTAN. »

Puis, lundi, il a assuré que la probabilité qu’Emmanuel Macron aide les États-Unis s’élevait à « huit sur dix ». « Pas parfait, mais c’est la France », a-t-il ajouté. « J’ai toujours été très critique envers l’idée de protéger des pays, car je sais que nous les protégerons, et si nous avons besoin d’aide, ils ne seront pas là pour nous. »

L’article 5 du traité de défense mutuelle de l’OTAN n’a pourtant été invoqué qu’une seule fois en 77 ans, après les attentats du 11 septembre 2001, lorsque les pays de l’Alliance ont envoyé des soldats en Afghanistan pour aider les États-Unis. Trump balaie ces sacrifices : « On n’a besoin de personne ; on est la nation la plus puissante du monde. » Sa demande d’aide, d’ailleurs, n’était qu’un test de loyauté : « Je le fais presque non pas parce qu’on en a besoin, mais parce que je veux voir comment ils réagissent. »

Vendredi, le président américain a déclaré sur son réseau social Truth : « Sans les États-Unis, l’OTAN EST UN TIGRE DE PAPIER. Ils n’ont pas voulu se joindre à la bataille pour arrêter un Iran doté de l’arme nucléaire. Maintenant que le combat militaire est GAGNÉ, avec très peu de danger pour eux, ils se plaignent des prix du pétrole élevés qu’ils doivent payer mais ne veulent pas aider à ouvrir le détroit d’Ormuz ». Et de menacer : « LÂCHES, nous nous en SOUVIENDRONS ! ».

« Des partenaires à exploiter »

Pour Phillips O’Brien, la réalité est plus prosaïque : « Il ne veut pas envoyer de navires américains parce qu’il a peur qu’ils ne soient touchés. » Les États-Unis, souligne-t-il, ne peuvent gérer seuls cette crise : « Il faudrait maîtriser une bonne partie du sud de l’Iran, il faudrait des troupes au sol, ou une démonstration de force navale et aérienne impressionnante dans le Golfe. Et Trump ne le souhaite manifestement pas. »

Il préfère que les Européens, les Japonais, les Sud-Coréens et les Chinois exposent leurs navires. Trump et son gouvernement ne voient les alliés que comme « des partenaires à exploiter ». « Ils ne croient pas aux alliances, ils croient que les États s’utilisent les uns les autres. Ils pensent qu’il y a les États qui obtiennent ce qu’ils veulent et les autres, et ils prennent ce qu’ils peuvent pour les États-Unis », poursuit-il.

Wertheim y voit une façon d’écarter le risque politique. « De toute façon, il gagne : s’il demande de l’aide aux alliés et l’obtient, il en sortira grandi en ayant rallié d’autres pays aux États-Unis. Si les alliés refusent, il pourra les accuser d’être des profiteurs. Et ça détournera l’attention des Américains, ça évitera qu’ils ne blâment Trump. »

Jamais, pour lui, les relations n’ont été aussi dégradées, pas même lors du refus de certains alliés, comme la France, d’intervenir en Irak après les attaques du 11 septembre 2001. « Il y a eu des tensions dans les années 1980 à propos de la bombe à neutrons. Il y en a eu quand la France s’est retirée du commandement militaire sous de Gaulle. Mais rien de comparable à ça. Et il n’y a jamais eu de situation comparable à la menace par les États-Unis d’envahir le Groenland, qui fait partie de l’OTAN », estime-t-il.

« Un empire sur invitation »

Pour Kori Schake, directrice des études de politique étrangère et de défense à l’American Enterprise Institute (AEI), contrairement à ce qu’affirme Trump, les alliances ont été « extrêmement bénéfiques » à Washington. « Les États-Unis ne peuvent pas projeter leur puissance à l’échelle mondiale sans s’appuyer sur des bases, des hôpitaux et des droits de survol dans les pays alliés. Sans parler du partage de munitions, de carburant d’aviation et d’autres ressources, détaille-t-elle. Et avoir parmi nos plus proches amis et alliés certaines des meilleures armées du monde rend nos militaires plus performants. »

Au contraire de l’URSS, qui s’est effondrée quand la contrainte envers les pays satellites a disparu, « l’ordre établi par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale est un empire sur invitation », souligne-t-elle. « Aucune puissance dominante dans l’histoire n’a bénéficié d’un soutien aussi massif et volontaire. C’est précisément ce que le président Trump met à mal », déplore-t-elle.

Cette crise n’est que la confirmation d’une crainte ancienne. « Le président est d’une imprudence extraordinaire et il cause des dommages considérables, pour plusieurs générations, aux fondements mêmes de la puissance américaine et à la réputation des États-Unis auprès de leurs plus proches amis et alliés », assène-t-elle. L’AEI est le laboratoire d’idées conservateur de Washington, elle-même a formulé les politiques étrangères de Ronald Reagan et de George W. Bush, a été conseillère diplomatique de John McCain et haute responsable au Pentagone.

En 2020, alors que Trump se représentait à la présidentielle, elle a signé, avec plus de 130 anciens hauts responsables républicains de la sécurité nationale, une lettre intitulée : « Nous sommes profondément préoccupés par la sécurité et le rayonnement international de notre nation sous la direction de Donald Trump. » Y était mentionné le fait que Trump avait traité l’OTAN « d’obsolète », l’Europe « d’ennemie » et avait « menacé de mettre fin à des alliances américaines de longue date ».

La règle du magasin de poterie

Schake voit dans la crise actuelle la validation de la Doctrine Powell et de la règle du Pottery Barn. La première dicte que la force ne doit être usée que pour un intérêt national vital, avec un objectif politique clair et un large soutien international.

La deuxième, du nom d’une chaîne de magasin de poteries, signifie « qui casse paie » et rappelle que celui qui renverse un régime est responsable du chaos qui suit. « Les frappes menées dans huit pays différents ces quatorze derniers mois ont toutes été destructrices, sans aucun plan constructif quant à leurs objectifs politiques », déplore-t-elle.

En trois semaines, les raisons de la guerre en Iran n’ont cessé de changer et l’un des hauts responsables des renseignements vient de claquer la porte au motif que l’Iran ne représentait pas de « menace imminente » pour les États-Unis. « Si l’on attend de la force militaire qu’elle permette d’atteindre un objectif stratégique, il faut un plan et des axes d’opérations politiques, diplomatiques, économiques et de renseignement qui se soutiennent mutuellement, ajoute Schake. Le gouvernement Trump ne croit pas à ça. On voit les problèmes causés par des opérations militaires bien conçues qui ne produisent aucun succès stratégique. »

Rien d’étonnant que les alliés soient réticents. « Bien sûr, nous sommes alliés aux États-Unis, mais nous ne comprenons pas vraiment leurs récentes initiatives », a déclaré Kaja Kallas, la cheffe de la politique étrangère de l’UE, à Reuters.

Condamnés à coopérer

La plus grande inquiétude de Schake est « l’incapacité du président à faire la distinction entre amis et ennemis ». « Il traite nos amis plus mal que nos véritables ennemis. Et cela va détruire les fondements du soutien volontaire aux États-Unis », ajoute-t-elle. Le moyen le plus sûr et le moins coûteux de prévenir l’affrontement avec la Chine et la Russie reste pourtant de faire équipe avec d’autres pays qui s’opposent à eux.

Pour Wertheim, la relation transatlantique a été « irrémédiablement abîmée, surtout à cause du Groenland ». Le chantier du prochain président sera herculéen. « Rassurer les alliés ne servira à rien, prédit-il. Il faudra tenter d’aligner les engagements internationaux des États-Unis avec les réalités de la politique et des intérêts américains. »

Cela signifierait se retirer du Proche-Orient et d’Europe, pour privilégier l’Asie. En attendant, le réveil est rude pour l’Europe. « Ça fait deux ans que je tente d’alerter, soupire O’Brien. Ces hauts responsables politiques européens n’avaient aucune idée de ce dont ils parlaient. Ils ne voulaient pas admettre qu’ils avaient eu tout faux. C’est toute une génération de dirigeants qui doit revoir ses hypothèses. » Schake, elle, pense que l’Europe et les États-Unis sont condamnés à coopérer. « L’équilibre sera rétabli, estime-t-elle, dès que les États-Unis auront prouvé qu’ils le méritent. »