REVUE DE PRESSE. Pour de nombreux observateurs, l’Union européenne « assiste impuissante » à des événements sur laquelle elle semble n’avoir aucune sorte de maîtrise.
Deux forces sont en train de redessiner le monde, selon Manuel Muniz, ancien ministre espagnol des Affaires étrangères et actuel recteur de l’IE Universidad : une « dynamique de la fragmentation », qui affaiblit les alliances et incite les puissances à recourir à la force de manière solitaire ; le changement d’attitude des États-Unis, passés d’un statut de garants de l’ordre international à celui de force perturbatrice.
« Aujourd’hui, prévaut la loi du plus fort », estime le journaliste Andrea Rizzi, qui a recueilli ces propos. Elle est « appliquée de plus en plus effrontément » par le président américain et le Premier ministre israélien qui imitent en cela le président russe. Quant à l’Union européenne, elle « assiste impuissante » à des événements sur laquelle elle semble n’avoir aucune sorte de maîtrise.
Entre l’Allemagne du chancelier Friedrich Merz, qui soutient la position israélienne et américaine et l’Espagne du Premier ministre Pedro Sanchez qui interdit aux États-Unis d’utiliser leurs propres bases dans son pays pour aller frapper l’Iran, l’UE semble, en effet, éloignée de l’adoption d’une position commune.
Giorgia Meloni : « Évitons l’escalade »
« Évitons l’escalade », réclame de son côté l’Italienne Giorgia Meloni, réputée favorable à Donald Trump. « L’Italie n’est pas en guerre et n’a pas l’intention de faire partie du conflit », a-t-elle déclaré. Mais elle se félicite d’avoir favorisé le format dit « E-4 », avec ses partenaires européens : l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni dans le but de « renforcer l’action diplomatique » sur le terrain.
Verdict d’un des leaders de l’opposition de centre-gauche (PD), Lorenzo Guerini, ancien ministre de la Défense du gouvernement Conte : « Meloni n’a pas de ligne claire ». Elle devrait condamner l’action des Américains qui est contraire au droit international et dont les résultats sont imprévisibles.
Ce que veulent les principaux acteurs
La guerre contre la République islamique d’Iran constitue « un tournant historique », selon Daniel-Dylan Böhmer dans Die Welt. Cela fait des décennies que l’Iran, en s’appuyant sur des milices alliées, comme le Hamas et le Hezbollah, provoque une déstabilisation de toute la région. Jusqu’au bout, les États arabes du Golfe, qui redoutent la présence d’un Iran atomique, ont tenté de négocier avec Téhéran. Mais le régime islamique n’a fait que chercher à gagner du temps sans céder sur rien. Cela ne laissait guère d’autres options que celle qu’ont choisie Trump et Netanyahou.
Et Die Welt passe en revue les principaux acteurs du conflit. Pour Benjamin Netanyahou, c’est la poursuite d’un conflit ouvert par le Hamas lors de l’attaque commise contre la population israélienne le 7 octobre 20023. Le chef du gouvernement israélien ne vise pas nécessairement un changement de régime à Téhéran, mais l’élimination du programme d’armement nucléaire iranien et des dangereuses capacités balistiques de ce pays.
Comme l’écrit Gunilla von Hall dans Svenska Dagbladet, « Netanyahou tient sa guerre de rêve ». À ses yeux, la guerre des 12 Jours était, en effet, inachevée. Il a tué tous les chefs des ennemis d’Israël : Yahya al-Sinwar, le chef du Hamas, Hassan Nasrallah, celui du Hezbollah, le guide suprême iranien, Ali Khamenei.
Il se voit en « Churchill contemporain », protégeant le monde d’un régime aux ambitions dangereuses. 81 % des Israéliens approuvent sa guerre contre l’Iran. Ils y voient « une chance historique de mettre fin à une menace existentielle pour leur État ». Des élections doivent avoir lieu en octobre, mais si cette guerre est un succès, le Premier ministre israélien pourrait être tenté d’en avancer la date, comme la Constitution l’y autorise.
Or, pour Die Welt, Trump est imprévisible. Il est, certes, l’allié d’Israël, mais aussi le protecteur des Etats du Golfe. La seule certitude en ce qui le concerne est qu’il n’engagera pas de troupes dans des combats au sol ; il l’a promis à ses électeurs. « Tout cela pourrait se terminer avec un Trump, décidant qu’il a remporté la victoire, avant qu’Israël ait atteint ses objectifs », estime Gunilla von Hall.
L’Arabie saoudite a tenté de jouer la détente avec l’Iran. Ses dirigeants savent qu’Israël est prêt à bien des concessions pour parvenir à des relations apaisées avec Riyad; ils vont faire monter les enchères. Mais si jamais l’Iran devait parvenir à se doter de la bombe atomique, ils en feraient autant.
Le Qatar est extrêmement déçu. Il s’était positionné en médiateur entre les États-Unis et Iran – avec lequel l’émirat entretenait de bonnes relations. Le fait d’avoir été pris pour cibles par la République islamique a causé surprise et colère à Doha.
Quant à la Turquie d’Erdogan, qui paraît « assise entre plusieurs chaises », elle redoute que Trump incite les milices kurdes d’Irak à intervenir en Iran.
À la remorque de Donald Trump
« Il est probable que cette attaque contre l’Iran soit la prochaine défaite politique de Donald Trump », juge l’essayiste Wojciech Maziarski dans Gazeta Wyborcza (Pologne). Le plus probable est que le « régime théocratique se réorganise et conserve le pouvoir. » Les partisans polonais de Trump, qui se recrutent principalement dans le parti conservateur PiS, veulent voir dans cette guerre une manœuvre visant… la Russie. Mais « ce plan n’existe que dans leur imagination. »
Les populistes de droite en Europe sont « des alliés précieux » pour la droite MAGA américaine. Leur programme, c’est « le chaos en Europe », l’éclatement de l’UE, l’effondrement des institutions démocratiques. 7)
Et Maziarski met ses compatriotes en garde contre la prochaine ouverture, en Pologne, d’une antenne locale de la chaîne ultra-conservatrice, Newsmax, créée par Christopher Ruddy. Pour ce journaliste, via une société-écran serbe, la Russie est derrière.
La droite populiste a tort de se mettre « à la remorque de Trump » car celui-ci ne cesse d’enregistrer des échecs : il n’a pas mis fin à la guerre en Ukraine, malgré ses proclamations ; son Conseil de la Paix est une fumisterie ; Gaza ne sera pas transformée en riviera ; le Groenland ne sera pas américain ; il n’a pas obtenu son fameux Prix Nobel de la paix.
Les États du Golfe, furieux d’être pris pour cibles
Pour The Economist, « le spectre de l’Irak plane sur cette opération militaire américaine. » On en est, en quelque sorte, à une « troisième guerre du Golfe », après celles menées contre Saddam Hussein, en 1991 et 2003. Obama et Biden ont tenté la voie de la négociation. Trump a choisi, lui, celle de la confrontation.
Il est impossible de prédire l’évolution de cette guerre dans la mesure où les objectifs que lui fixe Donald Trump changent sans cesse. Veut-il renverser le régime des mollahs ? Ou l’affaiblir afin de reprendre les négociations avec Téhéran en position de force ?
Le régime, lui, cherche à projeter une image de stabilité en désignant son propre fils comme successeur à Khamenei. Des forces de police et des paramilitaires ont été déployés dans les rues afin de dissuader la population de manifester son hostilité. Comment le renverser, dans ces conditions ?
Il semble que les tirs de missiles sur Israël et sur les États du Golfe aient ralenti, sans qu’on puisse dire s’il s’agit d’un début d’épuisement des stocks iranien ou d’en constituer, dans l’attente d’un épuisement vraisemblable des intercepteurs américains.
Les membres du Conseil de coopération du Golfe disent avoir intercepté 93 % des quelque 200 missiles tombés sur leurs territoires. Plusieurs de ces pays ont misé sur leur réputation de sécurité pour attirer les touristes et constitué « des pôles d’attraction pour les plus fortunés ». Ils sont furieux d’être pris pour cibles. D’autant que le régime iranien vise également leurs approvisionnements en eau potable. La République islamique table sur le fait qu’ils pourraient faire pression sur le président américain pour qu’il mette fin à cette guerre. C’est un mauvais calcul : en privé, leurs dirigeants exhortent Trump à « persévérer dans cette voie ».

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