Situé dans l’océan Indien, cet archipel, abritant une base militaire américaine stratégique depuis 1966, va être rétrocédé à l’île Maurice par Londres. Et ça ne plaît pas au président des États-Unis.
Un an après son retour à la Maison-Blanche, les revirements et soubresauts de Donald Trump sont presque devenus la norme. Et sa nouvelle cabriole concernant l’accord sur la restitution de l’archipel des Chagos, conclu en mai dernier entre l’île Maurice et le Royaume-Uni, ne fait pas exception à la règle. Rappelons que ce lambeau de terre de l’océan Indien abrite la base militaire américaine de Diego Garcia depuis 1966.
Alors que le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, avait à l’époque salué un texte qui « assure une exploitation à long terme, stable, et efficace » de la base, « essentielle pour la sécurité régionale et mondiale », le président des États-Unis l’a qualifié de « d’acte de grande stupidité », ce mardi 20 janvier.
« De façon stupéfiante, notre “brillant” allié de l’Otan, le Royaume-Uni, envisage actuellement de céder l’île de Diego Garcia, site d’une base militaire américaine vitale, à Maurice, et de le faire SANS AUCUNE RAISON », s’est-il ainsi insurgé sur son réseau Truth Social.
Dans le détail, l’accord conclu au printemps dernier implique la restitution des îles Chagos par le Royaume-Uni à Maurice. Pendant 99 ans, les Britanniques continueront toutefois de verser 136 millions de dollars par an pour la location de Diego Garcia pendant 99 ans – garantissant, selon Londres, l’utilisation de la base militaire dans cette région stratégique.
Mais pour Donald Trump, « il ne fait aucun doute que la Chine et la Russie ont remarqué cet acte de totale faiblesse ». Ce faisant, il dresse un parallèle entre l’archipel des Chagos et le Groenland, cette immense île arctique actuellement au cœur de vives tensions géopolitiques et que l’administration Trump souhaite annexer. Cet « abandon » du Royaume-Uni « s’ajoute à une très longue liste de raisons de sécurité nationale pour lesquelles le Groenland doit être acquis. Le Danemark et ses alliés européens doivent FAIRE CE QUI S’IMPOSE. »
« Nous ne pouvons pas revenir en arrière »
Ces vives critiques interviennent malgré l’appel au dialogue avec les États-Unis lancé par le Premier ministre britannique, Keir Starmer au sujet du Groenland. Le dirigeant travailliste s’est toujours efforcé de ménager les relations avec le républicain, même si son administration désapprouve régulièrement sa politique migratoire ou dénonce des atteintes à la liberté d’expression au Royaume-Uni.
En réaction, Londres a immédiatement défendu sa décision. Un porte-parole de Downing Street a affirmé dans une déclaration transmise à l’Agence France Presse que l’accord « garantit le fonctionnement de la base conjointe américano-britannique de Diego Garcia pour des générations, grâce à des dispositions solides visant à préserver ses capacités uniques et à empêcher toute intrusion de nos adversaires ».
Il a par ailleurs rappelé que le texte « a été publiquement salué par les États-Unis, l’Australie et tous les autres alliés du groupe des Five Eyes (Canada, Nouvelle-Zélande), ainsi que par des partenaires internationaux-clés, dont l’Inde, le Japon et la Corée du Sud ».
« Nous ne pouvons pas revenir en arrière », et le Parlement britannique, où le texte est actuellement examiné, « ne peut pas annuler [sa] signature », a de son côté souligné le secrétaire d’État aux relations intergouvernementales, Darren Jones, sur Times radio. En revanche, la volte-face de Donald Trump a ravi une partie de l’opposition britannique qui s’était montrée très réticente face à l’accord conclu avec les Mauriciens.
« Dieu merci, Trump s’oppose à l’abandon des îles Chagos », a réagi le chef du parti anti-immigration Nigel Farage sur X. « Le président Trump a dit ce que nous répétons depuis toujours : la capitulation sur les Chagos pour 35 milliards de livres proposée par le Labour est un mauvais accord pour le Royaume-Uni et pour notre sécurité nationale », a également affirmé la porte-parole du parti conservateur sur les questions diplomatiques, Priti Patel.
Thank goodness Trump has vetoed the surrender of the Chagos islands.
— Nigel Farage MP (@Nigel_Farage) January 20, 2026
Importance stratégique de la base militaire
Si cet accord suscite autant de remous, c’est que la base de Diego revêt, depuis la guerre froide, une importance stratégique considérable pour le Royaume-Uni comme pour les États-Unis.
À l’époque, dans les années 1970, la chute de Saïgon (au Vietnam) et la victoire des Khmers rouges au Cambodge ont amoindri les capacités militaires américaines en Asie du Sud-Est, alors que la marine soviétique étend son influence dans l’océan Indien. Après la révolution iranienne de 1979, les États-Unis ont agrandi la base pour accueillir davantage de navires de guerre et des bombardiers lourds.
Par la suite, Diego Garcia a joué un rôle majeur dans les deux guerres menées par les États-Unis en Irak (1990-1991 puis 2003-2011) et dans les bombardements américains en Afghanistan en 2001. La base a récemment servi à lancer des attaques de bombardiers B-2 contre les rebelles houthis du Yémen, alliés de l’Iran contre Israël dans la guerre à Gaza, alors que l’accord permettant aux États-Unis d’utiliser Diego Garcia avait été prolongé en 2016 jusqu’en 2036.
Des décennies de batailles juridiques
Pour autant, le sort actuel des Chagos découle de décennies de batailles juridiques. La souveraineté de ce territoire de l’Océan indien était contestée depuis son acquisition en 1965 par Londres pour la modique somme de trois millions de livres versée aux institutions semi-autonomes de Maurice. L’archipel restera sous contrôle britannique après l’indépendance de l’île Maurice, trois ans plus tard.
Entre 1967 et 1973, quelque 2 000 Chagossiens ont été déportés à Maurice ou aux Seychelles pour faire place à la base navale américaine sur Diego Garcia. À l’international, la situation a fini par susciter des réactions. En 2019, l’Assemblée générale de l’ONU avait demandé au Royaume-Uni de rétrocéder sous six mois à l’île Maurice l’archipel des Chagos, après une décision dans le même sens de la Cour internationale de justice.
Puis, en 2023, l’ONG Human Rights Watch a accusé les Britanniques et les Américains de s’être rendus coupables de crimes contre l’humanité en déplaçant les populations autochtones. Des accusations aussitôt rejetées par Londres, qui a affirmé que la base de Diego Garcia permettait de défendre le monde contre les menaces « terroristes ».
« Depuis plus de soixante ans, cette situation demeure une source de profonde injustice. La souveraineté de la République de Maurice sur l’archipel des Chagos est déjà reconnue sans ambiguïté par le droit international et ne devrait plus être sujette à débat », a martelé, dans un communiqué relayé par l’AFP, le ministre mauricien de la Justice, Gavin Glover. Et ce dernier d’ajouter : « Nous attendons donc que le Royaume-Uni poursuive le processus législatif déjà engagé. »

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