Après huit ans de négociations, l’accord UE-Australie a été signé à Canberra dans la nuit. En moins de deux mois, la Commission boucle son 3e accord après le Mercosur et l’Inde. Le monde s’organise sans Donald Trump.
L’Australie rejoint la cohorte des près de 80 pays qui ont conclu avec l’Union européenne un accord de libre-échange. Les négociations, démarrées en juillet 2018, en étaient à leur 15e round en 2023, sans débouché politique visible. Il y a un an et demi, Ursula von der Leyen et Anthony Albanese ont repris contact. « Nous avons décidé à nous deux que ça ne pouvait pas rater », a raconté la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, à Canberra dans la nuit du lundi 23 au mardi 24 mars.
L’accord conclu est assorti d’un Partenariat sécurité et défense. Les négociations sont parallèlement lancées pour offrir à l’Australie une association au programme de recherche Horizon Europe. Ursula von der Leyen achève, avec l’Australie, sa « trilogie commerciale » – après le Mercosur (qui entre en application provisoire le 1er mai) et l’Inde. Trois accords, trois continents, en quelques semaines.
Ce que Donald Trump a accéléré
Naturellement, cette accélération commerciale doit beaucoup à la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump au reste du monde. « Ce que j’ai observé avec la montée de l’imprévisibilité mondiale, c’est que les pays aspirent à la stabilité et à la prévisibilité. C’est ce que l’Union européenne offre », esquive von der Leyen à une question directe d’un journaliste australien à propos de Donald Trump. « Nous croyons au commerce libre et équitable, affirme, de son côté, le Premier ministre australien, Anthony Albanese (d’origine italienne). À un moment où cela est sous pression dans le monde, cet accord envoie un message : il est possible de respecter les règles et d’en sortir gagnant. »
L’Union européenne a en moins de deux mois ajouté près de deux milliards de personnes à son réseau fort de 76 accords commerciaux. En somme, la réponse de Bruxelles aux tarifs de Washington ne passe pas par la confrontation ; elle passe par la multiplication des alternatives.
Les promesses de l’accord
Quelles sont les promesses de l’accord ? Pour les exportateurs européens : une réduction des droits de douane d’environ un milliard d’euros par an. La Commission table sur une croissance de 33 % des exportations de biens de l’UE vers l’Australie sur la prochaine décennie, pour atteindre jusqu’à 17,7 milliards d’euros annuels supplémentaires. Les secteurs qui tirent leur épingle du jeu : l’automobile (+ 52 %), les produits laitiers (+ 48 %), la chimie (+ 20 %). L’investissement européen en Australie pourrait, quant à lui, bondir de 87 %. Côté australien, l’accord est évalué à 10 milliards de dollars australiens par an pour l’économie du pays.
L’architecture de l’accord suit la grammaire classique des FTA (free trade agreements) européens, mais avec quelques innovations notables. Suppression des tarifs sur près de 100 % des exportations de biens de l’UE (à l’exception de certains produits sidérurgiques, exclus des deux côtés pour tenir compte de « la situation mondiale » du marché).
Dès le premier jour de l’entrée en vigueur : les droits de douane sur toutes les voitures de tourisme européennes seront réduits à zéro. En retour, l’Australie accepte les certificats d’homologation européens pour une large gamme de véhicules – les constructeurs européens n’auront plus à recertifier leurs modèles pour entrer sur le marché australien.
L’agriculture : le spectre du Mercosur
C’est le chapitre qui fait trembler les ministres de l’Agriculture à chaque nouveau traité de libre-échange. Avec le Mercosur, la querelle a failli tout faire dérailler – et continue de fermenter. Avec l’Australie, Bruxelles a tiré les leçons. « Je mesure également les inquiétudes de certains secteurs agricoles, a admis le commissaire à l’Agriculture, Christophe Hansen. Et je tiens à souligner que la Commission a, comme dans chaque accord commercial, prévu des mesures de sauvegarde robustes pour le secteur agroalimentaire, notamment des contingents tarifaires limités, des conditionnalités spécifiques pour les produits sensibles et une surveillance étroite des marchés afin d’agir rapidement dans l’hypothèse improbable d’une perturbation. »
Sur le bœuf, le sujet qui concentre toutes les angoisses depuis le Mercosur : l’UE ouvre deux contingents pour un total de 30 600 tonnes. La majorité (55 %, soit 16 830 tonnes) entre en franchise sous condition stricte d’être de la viande « grass-fed » – des animaux élevés à l’herbe, sans élevage intensif à l’auge. Le reste (45 %, 13 770 tonnes) bénéficie d’un droit réduit à 7,5 %. La montée en charge s’étale sur dix ans, avec un tiers des volumes seulement accordé dès l’entrée en vigueur. Au total, ces volumes représentent 0,5 % de la consommation européenne de bœuf et moins de 2 % des exportations australiennes de bœuf vers le monde. Le marché européen n’est pas ouvert : il est entrouvert, sous conditions.
Une clause de sauvegarde
Sur l’agneau et le cabri : 25 000 tonnes, sans droit de douane, exclusivement « grass-fed », sur sept ans. Sur le sucre, autre secteur sensible : 35 000 tonnes de canne brute pour raffinage, soumises à certification de durabilité. Sur les produits laitiers : des quotas modestes – 8 000 tonnes de lait écrémé en poudre, 5 000 tonnes de beurre, 2 000 tonnes de concentrés de lactosérum. Des chiffres qui représentent respectivement 1,1 % et 0,25 % de la consommation européenne.
Enfin, un mécanisme de sauvegarde bilatéral reste actif pendant sept ans après l’entrée en vigueur, extensible pour les produits les plus sensibles. Il sera opérationnalisé par un règlement européen autonome permettant des mesures d’urgence rapides. La Commission a clairement tiré une leçon du traumatisme Mercosur : elle a blindé juridiquement les garde-fous avant même que quiconque crie à l’invasion bovine.
Le « grandfathering » des indications géographiques
C’est le chapitre le plus révélateur de ce que la négociation commerciale a de politique – et de profondément humain.
L’accord UE-Australie protège 165 indications géographiques (IG) agricoles et alimentaires européennes en Australie, ainsi que 231 IG de spiritueux. Pour les vins, on recense 1 650 noms protégés, dont 50 nouvelles IG. Et pour le Prosecco, les producteurs australiens auront dix ans pour cesser d’utiliser l’appellation. Une petite victoire italienne.
Mais pour certains noms – et c’est là que l’accord innove, ou capitule selon le point de vue – un régime de grandfathering a été institué. En français dans le texte : les droits acquis. Pour la feta et le gruyère notamment, les producteurs australiens ayant utilisé ces noms de bonne foi et de manière continue pendant au moins cinq ans avant la signature de l’accord conservent le droit de les employer. À vie. Avec deux contreparties : un étiquetage strict interdisant toute tromperie sur l’origine, et une liste publique nominative des bénéficiaires pour faciliter les recours des détenteurs européens.
Albanese : « Nous sommes tous des migrants »
La justification politique, Anthony Albanese l’a formulée en se référant à l’histoire particulière de l’Australie. « À l’exception des Premiers Peuples, nous sommes tous des migrants ou des descendants de migrants, rappelle-t-il. Les Grecs sont venus ici et ont fait de la feta. Les Italiens ont fait du parmesan. Ce sont des connexions avec l’Europe. C’est notre force. » L’argument n’est pas commercial. Il est identitaire. L’Australie abrite l’une des plus importantes communautés gréco-australiennes au monde. Anthony Albanese est lui-même d’origine italienne. Exiger que ces producteurs renoncent aux noms apportés dans leurs valises depuis Naples ou Thessalonique, c’était politiquement invendable.
Le compromis a donc une logique : il reconnaît l’histoire migratoire australienne sans pour autant ouvrir les vannes. Les bénéficiaires sont listés, leur nombre est figé, leur usage est encadré. Leurs enfants qui reprendront l’affaire pourront continuer. Dans trente ans, il y aura toujours de la « feta australienne » sur les étals de Sydney – mais avec, en petits caractères, une mention d’origine. Ce que les Grecs considèrent comme une victoire insuffisante. Ce que Bruxelles présente comme un équilibre pragmatique.
Les terres rares : le vrai moteur stratégique
Derrière les aliments, l’accord porte sur une matière stratégique : le lithium, le manganèse et les terres rares. L’Australie est l’un des premiers producteurs mondiaux de matières premières critiques. L’Union européenne en est l’un des plus grands consommateurs. Cette complémentarité – le mot a été prononcé plusieurs fois par le Premier ministre Albanese – est le moteur géopolitique réel de cet accord.
Ursula von der Leyen a annoncé quatre projets conjoints couvrant la production de terres rares, de lithium et de tungstène, dans le cadre du « Critical Raw Materials Club », le club des pays alliés sur les matières premières critiques. L’accord prévoit concrètement une baisse ou une suppression des droits sur les matières premières critiques elles-mêmes et les produits dérivés, l’interdiction des monopoles et des taxes à l’exportation, l’ouverture aux investissements conjoints, et des provisions environnementales spécifiques – études d’impact obligatoires pour tout projet extractif. L’objectif est de sécuriser des chaînes d’approvisionnement que les tensions géopolitiques – et les pratiques chinoises en la matière – rendent de plus en plus vulnérables.
Les marchés publics australiens s’ouvrent aux entreprises européennes à égalité avec les fournisseurs locaux – et la clause de réciprocité australienne sur les services est levée. Sur les subventions, l’accord établit une transparence étendue et interdit les aides les plus distorsives, mais Canberra a conservé ses marges dans le secteur énergétique et minier. Sur la mobilité, une innovation : l’UE s’ouvre à 3 000 chercheurs et ingénieurs stagiaires par an, en cohérence avec l’ouverture de négociations pour l’association de l’Australie au programme Horizon Europe.
La sécurité : l’autre accord du jour
Enfin, à côté de l’accord commercial, les deux entités signent un partenariat de sécurité et défense, qui instaure des dialogues stratégiques réguliers et une coopération sur les technologies émergentes – IA, espace, non-prolifération. Le cœur du partenariat porte sur les menaces hybrides, la cybersécurité et la lutte contre la désinformation.
La crise du détroit d’Ormuz, évoquée d’emblée par von der Leyen en conférence de presse, dit tout du contexte : mines iraniennes, drones sur les navires civils, approvisionnements en gaz menacés. « Si vous zoomez sur la carte, la distance entre nous saute aux yeux. Si vous zoomez sur ce qui nous unit, la distance disparaît », conclut Ursula von der Leyen.

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