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Ukraine : avec l’unité fantôme qui frappe la Russie dans la profondeur

Ukraine : avec l’unité fantôme qui frappe la Russie dans la profondeur

Exclusif. Pendant que les négociateurs tentent de trouver un accord, la guerre continue. « Le Point » a assisté à un raid de drones contre une usine russe.

D’improbables silhouettes courent dans la lumière des phares sur le tarmac d’un aéroport désaffecté quelque part en Ukraine. Une vilaine bruine diffracte en halos rouges les lampes frontales qui se déplacent rapidement sur la piste. Une mission de la plus haute importance se prépare en grand secret. Un éclair découpe soudain le fuselage des petits avions stationnés l’un derrière l’autre. La longue file droite se perd dans la nuit : 18 aéronefs en tout. Casper, le commandant du bataillon, prévient : « En cas d’alerte, nous avons quelques secondes pour sauter dans les voitures et une minute trente pour rejoindre l’abri souterrain. » Une douzaine de militaires casqués, encagoulés et harnachés dans leurs pare-balles s’affairent minutieusement pour les derniers préparatifs.

Chaque détail est vérifié avec soin, selon une procédure réglée comme sur du papier à musique ; la mission doit être accomplie sans délais. Le temps presse, car l’armée de Poutine traque sans relâche les dronistes ukrainiens et leurs engins qui infligent des dégâts majeurs à l’économie de la Russie. Des diodes vertes s’allument sur les carlingues ; chaque drone, des AN-196 Liutyi – ce qui signifie « furieux » en ukrainien –, porte, en son milieu, une charge explosive : 50 kilos de TNT. Destination : Stavropol en Russie. Rares sont les personnes dans le secret des objectifs des aéronefs.

« Semer le feu »

Le 1er centre d’engins sans équipage (anciennement 14e brigade) de la branche de l’armée ukrainienne dédiée aux drones (SBS) a changé le cours de la guerre en la portant dans la profondeur de la Russie. Alors que les partenaires américains et européens de l’Ukraine se refusaient à livrer des missiles de longue portée aux Ukrainiens de peur de représailles russes, Kiev a résolu de créer sa propre flotte de drones à longue portée. Après des premiers succès en 2024, l’Ukraine a ensuite enchaîné les raids « suicides » en recourant à des drones de ce type qui font un aller simple avant d’exploser sur leurs cibles. Depuis le début de l’année, plus une semaine ne se passe sans l’annonce de nouvelles frappes destructrices sur des infrastructures russes cruciales.

Un homme du 1er centre des forces ukrainiennes des systèmes sans pilote. © (Boris Mabillard pour « Le Point »)

« Nous cherchons avant tout à causer des dommages aux raffineries. »

Commandant Casper

« Le Liutyi est le top du top des drones ukrainiens à longue portée. Il est fabriqué en Ukraine mais bien sûr certains éléments proviennent de nos alliés », explique Casper qui commande le 1er bataillon du 1er centre. Avec 4,4 m de long, près de 6,7 m d’envergure, le Liutyi est l’un des drones ukrainiens les plus chers, utilisé exclusivement pour les cibles de grande valeur stratégique. Selon des informations en ligne plausibles, le Liutyi coûterait quelque 200 000 dollars. « Nous n’avons que des objectifs militaires ou stratégiques, poursuit le commandant Casper. La priorité ce sont, d’une part, les usines d’armement, les dépôts de munitions, les aéroports militaires et, de l’autre, les raffineries de pétrole et les infrastructures pétrolières. »

Avec un rayon d’action de 1 500 kilomètres, les drones du commandant Casper peuvent facilement atteindre Moscou. « Nous attendons l’ordre d’y aller. Je rêverais de les envoyer au centre-ville et d’y semer le feu comme les Russes le font dans nos villes », Casper marque une pause et se reprend : « Nous ne visons pas les civils, contrairement aux Russes dont 9 cibles sur 10 sont des cibles civiles. Nous ne sommes pas des barbares. »

En tête de liste

Deux militaires placent un Liutyi dans son axe de tir. Dernières vérifications : le moulin ronronne, l’hélice placée à l’arrière, en bout de queue, tourne. Les instruments de navigation sont vérifiés, les ailerons et l’électronique aussi. L’engin, paré, s’ébranle puis prend de la vitesse, une voiture le colle au train dans son sillage ; et, à 140 kilomètres par heure, il s’envole, prend de l’altitude. Il redescendra à 50 mètres au-dessus du sol pour survoler le territoire russe et échapper à la surveillance des radars ennemis. À sa suite, un deuxième drone décolle, puis un troisième, mais le quatrième reste en rade sur le tarmac. Retiré de la file en toute hâte pour permettre aux suivants de prendre leur envol, il est mis à l’écart sur la piste en souffrance. Des militaires accourent pour remédier à la panne.

Selon la destination, le vol peut durer plus de cinq heures. « Nous volons tous les jours, précise Casper. En fait, notre unité, dont je dirige l’un des trois bataillons, est responsable à elle seule de près de 70 % de toutes les frappes en profondeur avec des drones. C’est, dans ce domaine, de loin la plus importante. »

Frappe de drones, le 1er août, sur la raffinerie de ­Novokouïbychevsk, en Russie, à 900 kilomètres de la ligne de front. © (EyePress News/EYEPRESS via Reuters Connect)

Depuis six mois, les infrastructures pétrolières figurent en tête de liste des cibles déterminées par l’état-major ukrainien. « Nous avons frappé dix-sept infrastructures pétrolières au mois d’août, dix-neuf en septembre et cela ne cesse d’augmenter, précise Casper. En tout, plus de soixante objectifs touchés. Nous cherchons avant tout à causer des dommages aux raffineries, car ces dégâts prennent du temps à être réparés. La destruction d’une citerne est spectaculaire, mais elle ne va pas freiner les exportations russes de pétrole. Cette stratégie vise à affaiblir l’économie de guerre russe, car ce sont les exportations de pétrole qui financent la guerre de Moscou. »

Sans condition

L’aéronef déficient a été remis en état, il rejoint la file, poussé par les militaires, et prend son envol. Pour Casper, qui se hâte dans l’obscurité d’un poste à l’autre, s’assurant que tout se passe comme sur du velours, la mission qui s’achève s’est bien déroulée. Mais il reste à voir si les bombes volantes atteindront leurs cibles. « Nous avons un bon taux de réussite. Mais le pourcentage de frappes au but doit rester secret. Quand, au lendemain d’une mission, je découvre sur les réseaux sociaux et dans les médias l’ampleur des dégâts causés en Russie, mon cœur s’emballe. » Le commandant Casper préférerait cependant que les canons se taisent pour de bon, quitte à ce que les territoires occupés ne soient pas immédiatement récupérés. « Tout le monde veut la fin de la guerre, ou au moins un cessez-le-feu sur les lignes de front actuelles. Il faut épargner la vie de nos jeunes qui se battent. Mais si les Russes n’acceptent pas ce cessez-le-feu sans condition, alors, chaque jour, quelque chose brûlera en Russie. »

Le dernier oiseau mécanique s’envole. En deux minutes, tout est remballé, les militaires font place nette comme si rien n’avait eu lieu. Les véhicules se dispersent dans la nuit. Les portables peuvent être rallumés. Le lendemain, mercredi 12 novembre, les médias ukrainiens relayaient les informations russes faisant état de trois frappes précises sur l’usine pétrochimique Stavrolen LLC à Boudionnovsk, dans le kraï de Stavropol. Stavrolen LLC produit notamment du polyéthylène, du polypropylène et du benzène et dépend de Lukoil, le plus grand producteur russe de pétrole.