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Un an après les incendies de Los Angeles : pour les Afro-Américains, la double tragédie d’Altadena

Un an après les incendies de Los Angeles : pour les Afro-Américains, la double tragédie d’Altadena

Les champs de terre et les terrains en friche défilent le long d’une avenue bordée de palmiers aux troncs noircis. Ici, une entrée de garage calcinée ; là, des ruines qui attendent encore d’être déblayées, protégées comme une scène de crime par un ruban « danger ». Dans ce décor presque postapocalyptique, difficile d’imaginer qu’il y a un an se trouvaient un lotissement d’appartements, une école privée et puis le coffee shop Little Red Hen (La Petite Poule rousse), l’un des plus vieux commerces afro-américains d’Altadena.

Le café, qui existait depuis plus de 50 ans, a été rasé par les flammes de l’Eaton Fire, le terrible incendie de janvier 2025 qui a fait 19 morts et détruit près de 9 000 bâtiments. Une carte permet de saisir l’ampleur du cataclysme. Un océan de points rouges, qui représentent les structures détruites à plus de 50 %, couvre plus de la moitié de la surface.

Dans la rue voisine, où la nature reprend ses droits, une maison en construction presque entièrement sortie de terre fait figure d’anomalie. Dans sa voiture, Sue surveille l’avancée des travaux.

Cette sexagénaire afro-américaine, qui a grandi à Altadena dans les années 1960, a connu de nombreux incendies. Quand le feu se déclare sous un pylône électrique du fournisseur SoCal Edison, dans le canyon voisin, peu après 18 heures, le 7 janvier 2025, elle ne panique pas mais prépare une valise, « au cas où ». À 3 heures du matin, elle comprend qu’il faut partir. « Il faisait noir. Il y avait du vent et de la fumée partout. »

Sue conduit vers la ville voisine, à Pasadena. Tous les hôtels sont complets. Elle trouve malgré tout une chambre de libre grâce à un ami.

Deux jours plus tard, elle apprend que sa modeste maison de 80 m2 n’existe plus. « J’étais dévastée mais j’avais un objectif : reconstruire le plus vite possible. » Sue s’entoure d’un architecte et d’un avocat qui l’aident à naviguer dans un labyrinthe administratif. Elle doit patienter huit mois, jusqu’à août, pour que le corps du génie de l’armée des États-Unis nettoie – gratuitement – les ruines puis teste la toxicité du sol. Elle obtient un permis de construire dans la foulée.

Reconstruire « plus intelligemment »

Prévoyante, Sue était bien assurée contre les incendies. Elle est actuellement logée dans un appartement payé par Liberty Mutual. Les travaux ont commencé en septembre et elle espère pouvoir revenir chez elle en février.

Financièrement, c’est le grand flou. L’indemnisation de l’assurance sera loin de couvrir le véritable coût de la reconstruction. SoCal Edison, qui a reconnu que ses équipements étaient « probablement » à l’origine du feu, lui offre tout de suite plusieurs centaines de milliers de dollars, mais en déduisant le versement de l’assurance. Si elle accepte ce règlement, Sue devrait renoncer à une action en justice. Elle peut se tourner vers les tribunaux et une class action – et sans doute toucher davantage – mais dans plusieurs années.

À Altadena, Sue est une exception. Début décembre, sur les près de 7 000 habitations détruites, seuls 1 000 propriétaires avaient obtenu un permis de construire, et moins de 10 constructions étaient achevées.

Rebâtir, mais comment ? David Ly, à la tête de l’entreprise Rebuild Altadena, mise sur du contreplaqué Firepoint, de la société Arclin : un traitement intumescent permet en théorie aux murs de résister 90 minutes aux flammes avant de céder, contre 60 minutes pour les plaques traditionnelles. Avec le changement climatique et les incendies de plus en plus fréquents, « on doit reconstruire plus intelligemment », insiste le maître d’œuvre du chantier, qui a lui-même perdu sa maison.

David Ly, de la société Rebuild Altadena. © (P.Berry / Le Point)

Il espère que 80 % d’Altadena sera de retour « d’ici à trois ans ». Son partenaire Steven Lamb est plus pessimiste et table sur une dizaine d’années pour rebâtir la totalité des 9 000 structures.

Il explique que le bois reste privilégié pour deux raisons : en Californie, il est moins cher que le béton et plus adapté aux contraintes sismiques. Et avec les nouveaux codes de construction – toitures incombustibles, revêtement extérieur résistant, vitres renforcées –, les bâtiments doivent mieux résister aux flammes.

« Un véritable esprit de communauté »

À deux pas du chantier, un loup-garou solitaire plus grand que Victor Wembanyama monte la garde sur un terrain pas encore reconstruit. Avant l’incendie, il y a 5 ans, un résident d’un foyer de réinsertion pour toxicomanes avait installé une statue géante pour Halloween. Norman, devenu la mascotte non officielle de la ville, a été détruit. Les habitants l’ont remplacé par Norman Jr., puis l’ont habillé avec un blouson, une capuche et un tee-shirt Altadena avec un cœur.

Après la destruction de son prédécesseur dans les flammes, le loup-garou Norman Jr. veille sur le quartier. © (P.Berry / Le Point)

De l’autre côté de l’avenue, des ouvriers sont attablés chez Fair Oaks Burger. Derrière le comptoir carrelé, Janet et Christy Lee prennent les commandes. Ces deux sœurs ont repris il y a une quinzaine d’années l’enseigne familiale fondée par leurs parents au début des années 1980.

Ces immigrés sud-coréens ont « travaillé dur » dans la restauration pendant des années avant de pouvoir acheter ce terrain… sans savoir que le quartier était réputé pour être dangereux. « Mais il y avait un véritable esprit de communauté. Les gens veillaient les uns sur les autres », se souvient Janet. Comme lorsqu’une voiture ouvre le feu devant le restaurant, où son petit frère faisait du tricycle. « On a entendu “bam bam bam”. On est sortis et on a vu trois hommes qui appartenaient sans doute à un gang se jeter sur notre frère pour le protéger de leur corps. »

Janet et Christy Lee, propriétaires de Fair Oaks Burger. © (P.Berry / Le Point)

Janet et Christy pensaient avoir perdu le restaurant dans les flammes. Mais le lendemain, un client brave les interdictions et leur envoie une vidéo. « Il était toujours debout. On n’en croyait pas nos yeux », se souvient Janet. Un miracle qu’elle attribue « au vent, et peut-être au parking qui a fait office de barrière ».

Avec l’aide de l’ONG World Central Kitchen, du chef José Andrés, les sœurs installent d’abord des grils sur le parking pour nourrir les pompiers au cours des semaines suivantes. Fair Oaks Burger a rouvert en juin, après l’assainissement des dégâts causés par la fumée.

Avec les milliers de personnes déplacées, l’activité reste loin des niveaux d’avant l’incendie, mais Janet relativise : « On a l’avantage d’être propriétaire des murs. Tant qu’on peut payer nos employés, on se débrouille. »

Cette résilience, l’artiste angelenos Robert Vargas, célèbre pour ses peintures murales, comme celle du joueur de baseball Shohei Ohtani à Little Tokyo, l’a capturée dans une fresque qui orne la façade du restaurant.

On y voit une fillette afro-américaine à l’immense sourire qui cueille un pavot de Californie, la fleur officielle du Golden State, en symbole d’une ville qui « renaît de ses cendres ».

L’artiste Robert Vargas a peint cette fresque « From the Ashes » sur la façade de Fair Oaks Burger. © (P.Berry / Le Point)

Entre 1960 et 1980, la part de la population noire à Altadena passe de 4 à 43 %. « La raison historique, c’est qu’ils ne voulaient pas de personnes afro-américaines à Pasadena », explique Varetta Heidelberg. Cette musicienne, qui anime des sessions avec des thérapeutes pour les habitants qui ont perdu leur maison ou un proche, fait référence au « redlining », cette discrimination raciale d’accès au logement mise en place aux États-Unis à partir des années 1930 et qui a, pendant des décennies, exclu de facto la population noire des quartiers aisés.

« Un refuge » historique afro-américain

Ces restrictions étaient moins strictes à Altadena, une zone sans administration municipale. Quand de nombreuses familles blanches partent pour les suburbs dans les années 1960, Altadena devient « un refuge », poursuit Janet Lee, pour les Afro-Américains des villes voisines et ceux qui fuient le Sud ségrégationniste lors de la seconde grande migration.

La fierté d’être un « Altadenian »

Une classe moyenne noire s’y développe. On y trouve des ingénieurs et des techniciens de l’industrie aérospatiale voisine, des figures de la lutte des droits civiques, des musiciens et des artistes. Sidney Poitier y a vécu. L’écrivaine Octavia Butler, qui avait imaginé un Los Angeles ravagé par les incendies et l’effondrement climatique dans La Parabole du semeur, en 1993, y est enterrée.

Sous les effets de la gentrification, la part des Afro-Américains a baissé ces 40 dernières années et s’établit désormais autour de 18 % – cela reste deux fois plus qu’à Los Angeles. « C’est un vrai mélange, avec des personnes blanches, noires, hispaniques et asiatiques. Il y a une fierté d’être un Altadenian », dit Janet.

Trois résidents afro-américains sur quatre sont propriétaires, un chiffre deux fois supérieur à la moyenne nationale. Cette pierre angulaire de la fameuse richesse générationnelle est aujourd’hui menacée. Contrairement à Sue et aux millionnaires de Pacific Palisades, une immense majorité des propriétaires noirs d’Altadena n’étaient pas assurés, ou sous-assurés, contre les incendies.

Les raisons sont multiples : une assurance n’est pas obligatoire une fois qu’un emprunt a été totalement remboursé, et les assureurs ont annulé de nombreuses polices ces dernières années face au risque jugé trop élevé, particulièrement pour ces maisons au pied des collines, sur des propriétés parfois mal débroussaillées.

Dev a perdu son business dans l’incendie. © (P.Berry / Le Point)

En sillonnant ces rues, on voit de nombreux panneaux « Black Homes Matter » et « Altadena n’est pas à vendre » mais la tentation de céder aux offres des promoteurs immobiliers est grande pour ceux qui n’étaient pas assurés, ou qui veulent seulement un nouveau départ.

« On n’a pas seulement perdu nos maisons et nos commerces, on a perdu notre communauté, nos clients », explique Dev. Le local où ce jeune père proposait sandwichs et viande fumée a brûlé. Aujourd’hui, il mise sur des pop-up où il vend cookies et cinnamon rolls (roulés à la cannelle) faits maison. Pour autant, pas question de partir. « C’est là où j’ai grandi. Mon fils jouait dans ce parc. It’s home [c’est chez nous ]. »

Varetta acquiesce : tous les voisins de sa rue ont décidé de mutualiser leurs efforts en embauchant le même développeur. Les travaux devraient durer neuf mois. Mais cette leader de la communauté avertit : « De nombreux Afro-Américains n’auront pas les moyens de reconstruire. Cela va changer la démographie. Rien ne sera jamais plus comme avant. »