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« Un conflit vendu comme un jeu vidéo » : pourquoi Trump transforme la guerre en spectacle

« Un conflit vendu comme un jeu vidéo » : pourquoi Trump transforme la guerre en spectacle

Dans une vidéo de 42 secondes publiée sur X, l’administration Trump promet « la justice à l’américaine » pour l’Iran, dans un montage mêlant scènes hollywoodiennes et extraits de jeux vidéo.

Donald Trump va-t-il faire de la guerre au Moyen-Orient un blockbuster ? Dans un clip de communication publié sur X, le réseau social d’Elon Musk, la Maison Blanche franchit un nouveau cap dans sa campagne pour convaincre les citoyens américains de la nécessité – et de l’issue – de la guerre déclenchée par leur président en Iran. D’une durée de 42 secondes, légendée « Justice à l’américaine », la vidéo accumule les références à la pop culture états-unienne, dans une logique de spectacle de mauvais goût.

Le clip a été publié le 6 mars, soit le jour où le commandement central des États-Unis pour le Moyen-Orient (CENTCOM) a annoncé que les forces américaines ont coulé « plus de 30 » navires iraniens depuis le début de la guerre, et où Israël a mené une vaste attaque aérienne à Téhéran et bombardé, dans le même temps, le Liban. Il s’ouvre sur une scène du film Iron Man et cette phrase « On se réveille, papa est rentré », avant d’enchaîner sur des images de frappes de l’armée américaine au Moyen-Orient, mêlées sans détour aux codes du jeu d’action Grand Theft Auto : San Andreas, et à la « victoire sans faille » scandée dans la série de jeux vidéo et de films Mortal Kombat. Çà et là, il convoque également les plus grandes figures hollywoodiennes – de Mel Gibson dans son rôle du combattant écossais pour la liberté William Wallace dans Braveheart à Tom Cruise dans le rôle du pilote de chasse Maverick dans Top Gun, en passant par Gladiator, Transformers, John Wick, Deadpool.

Entre-temps, on voit apparaître à l’écran le chef du Pentagone, Pete Hegseth, qui prononce les lettres « F » et « A » – une référence à la grossière expression de l’administration Trump « FAFO », « Fuck around, find out » (« Fais l’idiot et tu verras bien »). Le tout, placé selon un montage rapide et rythmé par des punchlines virales. Antony Dabila, chercheur en études stratégiques associé au Centre de recherches politiques de Sciences Po, le Cevipof, et à l’Institut d’Études de Stratégie et de Défense (IESD – Lyon-III), rappelle que « les clips postés sur les réseaux sociaux, croisés par les internautes alors qu’ils déroulent le fil de leurs applications préférées, doivent attirer l’attention en moins de deux ou trois secondes pour la “harponner”. Le montage se plie à cette nécessité. Les plans sont courts, passent d’une idée à une autre à quelques « frames » (images) et délivrent une importante quantité d’information en un temps très court. »

Cela dit, « le medium est le message, comme le dit Marshall McLuhan, qui signifie par là que la nature des médias que vous utilisez détermine la façon dont les acteurs mettent en forme leur message. L’erreur serait donc d’avoir une communication de l’ère de la télévision ou des journaux quotidiens à l’ère des réseaux sociaux. »

Des « fan edits » à la Maison-Blanche

L’esthétique rapproche tout de même la communication politique du dirigeant de la première puissance économique de la culture mème et des “fan edits” produits, en temps normal, par les internautes. Pour le chercheur, ce « côté systématique de la communication sur le mode “mème”, empruntée à la culture Internet, est frappant ».

Il souligne l’opposition marquée, sur ce point, de Donald Trump avec ses prédecesseurs – bien que certains d’entre eux étaient très attentifs à la mise en scène cinématographique du pouvoir, comme Ronald Reagan, l’ancien acteur devenu président. Pour Antony Dabila, « les deux derniers présidents républicains étaient les Bush, père et fils, soit des gens appartenant à une dynastie politique américaine et à la haute société américaine. George Bush, malgré ses références marquées à la culture cow-boy, était un historien de formation qui avouait se coucher rarement après 21 heures et mettait en ligne la liste des nombreux livres qu’il lisait. Obama était un juriste d’élite de Harvard et Joe Biden un “vieux de la vieille”, cold warrior et sénateur depuis les années 1970. Trump a quant à lui embrassé pleinement une communication numérique, axée sur les façons de communiquer et de créer de l’engagement sur les réseaux sociaux, par la controverse. Le contraste ne pouvait être que saisissant. »

Le montage reprend également certains codes du jeu vidéo – notamment à Mortal Kombat – dans une tentative de « gamification » de la guerre : « Le point fort (de ce jeu, NDLR) est la mise à mort spectaculaire de son adversaire à la fin du combat (les “fatalités”, activées après le “Finish him !” que l’on entend dans le clip). C’est donc un message très clair : l’Iran sera “mis à mort”, et cette guerre lointaine est vendue au public comme un jeu du cirque où l’on met en scène l’exécution de l’ennemi pour divertir le peuple et lui donner un frisson de puissance. »

« Activer une fibre de l’Amérique super-puissante »

Une telle stratégie n’a cependant pas grand-chose d’étonnant, quand on sait que les midterms de 2026 s’approchent à grands pas… Et que l’opinion publique états-unienne est globalement très défavorable à l’idée d’une nouvelle « guerre lointaine ». Pour Antony Dabila, « la guerre est incontestablement lointaine et les dangers qu’elle porte pour les Américains sont principalement économiques, notamment via le prix du pétrole, auquel Trump s’est souvent montré sensible. Il faut donc activer une fibre de l’Amérique super-puissante, qui triomphe de tous ses adversaires à l’autre bout de la planète, pour que la classe moyenne américaine, peu attirée par les subtilités de la politique internationale, adhère à la cause. »

Mais ce n’est pas qu’à ses concitoyens que Donald Trump s’adresse avec cette vidéo. Le docteur en sociologie historique du politique le souligne également : « Au-delà des simples super-héros portant la cause du Bien, le clip utilise aussi des personnages un peu plus ambigus ou imprévisibles. Le clip s’ouvre par une référence à Iron Man, le milliardaire justicier de l’univers Marvel, et contient aussi des plans de Deadpool et Kylo Ren (le continuateur de Dark Vador dans la nouvelle trilogie Star Wars). » Il convoque également Bob Odenkirk interprétant Jimmy McGill, un avocat à l’éthique douteuse issu du spin-off de la série télévisée à succès Breaking Bad, Better Call Saul, mais aussi Bryan Cranston, qui joue Walter White dans la série originelle, et qui déclare dans la vidéo son emblématique « JE SUIS le danger ! » Au-delà des citoyens des États-Unis, le message est également adressé aux ennemis du pays : « Attention, nous sommes aussi puissants qu’imprévisibles et une fois notre colère enclenchée, nous serons sans pitié. »

Des risques pour Donald Trump

Le président républicain risque pourtant gros, avec une telle stratégie de communication : « Cela ne pourra que se retourner contre l’administration Trump si le succès n’est pas total et passe d’un divertissement à une longue épreuve de force qui demanderait des sacrifices tangibles pour la population. » En effet, le propre du jeu, selon les penseurs Johan Huizenga et Roger Caillois, est d’être en dehors de la réalité, coupé de la vie quotidienne : « La guerre-spectacle ne saurait donc avoir des répercussions sur la “vraie vie” des citoyens. »

D’autant plus que le caractère déshumanisant et humiliant de cette vidéo pour les Iraniens « ne fait aucun doute » : « On ne peut faire comme si la grossièreté de cette communication était sans conséquence. Les adversaires de l’Amérique ou les pays doutant des bienfaits d’une alliance avec elle pourraient être plus encore refroidis par son caractère simpliste et dégradant. »

Même chose pour « les militaires américains eux-mêmes, qui donnent en ce moment même la mort à leurs opposants, et qui pourraient ne pas apprécier que l’on fasse de cette épreuve traumatique un sujet de pur entertainment. Il s’agit donc de peser le pour et le contre des bénéfices et des coups de ces méthodes de communication. Cela a indéniablement payé en politique intérieure, mais en sera-t-il de même pour la politique étrangère de la “nation indispensable” ? »