DÉCLASSIFIÉ. Alors que se déroulent de timides discussions entre Russes, Ukrainiens et Américains et les États-Unis, la composition des équipes de négociateurs en dit long sur la façon dont est envisagée une sortie de conflit.
Dans quelques années, le Four Seasons d’Abu Dhabi, un immense et imposant hôtel ultramoderne de la capitale des Émirats arabes unis, sera peut-être considéré comme un lieu historique. C’est là, à l’abri des regards, que se déroulent ces jours-ci les discussions entre Ukrainiens, Russes et Américains.
Les historiens s’arrêteront aussi sur plusieurs personnages qui traversent aujourd’hui ses couloirs aux épaisses moquettes. Côté américain, la délégation est conduite par l’envoyé spécial de Donald Trump, Steve Witkoff, accompagné de Jared Kushner. Ces deux hommes d’affaires ont certes la confiance totale du président américain − Witkoff est l’un de ses anciens associés ; Kushner, son gendre. Mais ne sont ni des diplomates, ni des experts militaires.
Côté ukrainien, Volodymyr Zelensky a désigné Kyrylo Boudanov, qui, jusqu’à la fin de l’année, dirigeait le service de renseignement militaire ukrainien, nommé chef de l’administration présidentielle après le limogeage du principal collaborateur du président ukrainien, englué dans une affaire de corruption.
Le négociateur de Vladimir Poutine se nomme Igor Kostioukov. Ce vice-Amiral de 64 ans est un pur produit de l’élite du renseignement. Il était déjà présent dans la délégation russe il y a quelques mois à Istanbul (Turquie), lors des premières prises de contact officielles avec « l’ennemi ukrainien », alors menées par un ancien ministre de la culture, Vladimir Medinski pour qui l’Ukraine est un territoire russe.
Instigateur de l’affaire « Skripal »
Malgré son grade, Kostioukov n’a jamais navigué sur une frégate. Il est issu de l’Académie diplomatique militaire de Moscou, « l’université » des espions russes. Son CV en témoigne : attaché militaire en Grèce au début des années 2000 à 40 ans, il a fait l’essentiel de sa carrière dans les bureaux de l’analyse stratégique au siège moscovite du GRU (Glavnoïe Razvedivatelnoïe Oupravlenie, Direction générale du renseignement). En 2014, alors qu’il est nommé directeur adjoint du service, il est en première ligne dans l’annexion de la Crimée et le déclenchement du conflit dans le Donbass.
C’est aussi sous son influence que le renseignement militaire russe a mené de très nombreuses opérations clandestines à l’étranger : les cyberattaques contre le Bundestag, celles qui ont visé l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron en 2017 (les « MacronLeaks »), les ingérences dans l’élection américaine de 2016.
Il est aussi à l’origine de la création de la cellule « APT28 »*, qui cible l’Union européenne, un groupe de hackers animé par un officier de 35 ans dénommé Dmitri Badine, particulièrement dans le viseur des services français depuis que celui-ci s’est attaqué directement à des infrastructures militaires françaises.
Kostioukov serait aussi le principal instigateur de l’affaire « Skripal », en 2018, l’empoisonnement d’un ancien officier de renseignement militaire russe et agent double des agences de renseignement britanniques. Des actions qui lui ont valu des sanctions occidentales, depuis 2016 aux États-Unis puis depuis 2019 dans l’Union européenne.
Une mystérieuse tentative d’assassinat
Décoré du titre de « Héros de la Russie » pour son rôle dans l’opération militaire en Syrie, Kostioukov incarne la ligne dure au sein du premier cercle du pouvoir russe. Même s’il fait tout pour rester le plus discret possible, The Insider, un média russe indépendant a mis en lumière le train de vie luxueux de ses enfants, ainsi que leurs biens immobiliers et voitures de luxe.
À Abou Dhabi, Kostioukov était accompagné du lieutenant-général Alexander Zorin, lui aussi officier de carrière du renseignement militaire, né à Kharkiv, une ville ukrainienne, en 1968. Malgré quelques zones d’ombre dans son parcours, son CV est connu : il a été désigné envoyé spécial du ministère de la Défense en 2016 et 2017 pour les discussions portant sur les violations du cessez-le-feu en Syrie. En 2018, il a été envoyé en poste à Damas, où il a piloté les négociations entre forces syriennes, rebelles, kurdes, forces spéciales américaines et milices iraniennes.
C’est évidemment dans le contexte des négociations d’Abou Dhabi que la tentative d’assassinat, il y a quelques jours, du général Vladimir Alekseïev, un des adjoints du chef du service de renseignement militaire russe apparaît tout à fait spectaculaire puisqu’il touche l’un des principaux collaborateurs de Kostioukov.
Les Russes affirment évidemment qu’il a été fomenté par l’Ukraine qui voudrait ainsi réduire à néant les discussions, voire intimider directement les négociateurs. Mais le mystère reste entier sur cette opération − ces dernières années, de nombreux cadres du renseignement russe ont été éliminés.
« Sergueï Lavrov apparaît largement marginalisé »
Une passionnante étude de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem), publiée ces jours-ci, décrypte les jeux de pouvoir des services de renseignement dans l’entourage de Vladimir Poutine. Selon Clément Renault, son auteur, la place du renseignement militaire dans les discussions actuelles est « révélatrice d’une évolution plus profonde des équilibres internes au sein de l’appareil sécuritaire russe depuis février 2022, et plus largement du rôle désormais central joué par les services de renseignement dans la politique étrangère de la Russie ».
Même si la présence des renseignements militaire n’est évidemment pas incongrue, tant, à ce stade des discussions, les questions militaires sont majeures, le fait que la délégation russe soit en effet exclusivement conduite par deux de ces plus hauts représentants et non par des diplomates ou par des responsables du SVR, la branche civile du renseignement extérieur est intrigante.
« L’implication croissante du renseignement militaire dans les négociations liées au conflit ukrainien met ainsi en lumière la transformation de la politique étrangère russe à l’œuvre depuis 2022, note l’étude. Celle-ci apparaît de plus en plus façonnée par des logiques sécuritaires et militaires, au détriment des canaux diplomatiques traditionnels, ce dont témoigne l’affaiblissement du ministère des Affaires étrangères (MID) : Sergueï Lavrov apparaît largement marginalisé et Iouri Ouchakov assume avant tout un rôle de sherpa au service direct de Vladimir Poutine. »
Recomposition de l’appareil sécuritaire
Pour le chercheur de l’Irsem − qui rappelle, comme pour chacune de ses publications qu’elle est certes financée par le ministère des Armées, mais que les analyses de ses chercheurs indépendants ne l’engagent pas −, cette recomposition de l’appareil sécuritaire russe semble avoir largement bénéficié au renseignement militaire au détriment du SVR, dont beaucoup des effectifs installés sous couvertures à l’étranger ont été expulsées au début de la guerre en Ukraine.
« Statutairement, le SVR est le service responsable des échanges paradiplomatiques entre services de renseignement, estime encore Clément Renault. En novembre 2022, Sergueï Naryshkin s’est notamment entretenu, à Ankara, avec le directeur de la CIA Bill Burns. D’autres échanges ont suivi entre les deux hommes, en particulier en juin 2023 dans le contexte de la mutinerie du groupe Wagner. Enfin, en mars 2025, Naryshkin a longuement échangé par téléphone avec le successeur de Burns, John Ratcliffe. »
« Ces échanges ne sont, en toute hypothèse, que ceux connus publiquement, et il fait peu de doute que le SVR maintient des canaux d’échange avec d’autres services extérieurs, poursuit le chercheur. Les sujets traités lors de ces échanges confirment cependant la marginalisation du SVR dans le dossier ukrainien, qu’atteste son absence des délégations successives. »
À l’inverse, le GRU et Igor Kostioukov ont « tiré parti de l’élévation du seuil de la conflictualité pour renouveler ses modes d’action, insiste Clément Renault. Il s’est ainsi déployé de manière offensive, d’abord en Ukraine, puis plus largement en Europe à travers une intensification des opérations clandestines de sabotage, d’espionnage et de subversion ».
*On retrouvera ici l’étude menée par le Centre de coordination des crises cyber, composé de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), du Commandement de la cyberdéfense des Armées, de la Direction générale de l’armement, de la DGSE et de la DGSI).

Partager :