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« Un seul homme peut déstabiliser tout le système » : le Canada face aux menaces de Trump

« Un seul homme peut déstabiliser tout le système » : le Canada face aux menaces de Trump

Menaces de « 51ᵉ État », pressions commerciales, retour de l’Arctique dans le débat stratégique : au Canada, la relation avec Washington a changé de nature, analyse la spécialiste canadienne Andréa Charron, directrice du Centre d’études de défense et de sécurité.

Au Canada, les déclarations de Donald Trump sur un possible « 51ᵉ État » ont cessé de faire sourire. Elles s’ajoutent à une séquence lourde, émaillée de menaces constantes de droits de douane et de remises en cause de l’accord commercial nord-américain. Dans les milieux politiques comme militaires, ce durcissement de ton est désormais analysé comme le symptôme d’une relation devenue imprévisible.

Andréa Charron en observe les effets depuis des mois. Professeure de relations internationales à l’Université du Manitoba, elle dirige le Centre for Defence and Security Studies, l’un des rares centres universitaires canadiens spécialisés dans l’analyse opérationnelle des politiques de défense.

Ancienne présidente du Defence Advisory Board, l’organe consultatif civil du ministère de la Défense nationale, elle s’inquiète de l’avenir du NORAD, le commandement binational créé en 1958 pour assurer la surveillance aérienne et spatiale de l’Amérique du Nord. Un dispositif central, incarnant le degré d’intégration militaire entre Ottawa et Washington – un fondement qui a persisté malgré les tensions politiques du passé.

À travers l’Arctique, le Groenland et la pression exercée sur le Canada, Andréa Charron décrit un système de sécurité en train de se défaire. Entretien.

Le Point : Quelle est la menace stratégique réelle dans l’Arctique ?

Andrea Charron : Pour les États-Unis, la menace principale a toujours été, et demeure aujourd’hui, une menace aérienne. L’Arctique est le trajet le plus court pour frapper l’Amérique Nord. C’est vrai pour la Russie, mais aussi pour d’autres acteurs comme l’Iran ou la Corée du Nord.

Le problème, c’est que cette réalité stratégique est paradoxalement mal intégrée dans la réflexion politique américaine contemporaine. On continue de raisonner avec des réflexes anciens, sans toujours tirer les conséquences du changement d’échelle et de rythme des menaces actuelles. Le GIUK gap – le passage Groenland – Islande – Royaume-Uni – est la zone de transition entre l’Atlantique Nord et l’Arctique. Traditionnellement, c’est là que les sous-marins russes, notamment ceux disposant de capacités de seconde frappe, ont tendance à opérer. Ce qui change, c’est la combinaison de cette dimension maritime avec une menace aérienne et missile de plus en plus intégrée.

C’est précisément là que se situe l’un des grands défis pour le NORAD. Pendant des décennies, il a fonctionné sur une logique de réaction ponctuelle : un avion russe s’approche, on déploie des chasseurs qui effectuent une danse de démonstration de force, et puis chacun repart. C’était une logique « de réaction ponctuelle ». Aujourd’hui, on parle de logique de campagne. Cela signifie être capable de fonctionner vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant des jours, voire des semaines. Est-ce que des systèmes conçus dans les années 1950 peuvent gérer ce type d’opération prolongée ? J’en doute fortement.

Face à ces défis considérables, on pourrait s’attendre à ce que l’Arctique soit au cœur de la stratégie américaine. Or l’Arctique n’est pas mentionné dans la plus récente U.S. National Security Strategy quadriennale (Novembre 2025), qui sert de fondement aux stratégies nationales américaines de défense et de renseignement… Pas une seule fois ! Si l’Arctique n’apparaît pas au sommet, il ne peut pas irriguer le reste. Il y a donc un décalage très net entre le discours politique – très alarmiste – et l’architecture stratégique réelle des États-Unis. C’est ce décalage qui alimente le scepticisme, y compris chez les alliés.

Comment comprendre, alors, la rhétorique de Donald Trump sur le Groenland ?

Selon Andrea Charron, aucune augmentation significative de l’activité militaire spécifiquement dirigée vers le Groenland n’a été récemment observée. © (Geraldine Woessner)

Honnêtement, je ne vois pas les éléments factuels qui permettraient d’étayer son discours. Oui, il y a une intensification générale de la compétition entre grandes puissances. Mais nous n’avons vu aucune augmentation significative de l’activité militaire spécifiquement dirigée vers le Groenland.

Le Danemark a annoncé des investissements supplémentaires très importants pour renforcer sa posture de défense. Et rien n’empêche les États-Unis d’accroître leur propre présence. Ils disposent aujourd’hui d’environ 150 personnels à la base de Thulé. Si vous estimez qu’il existe une menace grave et imminente, la première étape n’est pas un discours politique spectaculaire, c’est une évaluation sérieuse de la menace, suivie d’un renforcement humain et matériel.

Le principal avantage comparatif de l’Occident face à la Russie et à la Chine, ce sont ses alliances.

Andrea Charron

Faut-il alors interpréter ce discours comme l’expression d’une volonté d’expansion territoriale ?

Je pense que c’est une composante importante, oui. La récente National Security Strategy a clairement réanimé la doctrine Monroe (maintenant « Donroe »), une doctrine qui date de 1823, à une époque où les États-Unis étaient une puissance économique relativement marginale, inquiète de voir la France, l’Espagne ou le Royaume-Uni étendre leur influence dans l’hémisphère occidental.

À l’origine, cette doctrine signifiait essentiellement : « Restez à l’écart. » Aujourd’hui, elle semble se transformer en quelque chose de beaucoup plus ambitieux : non seulement empêcher les autres d’entrer, mais chercher à dominer activement l’hémisphère.

Le problème, c’est que cette vision relève davantage d’une logique d’agent immobilier – acquisition, contrôle, possession – que d’une pensée de dirigeant mondial conscient de la complexité des équilibres stratégiques.

Pour vous, l’annexion du Groenland serait une erreur stratégique ?

Certainement. Le principal avantage comparatif de l’Occident face à la Russie et à la Chine, ce sont ses alliances. L’Otan, les partenariats transatlantiques, les accords de défense intégrés. Si les États-Unis annexaient le Groenland, ils détruiraient cet atout de l’intérieur. Donald Trump n’a jamais aimé l’Otan, parce qu’il est convaincu que les États-Unis font tout. Ils font beaucoup, c’est vrai, mais les alliés ont aussi permis aux États-Unis de faire beaucoup, notamment en acceptant une architecture de commandement largement américaine. Briser cela pour un gain territorial symbolique serait stratégiquement contre-productif.

Il suffit de regarder les chiffres, et notamment ceux du CIA Factbook, pour comprendre à quel point les États-Unis ont été absents du paysage groenlandais pendant des décennies. Le Danemark représente à lui seul plus de 50 % des exportations et des importations du Groenland. Ensuite viennent des pays comme la Chine, le Royaume-Uni, le Japon, l’Allemagne… Les États-Unis, eux, n’apparaissent tout simplement pas dans les principaux partenaires commerciaux.

Cela dit beaucoup de choses. Si Washington estimait réellement que le Groenland était stratégique depuis longtemps, on verrait cette priorité reflétée dans les échanges commerciaux, dans la diplomatie économique, dans les investissements. Or ce n’est pas le cas. Les États-Unis n’y ont ouvert un consulat que très récemment, il y a à peine cinq ans. C’est extrêmement tardif pour un territoire présenté aujourd’hui comme vital.

Cette absence est d’autant plus frappante que le Groenland dispose de ressources très convoitées. Certaines ressources prennent aujourd’hui une importance nouvelle, notamment des minéraux très résistants à la chaleur, essentiels pour l’industrie aérospatiale et pour les systèmes de défense intégrée. Mais là encore, cela aurait dû conduire à une stratégie d’engagement, de partenariat, de connaissance fine du terrain. Pas à une rhétorique d’annexion.

Le Groenland lui-même n’a jamais dit qu’il refusait le commerce. Au contraire. Son slogan le résume très bien : « Open for business, not for sale. » Le problème n’est pas l’ouverture économique. Le problème, c’est une approche brutale, tardive, et déconnectée de la réalité groenlandaise, qui est celle d’un territoire autonome, avec une population très réduite consciente de ses vulnérabilités, et désireuse de multiplier ses partenaires sans perdre le contrôle de son avenir.

Le Canada est pris dans une dépendance similaire. Comment vit-il cette pression ?

L’intégration entre nos deux économies est totale. Les chaînes de valeur canado-américaines sont parmi les plus intégrées au monde. Prenez l’exemple de l’industrie automobile : une pièce peut traverser la frontière plusieurs fois avant d’être intégrée dans un véhicule final. Dès lors, lorsque vous introduisez des tarifs douaniers, même ciblés, vous créez un effet inflationniste massif. C’est particulièrement vrai pour des secteurs comme le bois d’œuvre, l’aluminium ou l’acier, qui ne sont pas couverts par l’accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM). Les aciéries canadiennes ont dû réduire leurs équipes, instaurer des périodes de fermeture…

Et c’est presque l’ironie de la situation : les politiques commerciales de Trump ont mis en évidence à quel point nos propres barrières interprovinciales sont ridicules. À l’intérieur du Canada, nous nous imposons l’équivalent de droits de douane de l’ordre de 20 %. Lorsque je vivais à Ottawa, le Québec était littéralement à quelques centaines de mètres, mais il était illégal d’acheter de l’alcool en Ontario et de l’apporter au Québec. En revanche, lorsque nous étions stationnés en Allemagne, nous pouvions importer de l’alcool avec une taxation symbolique. C’est la même chose pour la reconnaissance des qualifications professionnelles. Un médecin formé en Alberta ne peut pas automatiquement exercer en Ontario. Paradoxalement, Trump nous a rendu service sur ce point : il a forcé le Canada à regarder ses propres incohérences.

Dans ce contexte, comment le gouvernement canadien gère-t-il les déclarations répétées de Donald Trump évoquant le Canada comme un potentiel « 51ᵉ État » ?

Avec une extrême prudence. Et cette prudence n’est pas nouvelle. Avant, il était possible d’avoir un différend avec les États-Unis sur un sujet précis sans que cela déborde sur tout le reste. Les désaccords étaient contenus.

Avec Trump, cette compartimentation a disparu. S’il nourrit une rancune sur un dossier, il s’assurera qu’elle ressurgisse dans tous les domaines. Le gouvernement canadien le sait. Et il sait aussi que se retrouver dans la ligne de mire de Trump est politiquement et économiquement dangereux.

Il y a, au Canada, une pression populaire pour « tenir tête » à Trump – au Canada, nous disons « elbows up » ou « haut les coudes ». Beaucoup de Canadiens le trouvent outrancier, voire ridicule. Mais la réalité économique est brutale : perdre l’ACEUM serait catastrophique. Nous sommes trop dépendants. Ce serait, très clairement, un suicide économique.

Dans ce contexte, être Premier ministre est presque impossible. Quelle que soit la décision prise, elle sera jugée mauvaise par une partie très vocale de la population.

Le NORAD apparaît comme l’un des derniers espaces de coopération stable. Est-ce toujours le cas ?

Oui, et c’est un point fondamental. Le NORAD fonctionne encore comme il le devrait. Le professionnalisme des militaires, des deux côtés de la frontière, a jusqu’à présent maintenu la politique à distance de l’opérationnel. Mais cette stabilité est fragile. Elle repose sur des individus clés. Le commandant actuel du NORAD comprend profondément le Canada et l’importance de la relation bilatérale. Si ce type de profil était remplacé par un loyaliste politique sans expérience ni compréhension stratégique, alors l’accord NORAD lui-même pourrait être remis en question. Il suffit d’un préavis de douze mois pour s’en retirer.

Le Canada dispose de leviers, même s’ils sont rarement mis en avant. Les systèmes d’alerte nordiques fournissent aux États-Unis une alerte avancée cruciale. Théoriquement, le Canada pourrait restreindre cet accès. Il ne le fera pas, notamment parce que ces systèmes sont aussi essentiels à l’aviation commerciale. Mais le levier existe. La voie maritime du Saint-Laurent est vitale pour le commerce américain. Une part significative de l’eau douce utilisée aux États-Unis provient du Canada. Nos réseaux électriques alimentent des régions entières du nord-est américain. Le Canada fait énormément pour les États-Unis. Il serait parfois utile de le rappeler.

Cette tension a-t-elle des répercussions internes au Canada ?

Bien sûr. Comme aux États-Unis, il existe au Canada une frange de la population qui admire Trump, qui estime que le pays est devenu trop « woke », qu’il accueille trop d’immigrants, qu’il a perdu une forme d’autorité. Ce discours trouve un écho, c’est indéniable. Mais le Canada a aussi une histoire très différente. Nous prônons le multiculturalisme, sous-tendu par notre Charte des Droits et Libertés, alors que les États-Unis pratiquent plutôt le melting-pot.

Je reste inquiète parce que notre discours sur la diversité est parfois superficiel – le Canada a une histoire profondément marquée par le racisme. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Premier ministre William Lyon Mackenzie King a autorisé l’entrée d’un nombre infime de réfugiés juifs, et notre histoire de colonisation et de violences infligées aux peuples autochtones est restée longtemps occultée. En périodes de tension économique et géopolitique, cette mémoire peut ressurgir très vite.

Cela dit, si les États-Unis tentaient réellement une action militaire contre le Canada, il ne faudrait pas sous-estimer notre réaction potentielle. Comme pour l’Ukraine, on ne comprend pas ce qu’un peuple est prêt à faire tant qu’il n’y est pas confronté. Notre armée est très petite, c’est vrai. Mais nous sommes capables de résistance. Ce serait désordonné, chaotique, coûteux pour tout le monde.

Nous sommes tous extrêmement dépendants économiquement des États-Unis. Cette dépendance inhibe la capacité à parler d’une seule voix.

Andrea Charron

L’Europe peut-elle offrir une réponse collective ?

Les réactions européennes aux propos de Trump sur le Groenland et le Canada ont été particulièrement prudentes, voire timorées. J’ai été très déçue de constater que seuls les pays nordiques avaient signé une déclaration claire affirmant que le Groenland n’était pas à prendre. La France ne l’a pas signée. Le Royaume-Uni non plus. L’Italie non plus. Il y a bien sûr des murmures, des « ne fais pas ça », mais il n’y a pas de position collective ferme, assumée, écrite noir sur blanc. Et je crains que la même chose se produise si la rhétorique du « 51ᵉ État » devait s’intensifier. Nous sommes tous extrêmement dépendants économiquement des États-Unis. Cette dépendance inhibe la capacité à parler d’une seule voix.

Les forums à venir de Munich et Davos vont être fascinants à observer. Ce sera probablement la scène la plus intéressante de l’année. Mais je ne suis pas certaine qu’ils produisent une réponse collective forte. Beaucoup attendent encore que Trump quitte la Maison-Blanche, comme si tout cela n’était qu’une parenthèse. Le problème, c’est que je ne crois pas que ce soit une parenthèse.

Nous assistons donc à un changement durable ?

Oui. Je pense que les États-Unis ont déplacé le curseur, et qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Le « normal » d’après 1945 – institutions multilatérales, alliances stables, primauté du droit – est profondément fragilisé. Aujourd’hui, on observe trois attitudes. Un tiers est dans le déni, continue de dire que « depuis la Seconde Guerre mondiale, nous étions tous d’accord ». Un autre tiers commence à accepter l’idée que nous entrons dans un âge d’hommes forts et de sphères d’influence, et essaie discrètement de choisir la bonne sphère. Et puis il y a ceux qui espèrent simplement que tout cela disparaîtra par magie. Le problème, c’est que personne n’a vraiment de plan. Nous passons de crise en crise en espérant nous en sortir.

Clairement, nous n’avons pas aujourd’hui de figure capable de s’imposer comme une autorité morale globale, à la manière d’un Nelson Mandela. Le secrétaire général des Nations unies est en fin de mandat, peu écouté. En Europe, les dirigeants sont eux-mêmes fragilisés, polarisés, parfois à un vote près d’un basculement politique. Ce n’est pas un problème de personnes, à mon sens. C’est un problème de forces. De rapports de puissance. Nous n’avons plus l’illusion de la sécurité automatique.

En tant que professeure de relations internationales, comment vivez-vous cette période ?

Avec beaucoup de malaise intellectuel, honnêtement. Les théories classiques des relations internationales parlent de l’État, des institutions, des idées, des structures de pouvoir. Elles disent très peu de choses sur l’impact d’un individu. Et pourtant, nous voyons aujourd’hui qu’un seul homme peut profondément déstabiliser un système entier. Je me retrouve souvent devant mes étudiants, face à des questions très simples en apparence, et je dois leur dire : je dois réfléchir. Parce que les cadres théoriques que nous utilisons sont dépassés.

Je ne vois pas quel est le gain stratégique pour les États-Unis dans cette logique de fracture des alliances. Le principal élément qui distingue l’Occident de la Russie et de la Chine, c’est précisément l’alliance. Elle est imparfaite, elle est frustrante, elle est pleine de désaccords – la Turquie, la Hongrie, nous rendent parfois fous –, mais quand nous arrivons à agir ensemble, nous sommes redoutables. Nous ne survivrons pas comme États isolés. Le Canada peut multiplier les liens avec les pays nordiques, avec l’Europe, autant qu’il le souhaite. Mais sans alliances solides, cela se résumera à des lettres fortement formulées. Et cela ne suffira pas.