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« Un tournant aussi important que la guerre de 1990-1991 » : pourquoi les frappes iraniennes inquiètent les pays du Golfe

« Un tournant aussi important que la guerre de 1990-1991 » : pourquoi les frappes iraniennes inquiètent les pays du Golfe

De nouvelles attaques iraniennes ont visé les pays de la péninsule arabique ce mercredi. Leurs populations peinent à s’habituer à cette nouvelle donne.

Dans le Golfe, la pluie de missiles et de drones continue. Ce mercredi, de nouvelles attaques iraniennes ont visé l’aéroport et le centre-ville de Dubaï. Cette fois, le quartier d’affaires de la ville émiratie a été directement menacé par Téhéran, provoquant l’évacuation en urgence de grandes entreprises dont Deloitte, PwC et HSBC. Plusieurs banques, dont les françaises BNP Paribas, Natixis, le Crédit Agricole ou la Société générale ont incité une partie de leurs équipes à télétravailler. Une mesure de sécurité après les menaces des mollahs, qui annoncent désormais vouloir frapper « les centres économiques et les banques » dans la région.

Depuis le début de l’attaque iranienne, il y a douze jours, les Émirats arabes unis ont été ciblés par plus de 800 drones et 200 missiles. Un communiqué officiel de la République islamique a décrit la nuit de mercredi à jeudi comme « la plus violente et la plus lourde depuis le début de la guerre ». Des projectiles ont aussi touché le port de Salalah, à Oman, et l’aéroport du Koweït. L’Arabie saoudite a annoncé, de son côté, avoir intercepté sept missiles balistiques et abattu 18 drones dans l’est de son territoire ce mercredi.

La guerre se poursuit ainsi dans le Golfe. Spécialiste de l’Iran et du monde arabe, le politologue Alexandre Kazerouni y voit pour la région « un tournant aussi important que la guerre du Golfe de 1990-1991 ». « Ces projectiles risquent de faire s’effondrer l’immense travail des pays de la péninsule arabique depuis les années 1990 pour cultiver une autre image que celle de la guerre », redoute le maître de conférences à l’École normale supérieure.

Contrôle du récit

Après les premières stories d’influenceurs affolés, les monarchies ont tenté de reprendre le contrôle du récit. Aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite, la population a été sommée de ne pas diffuser de « fausses informations ». En cas de non-respect, les contrevenants risquent jusqu’à 50 000 euros d’amende, voire une peine de prison. À chaque interception de missile ou début d’incendie, les débris sont immédiatement nettoyés et le périmètre sécurisé.

Au Qatar, 313 personnes ont été arrêtées pour diffusion d’« informations trompeuses et de rumeurs ». Idem à Bahreïn et au Koweït, où trois personnes ont été interpellées pour s’être moquées de la situation du pays dans une vidéo. « Un pouvoir se révèle dans les crises, rappelle Alexandre Kazerouni. Dans un régime autoritaire, vous avez le droit de ne pas être d’accord, mais pas de l’exprimer dans l’espace public. »

Une image satellite montrant un panache de fumée s’élevant à Dubaï après une frappe de projectile, le 1er mars dernier. © (-/AFP/-)

Outre ses avantages fiscaux pour les investisseurs, Dubaï s’est forgé une image de destination rêvée pour nouveaux riches des années 2010 grâce à sa météo ensoleillée et ses paysages futuristes. Des promesses qui séduisent 20 millions de touristes par an (25 % du PIB national).

Clémence et Kevin, trentenaires originaires de Charente-Maritime, avaient l’image d’une ville « fake mais très safe, où l’on peut laisser ses affaires partout sans se les faire voler » avant de rendre visite à une amie installée à Dubaï en cette fin février. « La tension montait dans la région, mais les expatriés nous avaient rassurés, raconte Clémence au Point. Ils nous disaient : “Jamais Dubaï ne sera touché, c’est sécurisé et il y a trop d’enjeux économiques.” »

Le samedi 28 février, alors qu’ils se prélassaient à la plage, Clémence et Kevin ont vu filer les premiers missiles interceptés au-dessus de leurs têtes. « Les touristes ont pris peur rapidement. Moins les expatriés, qui ont mis quelques jours à réaliser », poursuit Clémence. Le couple est finalement rentré en urgence, à ses frais, via Oman et Amsterdam. Retourneront-ils à Dubaï ? « Absolument pas. »

On passe d’une géographie de la culture à une géographie de la guerre.

Alexandre Kazerouni, politologue

Après avoir axé une partie de leur économie sur le tourisme, les pays du Golfe risquent-ils d’en payer le prix ? « Le modèle de Dubaï, en particulier, repose sur l’attractivité de son hub, observe Raphaël Le Magoariec, docteur en géopolitique et spécialiste des pays du Golfe. Cette ville vit notamment de la tenue d’événements sportifs sur son territoire, en misant sur la circulation des flux avec les transports et l’immobilier. Mais cela le rend très fragile. »

Pour l’Arabie saoudite, ces frappes surviennent dans le contexte où Riyad est lancé dans le projet « Vision 2030 », lancé en 2016 et qui vise à diversifier l’économie du royaume, sur le modèle de Dubaï. Pour rivaliser avec la Dubai World Cup, la course hippique la plus chère du monde, elle a aussi lancé la Saudi Cup. Une façon, aussi, d’attirer l’élite mondiale fortunée. Les Émirats, quant à eux, proposent un projet 2031, plutôt ciblé sur le tertiaire et la high-tech.

Mais la guerre pourrait percuter ces projets. « On passe d’une géographie de la culture à une géographie de la guerre, reprend Alexandre Kazerouni. Le pari de la culture, du sport et de l’éducation permettait à ces entités politiques de créer une convergence des valeurs avec les sociétés européennes. Cela, pour masquer les dimensions moins séduisantes de ces régimes, leur autoritarisme et la forte présence militaire. »

Selon Alexandre Kazerouni, il faudra scruter avec attention la réaction des opinions au sein des pays du Golfe. « Ces projectiles visibilisent les bases américaines qui y sont installées, poursuit l’auteur du livre Le miroir des cheikhs : Musée et politique dans les principautés du golfe Persique (PUF, 2017). Ces bases en ont fait des cibles alors qu’elles devaient les protéger. Comment vont réagir les classes moyennes locales ? »