Un mois après la chute de Maduro, le Venezuela oscille entre espoir et paralysie. Si Delcy Rodríguez a annoncé une amnistie générale pour tenter de sauver le régime, à Caracas, la transition reste encore un mirage.
Dans la capitale vénézuélienne, le fracas des bombes américaines qui ont déchiré le ciel le 3 janvier dernier résonne encore comme un écho persistant dans la psyché collective. En l’espace de quelques heures, un régime que l’on croyait invulnérable s’est fissuré sous les yeux du monde. L’extraction spectaculaire de Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores a clos brutalement un chapitre de vingt-sept années d’hégémonie, ouvrant une ère d’incertitude où le système chaviste survit encore. Si l’espoir a repris ses droits dans les artères de Caracas, le palais présidentiel de Miraflores reste la forteresse d’une garde prétorienne qui refuse de s’effacer.
Le décorum a changé mais les visages demeurent. Delcy Rodríguez, l’ancienne vice-présidente, s’est drapée dans les habits de présidente par intérim tandis que son frère Jorge conserve la haute main sur l’Assemblée nationale. Dans l’ombre, Diosdado Cabello, l’éternel numéro deux de la révolution, continue de régner sur l’appareil sécuritaire et les services d’intelligence. Cette persistance des cadres du régime au sommet de l’État est le signe le plus tangible que la transition tant espérée n’est pour l’heure qu’une illusion d’optique.
« Techniquement, la transition n’a pas encore commencé »
« Techniquement, la transition n’a pas encore commencé car, pour qu’elle soit effective, il faudrait un basculement de la coalition au pouvoir ainsi qu’un changement de régime, de ses institutions et des règles du jeu établies jusqu’ici, ce qui n’est pas encore le cas », a martelé l’analyste politique Benigno Alarcón lors d’un forum organisé par l’Université centrale du Venezuela.
Benigno Alarcón insiste sur le fait que les transitions doivent être comprises non comme des événements ponctuels, mais comme des processus, généralement conflictuels, et assure que ce qui s’est mis en place jusqu’à présent n’est qu’une phase préalable à cette transition. « En ce moment, l’important est de savoir quels leviers actionner pour avancer ». Le politologue John Magdaleno partage ce constat et affirme que la transition n’a toujours pas débuté. « Il n’y a pas de liberté complète pour les prisonniers politiques, ni de liberté d’association, d’expression ou de réunion. Encore moins la possibilité d’un vote ouvert, libre et démocratique ».
Signaux de métamorphose
Dans ce paysage de ruines institutionnelles, le chemin vers la normalisation s’annonce long et sinueux, dépendant étroitement de la capacité de la société civile à maintenir une pression constante sur un pouvoir qui cherche à gagner du temps. Pourtant, des signaux de métamorphose apparaissent dans le discours officiel.
Le virage s’incarne dans la figure de Delcy Rodríguez qui a troqué la rhétorique incendiaire contre les atours de la diplomatie de paix. Après des années de confrontation avec l’impérialisme yankee, la présidente par intérim semble désormais se plier aux réalités d’un pays sous tutelle. Depuis l’incursion militaire, elle s’est muée en exécutante zélée des directives de la Maison Blanche, d’autant plus à l’approche d’une possible réouverture de l’ambassade des États-Unis à Caracas et de l’arrivée de l’ambassadrice Laura Dogu.
À Washington, Donald Trump ne s’embarrasse pas de nuances et affirme haut et fort que c’est son administration qui dicte désormais le tempo vénézuélien. L’annonce d’un accord pétrolier portant sur cinquante millions de barils, dont les revenus seront administrés depuis les États-Unis, illustre cette souveraineté limitée. La compagnie nationale PDVSA s’est empressée de confirmer l’accord.
Souveraineté sous tutelle
Cette soumission apparente aux directives de la Maison-Blanche ne va pas sans heurts au sein de la base révolutionnaire. Pour calmer les ardeurs de ses partisans les plus radicaux, Delcy Rodríguez s’autorise parfois quelques sorties de piste verbales, clamant qu’aucun agent externe ne gouverne le Venezuela ou encore « basta des ordres de Washington sur les politiques du pays ». Ces éclats de voix ne trompent personne, surtout pas Marco Rubio.
Le secrétaire d’État américain, véritable architecte de la stratégie vénézuélienne, a rappelé devant le Sénat que le mandat de Rodríguez n’avait pas vocation à l’éternité. « Nous avons affaire à des individus qui ne sont pas très fiables […] Le recours à la force n’est pas exclu. Nous n’avons pas l’intention d’y recourir, mais si une menace surgit, cela pourrait arriver », a-t-il déclaré le responsable devant les membres du Congrès.
Le paysage politique se recompose également par le retour des « exilés de l’intérieur. » Des figures de l’opposition qui vivaient dans la clandestinité depuis la campagne de 2024 réapparaissent soudainement à la lumière du jour. Delsa Solórzano, après dix-sept mois passés dans l’ombre, a repris la parole publiquement pour exiger la fin des persécutions. « Nous entrons aujourd’hui dans une nouvelle étape au Venezuela et, dans cette étape, il est clair que nous attendons tous la fin de la persécution », a-t-elle déclaré. Sa réapparition a été précédée par celle de l’ancien gouverneur de l’État de Bolívar, Andrés Velásquez, et de l’ex-maire de Barquisimeto, Alfredo Ramos.
L’axe Washington-Machado
Plus significatif encore est le rapprochement entre Washington et María Corina Machado. Longtemps écartée par l’administration Trump, la leader de l’opposition bénéficie désormais d’un respect profond et d’une implication directe dans les discussions sur l’avenir du pays. Rubio a ainsi tenu une réunion de quatre-vingt-dix minutes avec la prix Nobel de la paix.
Dans les rues, la société vénézuélienne tente de briser les chaînes de la répression. Le 27 janvier, lors d’une apparition de Delcy Rodríguez à l’Université centrale du Venezuela, des étudiants ont osé braver l’autorité pour réclamer la libération des prisonniers politiques. La présidente a dû quitter les lieux précipitamment, incapable de répondre à cette jeunesse qui ne croit plus aux promesses de coexistence pacifique.
Le cri des cachots
La libération des prisonniers politiques est devenue un véritable cri populaire, un puissant facteur de rassemblement et de conciliation. Dans les rues, les églises, les centres de détention comme sur les réseaux sociaux, on réclame partout la fin de la barbarie qui a conduit plus d’un millier de personnes, vénézuéliennes et étrangères, dans des cachots immondes et surpeuplés, ainsi que dans des maisons de torture improvisées et clandestines.
Les victimes de cette atrocité ne sont pas seulement les détenus, soumis à des traitements inhumains, physiques et psychologiques, leurs familles subissent elles aussi la brutalité du système. L’excarcération d’un groupe important de prisonniers politiques, promise par Jorge Rodríguez le 8 janvier, s’est muée en un processus interminable et cette attente commence à coûter des vies. Trois mères, qui avaient espéré pendant des années la libération de leurs fils, sont mortes sans avoir pu à nouveau jouir de leur présence.
Loi d’amnistie
Pourtant, l’espoir d’une liberté définitive pour plus de sept cents personnes emprisonnées et pour trois cents autres placées sous régime de présentation s’est ravivé le 30 janvier, lorsque Delcy Rodríguez a annoncé devant le Tribunal suprême la préparation « d’une loi d’amnistie générale couvrant toute la période politique – de Hugo Chavez, Maduro et Rodríguez – de violence politique de 1999 à aujourd’hui » et la fermeture du centre de détention et torture de l’Hélicoïde.
La présidente par intérim a ajouté que la « Commission pour la révolution judiciaire » et le « Programme pour la coexistence pacifique et pour la paix » seraient chargés, dans les prochaines heures et en procédure d’urgence, de présenter ce projet de loi devant l’Assemblée nationale, à majorité chaviste et qui reste strictement alignée sur les ordres des Rodríguez.
À l’annonce de la nouvelle, les mères et les proches qui veillent depuis des semaines devant les centres de détention, accompagnés par des prisonniers politiques récemment libérés venus se joindre à leurs protestations, ont laissé éclater leur joie, comme si leur cauchemar touchait enfin à sa fin.

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