ENTRETIEN. L’historienne franco-vénézuélienne Elizabeth Burgos analyse l’arrestation du leader comme l’aboutissement d’un cycle ouvert par Fidel Castro qui n’a produit que ruine économique et contrôle total de la société.
Historienne et anthropologue, ancienne compagne de Régis Debray, Elizabeth Burgos a vécu au cœur des révolutions latino-américaines avant d’en devenir l’une des critiques les plus lucides. Pour elle, l’arrestation de Nicolas Maduro n’est pas un simple coup de force, mais l’aboutissement d’un cycle de soixante ans de mainmise cubaine sur le Venezuela. Elle décrypte la chute d’un système qu’elle qualifie de « technologie du pouvoir » et analyse les défis d’une transition sous haute tension, entre influence américaine et décombres du chavisme.
Le Point : Comment analysez-vous l’intervention américaine au Venezuela et la capture de Nicolas Maduro ?
Elizabeth Burgos : Nous sommes face à l’aboutissement d’un cycle historique ouvert il y a plus de soixante ans. Le Venezuela était, depuis longtemps, un pays inféodé au castrisme. Fidel Castro, que j’ai bien connu, arrive à Caracas dès le 23 janvier 1959, alors même qu’il n’a pas encore consolidé son pouvoir à La Havane. Il a parfaitement identifié le Venezuela comme le pays le plus riche et le plus stratégique du continent sud‑américain avec son pétrole. Très tôt, son projet est clair : retourner le Venezuela contre les États‑Unis, attaquer la jeune démocratie libérale née des élections de 1958.
À partir de là, La Havane infiltre des couches entières de la société vénézuélienne : le corps médical avec les « médecins cubains », l’armée, des groupes paramilitaires, l’appareil de renseignement. Nicolas Maduro lui‑même a été formé à Cuba. Il n’est pas un homme de culture démocratique vénézuélienne, mais un produit du castrisme. Sa capture marque la crise terminale d’un système né de ce long travail de sape de la démocratie vénézuélienne par le castrisme, puis par le chavisme. Mais le chavisme ne s’éteindra pas, il continue d’exister malgré la capture de Maduro.
Le modèle chaviste : un contrôle absolu de la population par la ruine économique.
Vous parlez d’un « système » castriste‑chaviste. Comment le définiriez‑vous ?
Il ne s’agit pas seulement d’une idéologie, mais d’une véritable technologie du pouvoir. Au début, avec Fidel, il y a un charisme personnel, une séduction révolutionnaire. Après sa mort, il ne reste plus que la technique nue de contrôle. Elle passe par la surveillance, le clientélisme, le chantage à la nourriture et aux médicaments. Deux caractéristiques reviennent partout où ce modèle s’implante. Il y a un contrôle absolu de la population.
Ainsi, on vous tient par votre carte de rationnement, votre accès aux soins, vos papiers ou votre compte en banque. Il y a aussi la ruine économique comme objectif. Cuba, qui était le premier producteur de sucre du monde, ne produit plus rien. Le Venezuela, troisième producteur de pétrole au monde, n’a même plus d’essence pour ses propres citoyens. Maduro a poussé cette logique à l’extrême. Depuis le 24 décembre, un système de contrôle numérique des Vénézuéliens a été mis en place : identité, transactions, démarches administratives, tout est aspiré dans une même base de données. Vous allez au restaurant, vous payez quelque chose, c’est immédiatement tracé. C’est un contrôle social d’inspiration chinoise, à la sauce castriste.
Les frappes américaines sont-elles le prolongement d’un état de guerre déjà présent ?
C’est l’officialisation d’une situation de guerre qui était diffuse. Le régime avait transformé le territoire vénézuélien en base arrière de groupes armés, avec l’ELN colombien, des résidus des Farc, et aussi des organisations liées au Hezbollah, au Hamas, avec l’appui de l’Iran. À cela s’ajoutent les cartels de la drogue. Dans les années 1980, j’ai entendu à Cuba des militants expliquer très crûment que le trafic de cocaïne était une arme contre les États‑Unis. « En plus, ils nous payent bien et ce sont eux qui consomment, donc eux qui meurent », disaient-ils.
Pour la première fois depuis cinq siècles, l’Amérique latine produit une matière première, la cocaïne, qu’elle transforme elle‑même et exporte prête à consommer. Cette économie clandestine implique toutes les couches sociales, du paysan qui cultive jusqu’aux grands cartels qui distribuent. Le Venezuela est malgré lui devenu un nœud géopolitique où convergent toutes les puissances aux ambitions impériales : Russie, Chine, Iran, Cuba… et, bien sûr, les États‑Unis. Pour Washington, laisser en place ce dispositif, après tout ce qui a été documenté sur le rôle de Maduro dans le narcotrafic, finissait par être perçu comme une menace directe pour sa sécurité.
Beaucoup en Europe s’inquiètent de la tentation néoimpériale de Donald Trump. Ont-ils raison ?
Il y a deux choses à distinguer : le diagnostic et la méthode. Sur le diagnostic, une partie de ce que dit Trump n’est pas faux. Le Venezuela chaviste a utilisé le narcotrafic et les alliances avec des puissances rivales des États‑Unis pour se maintenir. Une partie de l’aide américaine à l’Amérique latine a été retournée contre Washington. Et les transferts d’argents (remesas) de millions de migrants latinos‑américains installés aux États‑Unis font vivre des familles entières dans la région, ce qui n’est jamais pris en compte dans le discours anti‑américain.
Mais Trump ment lorsqu’il présente les nationalisations pétrolières des années 1970 comme un « vol » des compagnies américaines. À l’époque, elles ont été indemnisées et ont continué à travailler. La brutalité est venue plus tard, avec Hugo Chavez, qui a exproprié sans compensation, détruit l’entreprise pétrolière nationale, puis Nicolas Maduro, qui a achevé de ruiner le secteur. Sur la méthode, Trump gouverne souvent par coup de force rhétorique. Il parle directement à son électorat, en termes de milliards, de gains, de pertes. Il ne se préoccupe pas beaucoup des règles diplomatiques. Il me rappelle parfois Fidel Castro, car il a la même manière de s’affranchir des normes, d’agir unilatéralement au nom d’une mission historique.
Comment voyez‑vous l’articulation entre le futur vénézuélien et les intérêts américains de Trump, de Marco Rubio et de son entourage ?
C’est là que se joue le cœur de l’après‑Maduro. Pour Trump, la capture de Maduro est un succès extérieur, mais aussi un atout intérieur à l’approche des élections de mi-mandat (mid-term) aux États‑Unis. Il montre qu’il a la main ferme sur l’immigration, la drogue, la sécurité nationale. Pour Marco Rubio, c’est l’aboutissement d’une stratégie plus profonde sur l’Amérique latine. Il a déjà montré, au Panama par exemple, qu’il était très attentif à la présence chinoise dans des points névralgiques comme le canal. Il comprend que le Venezuela est un enjeu majeur dans la compétition avec la Chine et la Russie.
Craignez-vous une nouvelle dépendance du Venezuela vis‑à‑vis des États‑Unis ?
Le discours de Trump laisse penser qu’il envisage une forme de tutelle de facto, au moins dans les premiers temps avec présence militaire prolongée, contrôle de la sécurité, priorité donnée aux intérêts pétroliers américains. Mais il y a aussi une réalité. Si vous retirez Maduro et que vous laissez intact tout l’édifice de milices formées par Cuba, les groupes armés colombiens, les services iraniens, les réseaux mafieux… vous créez un vide extrêmement dangereux. On peut alors basculer non pas dans une guerre civile classique, mais dans une guerre interne de bandes armées qui se disputent le territoire, avec les civils pris en otage.
La question est de savoir comment les États‑Unis vont gérer cette phase. Vont‑ils reconnaître et soutenir la solution voulue par les Vénézuéliens eux‑mêmes, c’est‑à‑dire le résultat de l’élection de 2024, avec Edmundo Gonzalez comme président et Maria Corina Machado comme numéro deux de l’exécutif ? C’est là que tout se joue. Le Venezuela n’est pas un protectorat américain, c’est un peuple qui veut rétablir sa légalité.
Trump semble pourtant ignorer María Corina Machado…
À Washington, certains continuent de raisonner dans une logique purement bilatérale. Ils parlent à leurs interlocuteurs militaires, à leurs alliés dans la région, mais ils sous‑estiment parfois la profondeur du mouvement démocratique vénézuélien, et en particulier ce que représente Maria Corina Machado aujourd’hui. Si l’armée vénézuélienne se rallie à cette solution, cela donne un signal très fort à la population et aux États‑Unis que le Venezuela n’est pas un protectorat, mais un peuple qui rétablit lui‑même sa légalité.
Il est impossible de prédire quelle sera l’issue de cette période de transition avec Delcy Rodriguez sous la tutelle des États-Unis. Dans tous les épisodes de transition non violente, il y a toujours eu une période de transition intégrant des membres de l’ancien régime, comme ce fut le cas en Espagne, en Roumanie ou au Chili. Cela dépendra de la situation intérieure des États-Unis, de l’électorat de Trump et des élections de mi-mandat.
L’appareil chaviste peut‑il vraiment disparaître avec l’arrestation de Maduro, ou allons‑nous vers une forme de « chavisme sans Maduro » ?
Le chavisme n’est pas homogène. Une partie s’est déjà détachée du régime : le Parti communiste vénézuélien, par exemple, est aujourd’hui dans l’opposition. D’autres secteurs comprennent que Maduro a conduit le pays à la ruine. Mais il reste un noyau dur, avec des dirigeants comme Diosdado Cabello, les frères Rodriguez, l’appareil de renseignement, les chefs de colectivos armés (milices, NDLR). On ne sait pas encore précisément s’ils sont prêts à négocier ou à résister. Il faudra les convaincre qu’ils ont intérêt à accepter une transition négociée, au lieu de plonger le pays dans une violence encore plus grande.
Vient alors la question de la justice : procès, amnistie, vengeance… Comment éviter à la fois l’impunité et la chasse aux sorcières ?
Il existe déjà des dossiers très avancés à la Cour pénale internationale sur des crimes commis par le régime : torture, disparitions, répression systématique de l’opposition, y compris par l’enlèvement d’enfants et de personnes âgées pour faire pression sur des militants cachés. Je ne crois pas possible, ni souhaitable, une amnistie générale. La société est trop blessée avec les extorsions, humiliations et éliminations. Tout cela ne peut pas rester sans réponse.
Le modèle chaviste : un contrôle absolu de la population par la ruine économique.
Plus de huit millions de Vénézuéliens ont quitté le pays. Peuvent‑ils, doivent‑ils jouer un rôle dans la reconstruction ?
Ils sont indispensables. Parmi les exilés, il y a les meilleurs professionnels. Ingénieurs pétroliers, médecins, professeurs, entrepreneurs… Tous ne rentreront pas – ils ont refait leur vie ailleurs – mais beaucoup reviendront si une transition sérieuse se met en place. Et ceux qui resteront à l’étranger continueront à aider, par leurs compétences et par l’argent qu’ils envoient. Il y a un très fort désir de réunification familiale, notamment dans les classes populaires, la famille élargie est essentielle. Maria Corina Machado a eu l’intelligence de centrer sa campagne sur cette idée du « retour des enfants ».
Peut‑on affirmer que c’est la fin du bolivarisme et de toute une génération de « révolutions » latino‑américaines ?
C’est en tout cas la fin d’une illusion, celle d’un modèle se prétendant révolutionnaire, anti-impérialiste, qui n’a produit que ruine économique et autoritarisme. Le castrisme a fait un tort immense à toute l’Amérique latine, en véhiculant une vision infantile de la politique avec les États-Unis comme ennemi absolu, donc tout était permis au nom de la lutte contre l’impérialisme. Cuba et le Venezuela détruisaient leurs propres économies, pendant que la Chine ou d’autres puissances avançaient ailleurs.
Le résultat est un continent qui continue de parler comme au XIXᵉ siècle – de souveraineté, de dignité offensée – alors que le vrai enjeu est l’entrée dans la civilisation numérique et technologique. Avec la chute de Maduro, certains dirigeants de la région se retrouvent idéologiquement nus. Gustavo Petro, en Colombie, est isolé. À l’inverse, on voit se dessiner un axe de dirigeants qui se réclament du camp de Trump : Javier Milei en Argentine, Rodrigo Paz en Bolivie, José Antonio Kast au Chili. On peut être en désaccord avec eux sur bien des points, mais ils marquent une rupture explicite avec le castrisme et le chavisme.

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