Au début de sa construction, le bâtiment devait être un centre commercial futuriste. Mais après avoir accueilli des bureaux étatiques, ce lieu est finalement devenu une prison où la torture était régulière.
Delcy Rodriguez continue de faire bouger les lignes. Quelques heures après avoir ouvert le secteur pétrolier aux entreprises privées – une première depuis 20 ans – la présidente vénézuélienne par intérim a, vendredi, annoncé la fermeture de la prison de l’Hélicoïde, à Caracas. « Nous avons décidé que les installations, qui servent aujourd’hui de centre de détention, deviennent un centre social, sportif, culturel et commercial pour la famille policière et pour les communautés voisines », a-t-elle annoncé devant la Cour suprême, juste après avoir promulgué une loi d’amnistie générale.
« Liberté, liberté, liberté ! », ont alors scandé des proches de prisonniers politiques rassemblés à l’extérieur de la prison. Cet imposant bâtiment, qui trône au centre de la capitale, va donc connaître une nouvelle vie. Car ce qui est aujourd’hui un symbole du pouvoir n’avait, à l’origine, pas cette fonction.
Un centre commercial futuriste
À sa construction, au début des années 1960, l’objectif était en effet tout autre. Sous la dictature de Pérez Jiménez, le Venezuela produit d’importantes quantités de pétrole et le pays s’enrichit rapidement. Les Vénézuéliens, comme les instances, semblent certains que l’avenir continuera de s’inscrire dans cette voie.
Naît alors un projet fou : un centre commercial qui ne se parcourt qu’en voiture. Le projet comprend des centaines de boutiques, huit cinémas, un hôtel cinq étoiles, un club privé, un palais des Congrès et un héliport. Et pour qu’il soit aussi impressionnant à l’extérieur, les architectes imaginent une coupole conçue pour refléter la lumière et la renvoyer vers la ville, explique El Pais.
Le projet séduit même à l’étranger, car l’exposition « Roads », au Musée des Arts Modernes de New York (MoMA) met en avant l’intégration de l’architecture et de la conception du bâtiment, note Bloomberg. Le poète chilien Pablo Neruda le qualifie même de « rose de béton » et le peintre espagnol et sculpteur Salvador Dalí proposa de décorer ses intérieurs.
De centre commercial à bureaux administratifs
Mais le régime tombe avant que le projet n’arrive à son terme. Et avec lui l’Hélicoïde. Le pétrole rapporte moins et l’entreprise à l’origine du bâtiment fait faillite. « Pendant des années il demeure inachevé, trop grand pour être ignoré et trop chargé de symbolisme pour être achevé sans malaise », écrit El Pais.
Si le centre commercial ne voit donc jamais le jour, il profite, malgré tout, à de nombreuses personnes sans-abri, qui vont investir les lieux. « Les rampes prévues pour les automobiles se remplissent de matelas. L’Hélicoïde devient une ville informelle », raconte le quotidien espagnol.
Une situation qui va se poursuivre jusqu’en 1982, année durant laquelle l’État reprend les commandes du bâtiment. Des bureaux administratifs ouvrent. Puis arrivent des organismes de sécurité, ainsi que la Direction générale des Services d’Intelligence et de Prévention.
Si la construction n’est jamais terminée comme prévu à l’initiale, l’Hélicoïde va progressivement se transformer en prison. Sous le chavisme, au début des années 2010, le bâtiment devient officiellement le centre de détention du Service national de renseignement bolivarien.
Un lieu de torture
L’organisation humanitaire Human Rights Watch (HRW) indiquait, dans un rapport publié en septembre 2020, que « seize cas présumés de torture et de mauvais traitements (y) ont été commis entre le 1er juin 2019 et le 31 mai 2020. Mais le nombre réel de cas pourrait être nettement plus élevé, compte tenu des schémas de disparitions forcées brèves et de détentions arbitraires qui augmentent généralement le risque de torture et de mauvais traitements ».
Dans ce même rapport, HRW liste les témoignages recueillis : « coups sévères avec des planches, étouffements avec des sacs plastiques et des produits chimiques, noyades, décharges électriques aux paupières et violences sexuelles sous forme de décharges électriques aux organes génitaux ».
Des pratiques connues dans le pays. « Tous les Vénézuéliens savent ce que signifie le mot Hélicoïde, synonyme de grande tristesse, de nombreuses tortures », résume Raidelis Chourio, 39 ans, dont le frère est détenu depuis 2025 dans une autre prison. « C’est un soulagement qu’ils ferment ce centre. »

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