views 8 mins 0 comments

Vignobles en crise : l’Europe déploie son plan de sauvetage

Vignobles en crise : l’Europe déploie son plan de sauvetage

Consensus rarissime au Parlement européen : tous les groupes ont voté le soutien à la filière viticole. Arrachage financé, promotion renforcée et étiquetage harmonisé.

Les déboires de la filière viticole seront-ils vraiment résolus par les mesures votées mardi 10 février au Parlement européen ? En tout cas, elles font consensus : 625 voix se sont prononcées en faveur de cette adaptation des règles concernant la filière (15 voix contre et 11 abstentions). Du PPE aux Verts en passant par les Patriots for Europe et les souverainistes d’ESN, tous les groupes ont voté le texte négocié avec le Conseil.

Le vote intervient au moment où la Fédération des exportateurs de vins et spiritueux de France (FEVS) publie des chiffres préoccupants pour 2025 : les exportations françaises de vins et spiritueux ont reculé de 8 % en valeur, à 14,3 milliards d’euros. Aux États-Unis, premier marché mondial, le repli atteint 21 %, soit 3 milliards d’euros perdus en un an, sous l’effet combiné des tarifs douaniers imposés par l’administration Trump (15 %) et d’un taux de change euro-dollar défavorable.

Bruxelles finance la contraction du vignoble

Le règlement adopté par l’UE apporte plusieurs innovations. Première mesure symbolique : l’arrachage définitif des vignobles excédentaires pourra désormais être financé par des fonds européens, et non plus seulement nationaux. L’Union européenne couvrira 100 % des coûts d’arrachage et jusqu’à 80 % des coûts de restructuration des vignobles. Cette mutualisation vise à assurer « l’égalité des chances pour les viticulteurs dans les différents États membres », selon Esther Herranz García (PPE, Espagne), la rapporteure du texte.

L’ampleur de la crise se mesure concrètement dans les vignobles. En 2024, 36 200 hectares de vignes ont ainsi été arrachés en France, soit 4,8 % du vignoble national en production. Le plan national a concerné 27 461 hectares répartis sur 5 418 dossiers, auxquels s’ajoutent 8 726 hectares arrachés spécifiquement dans le Bordelais via le plan déployé par le Conseil interprofessionnel, l’État et la région Nouvelle-Aquitaine.

Malgré l’arrachage, la production augmente

La crise frappe de plein fouet le Languedoc-Roussillon et le Sud-Ouest : l’Aude totalise 4 955 hectares arrachés, la Gironde 4 219 hectares, le Gard 4 015 hectares. Environ 1 300 viticulteurs – soit un quart des demandeurs – ont décidé d’arrêter totalement leur activité, représentant 8 700 hectares. Le paradoxe est cruel : malgré ces arrachages massifs, la production 2025 devrait progresser de 14 % par rapport à 2024 grâce à de meilleurs rendements dans les autres régions, illustrant la difficulté structurelle à équilibrer offre et demande.

Pour éviter que les mesures d’urgence ne deviennent structurelles, le texte plafonne à 25 % des enveloppes nationales disponibles les financements pour la distillation du vin et la « vendange en vert » (destruction de raisin avant récolte). Les États membres pourront également reporter les dotations budgétaires vitivinicoles non utilisées d’un exercice à l’autre.

La promotion à l’export renforcée

Face à la moindre ouverture du marché américain, l’UE mise sur de nouveaux débouchés, notamment en Inde où un accord commercial vient d’être finalisé. Mais il ne produira ses effets qu’à long terme : les vins passeront en 7 ans de 150 % de droits de douane à 20 % (pour les gammes premium, soit une bouteille supérieure à 10 euros) et 30 % (pour les gammes moyennes, de 2,5 à 10 euros).

Les spiritueux tomberont, eux, à 40 % graduellement : d’abord un démarrage à 75 % dès l’entrée en vigueur, puis une réduction annuelle sur sept ans, à l’exception du gin (sur dix ans). La bière passe de 110 % à 50 % en dix ans. C’est mieux mais ça ne sauvera pas à court terme la filière des vins et spiritueux.

Néanmoins, le financement des campagnes de promotion des vins européens de qualité dans les pays tiers est considérablement renforcé : l’UE contribuera jusqu’à 60 % des coûts, tandis que les États membres pourront ajouter jusqu’à 30 % pour les PME et 20 % pour les grandes entreprises.

Ces programmes pourront être établis sur trois ans, renouvelables deux fois, soit neuf ans au total – une durée permettant de construire une présence durable sur de nouveaux marchés.

L’étiquetage des vins désalcoolisés harmonisé

Le texte répond également à l’évolution des modes de consommation, notamment chez les jeunes générations. Les vins « sans alcool » (concentration inférieure à 0,05 %) porteront la mention « 0,0 % », tandis que les vins « à teneur réduite en alcool » devront afficher au moins 0,5 % d’alcool et une réduction d’au moins 30 % par rapport à la catégorie d’origine.

La production de vins mousseux désalcoolisés ou partiellement alcoolisés est par ailleurs simplifiée. Le secteur voit dans ces dispositions une adaptation nécessaire à une tendance lourde : l’« aversion des jeunes générations pour les boissons à forte teneur en alcool », comme le souligne le service de recherche du Parlement européen.

De la souplesse face aux incidents climatiques

Reconnaissant l’impact du changement climatique sur la production, le règlement accorde une année supplémentaire aux viticulteurs pour planter ou replanter leurs vignes en cas de catastrophes naturelles graves, de phénomènes météorologiques exceptionnels ou d’épidémies phytosanitaires. Les groupements de producteurs gérant des appellations d’origine protégées (AOP) et indications géographiques protégées (IGP) bénéficieront également d’un soutien renforcé pour développer l’œnotourisme.

L’Union européenne, premier producteur, consommateur et exportateur de vin au monde, fait face à une offre excédentaire structurelle. Selon l’Observatoire du marché du vin de l’Union, cette situation résulte d’une baisse constante de la consommation tant sur le marché intérieur que sur les principaux marchés extérieurs. Dans les années 1960, les Français buvaient près de 130 litres de boissons alcoolisées par an et par personne.

Aujourd’hui, la consommation a chuté à 40 litres par an et par personne. La politique de santé publique et de sécurité routière n’est pas étrangère à cette évolution des mœurs. Le vin n’est plus une boisson quotidienne mais occasionnelle et qualitative. Il s’agit donc de gérer cette évolution sans détruire le patrimoine culturel.