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Wilfried Léandre Houngbédji : « Le Bénin a brisé la chaîne des putschs »

Wilfried Léandre Houngbédji : « Le Bénin a brisé la chaîne des putschs »

ENTRETIEN. Le porte-parole du gouvernement béninois revient sur la tentative de coup d’État déjouée dimanche à Cotonou. Il balaie l’idée d’une crise interne dans l’armée, défend la montée en puissance des forces de défense et s’explique sur l’appui technique de la France et du Nigeria.

Dans la nuit du 7 au 8 décembre, le Bénin a été secoué par une mutinerie fulgurante menée par le lieutenant-colonel Pascal Tigri. En moins d’une heure, les insurgés ont visé des hauts gradés, attaqué la résidence du président Talon et occupé brièvement l’ORTB. Une tentative avortée, mais suffisante pour fissurer l’image d’un pays longtemps présenté comme l’un des plus stables d’Afrique de l’Ouest.

Quatre jours plus tard, alors que les prises de parole françaises et nigérianes alimentent encore le débat, le gouvernement insiste : l’opération a été maîtrisée par les forces béninoises, et les institutions ont tenu. Depuis le coup d’État de 1972 et la transition démocratique de 1990, le Bénin a fait de la stabilité un pilier identitaire – mais l’épisode rappelle que même les démocraties les plus enracinées restent vulnérables. Depuis Cotonou, où il vient de s’adresser à la presse nationale, Wilfried Léandre Houngbédji, porte-parole du gouvernement, revient pour Le Point Afrique sur la riposte de l’État béninois face à la mutinerie, sur la situation sécuritaire et le climat politique. Entretien.

Le Point Afrique : Comment qualifier les événements de dimanche ? Une tentative isolée, ou le symptôme d’une crise plus profonde au sein de l’armée ?

Wilfried Léandre Houngbédji : C’est une tentative isolée. Les faits le montrent et la réaction de notre peuple également. L’ensemble des forces de défense et de sécurité a démontré son attachement à l’ordre constitutionnel en faisant échec à ce groupe restreint. Il s’agit de militaires appartenant à la Garde nationale, le plus récent corps de notre armée, créé à l’initiative du président Patrice Talon pour renforcer la lutte contre le terrorisme. Leur action n’a pas trouvé d’écho dans l’armée républicaine, encore moins dans la population.

Votre gouvernement a semblé être pris de court. Y a-t-il eu une faille du renseignement ?

Un coup d’État, comme le terrorisme, repose sur la dissimulation. Vous pouvez déjouer cent tentatives et manquer un signal sur la cent unième. L’essentiel est que celle-ci ait été contenue rapidement. Les enquêtes diront comment ces mutins ont pu préparer leur action et pourquoi certains éléments n’ont pas été détectés en amont.

Les mutins ont ciblé plusieurs hauts gradés simultanément. Y a-t-il eu des complicités internes ?

Les officiers visés n’étaient autres que leurs supérieurs hiérarchiques. L’objectif était de neutraliser la chaîne de commandement pour agir en roue libre. S’ils ont pu approcher certains domiciles, ils n’ont pas été en mesure d’exécuter leur plan, car l’armée républicaine était en position et a réagi immédiatement.

Les putschistes ont pris l’ORTB pendant près de vingt minutes. Comment une telle brèche a-t-elle été possible pour un site aussi stratégique ?

Ils sont même allés jusqu’à la résidence privée du chef de l’État, ce qui prouve leur volonté d’en découdre. Mais ce qu’il faut retenir, c’est la riposte extrêmement rapide. Entre les attaques et la prise de parole du ministre de l’Intérieur, peu de temps s’est écoulé. Notre armée a montré qu’elle est debout, résiliente, et que les institutions sont solides.

Plusieurs mutins, dont le lieutenant-colonel Tigri, sont toujours en fuite, avez-vous une idée de sa localisation ? On le dit au Togo ces jours-ci…

Le lieutenant-colonel Tigri reste en fuite. Les services compétents ont lancé les actions pour le retrouver ou le faire revenir afin qu’il réponde de ses actes. Sa localisation reste incertaine : certaines informations évoquent un pays de la sous-région, mais rien n’est confirmé. Les enquêtes permettront de clarifier la situation et de déterminer l’existence éventuelle de complicités.

Comment garantir l’impartialité de l’enquête et éviter un règlement de comptes politique ?

Il n’y aura pas de règlement de comptes politique. Les militaires ne sont pas des politiciens : les actes commis seront jugés selon la loi militaire, sans considération politique. L’enquête et les procédures seront menées conformément aux règles en vigueur pour garantir leur impartialité.

Les mutins avaient justifié leur tentative en dénonçant des « promotions injustes ». Ce ressentiment était-il structurel dans l’armée béninoise ? Un audit avait-il été envisagé ?

Les promotions obéissent à des textes connus de tous. Chacun sait comment elles se décident. Ces accusations servent surtout à habiller une entreprise sans justification. Depuis 1990, les Béninois – et l’armée elle-même – ont tourné la page des coups d’État. Un militaire qui veut faire de la politique peut quitter l’uniforme et entrer dans l’arène, mais il ne peut détourner la force confiée par la Nation pour déstabiliser notre pays.

Ils ont également affirmé que la situation sécuritaire se serait dégradée dans le Nord. Les attaques djihadistes sont-elles aujourd’hui plus fréquentes que ce que les autorités reconnaissent publiquement ?

Non, absolument pas. Les groupes terroristes revendiquent eux-mêmes leurs actions en temps réel, nous ne pourrions rien cacher. Depuis 2019, nous avons massivement renforcé l’armée : recrutements, équipements, infrastructures. Les Béninois voient bien qu’il n’y a plus eu d’attaque majeure récemment. Il est faux de prétendre que la situation se dégrade pour justifier un putsch.

La tentative de putsch en Guinée-Bissau et les coups d’État successifs dans la région laissent penser à une contagion. Le Bénin s’y pensait-il à l’abri ?

Ce qui compte, c’est que le Bénin a brisé cette chaîne. Là où d’autres ont échoué, nous avons opposé un stop net. Cela montre que nous avons eu raison de bâtir des institutions fortes et une armée républicaine solide.

Sur les réseaux, certains néo-panafricanistes et même des Béninois ont applaudi la mutinerie. Ce soutien met-il en lumière les dangers liés à l’exclusion politique au Bénin ? Ne crée-t-il pas également un terrain propice que les djihadistes peuvent exploiter pour déstabiliser le pays ?

Il n’y a pas d’exclusion. Quand un parti remplit les conditions prévues par la loi, il participe. Quand il ne les remplit pas, la Commission électorale l’écarte, comme le prévoient les textes. La désinformation en ligne ne change rien à ce principe. Un militaire n’a pas à juger de cela : il existe des voies de recours légales. Nous observons cependant ces campagnes avec attention.

La France assure avoir apporté un soutien « technique et logistique ». Très concrètement, jusqu’où cet appui est-il allé, et pouvez-vous confirmer qu’elle n’a, à aucun moment, franchi la ligne de l’ingérence ?

Il n’y a eu aucune ingérence. Lorsque les mutins ont été repoussés dans leur base de Togbin, située en pleine zone d’habitation, donner l’assaut aurait pu provoquer un carnage. Le chef de l’État a demandé d’éviter des victimes civiles. Pour mener des frappes chirurgicales extrêmement précises sur les blindés, nous avons sollicité des appuis en renseignement dans le cadre de la coopération internationale et sous-régionale.

Cet appui signifie-t-il un manque de confiance dans les capacités nationales de renseignement ?

Non, il s’agissait de garantir une précision maximale. Nous voulions régler le problème sans exposer des innocents. Les services béninois ont fait leur travail, mais la coopération permet de réduire les marges d’erreur dans une opération aussi délicate.

Craignez-vous un effet boomerang politique de cet appui français, dans un contexte de montée de la désinformation ?

Non. Les Béninois ont vu ce qui s’est passé. Ils savent que l’armée a agi pour éviter des morts, et que l’assistance internationale n’a servi qu’à renforcer la précision des frappes. Il n’y a rien là qui puisse être perçu comme une ingérence.

Pourquoi avoir sollicité le Nigeria plus particulièrement ?

Nous avons saisi la Cedeao en premier lieu. C’est elle qui a estimé que le Nigeria était l’acteur le mieux positionné pour intervenir, en raison de ses capacités, de sa proximité géographique et de son expérience opérationnelle. Bien sûr, des échanges bilatéraux ont eu lieu – nous sommes voisins et il était naturel de les informer rapidement –, mais l’appui s’est fait strictement sous mandat régional. Le Nigeria a été désigné parce qu’il disposait des moyens nécessaires pour mener des frappes ciblées dans un environnement urbain dense, conformément à la stratégie retenue pour éviter des pertes civiles, protéger les infrastructures et immobiliser les blindés des mutins.

Le président Patrice Talon parle d’« aventure sans lendemain ». Mais cet épisode ne révèle-t-il une vulnérabilité jusque-là niée ?

Il n’existe pas de vulnérabilité structurelle. L’épreuve renforce plutôt la détermination à devenir plus fort et plus résilient.

Le calendrier électoral reste-t-il tenable ? Romuald Wadagni conserve-t-il toute sa légitimité comme dauphin après cette secousse dans l’appareil d’État ?

Le calendrier ne sera pas perturbé. Les épreuves, comme celles rencontrées dimanche, font partie de la vie des nations. On ne renonce pas et on ne cède pas face à l’adversité. La trajectoire institutionnelle et la candidature annoncée restent inchangées.