La Vénézuélienne Maria Corina Machado a reçu ce 10 décembre le prix Nobel de la paix « pour son combat en faveur de la démocratie ». Contrainte de vivre dans la clandestinité, l’opposante à Nicolas Maduro n’a pu arriver à temps à Oslo. C’est sa fille qui a lu son discours et a rappelé la nécessité de se battre « pour la liberté ». En marge de cette journée historique, la lauréate du prix Nobel a accordé un entretien à Patrick Wajsman, directeur de l’éminente revue Politique internationale, qui paraît depuis 47 ans, et à Catalina Marchant de Abreu, journaliste à Al Arabiya English. Nous le retranscrivons ci-dessous.
Catalina Marchant de Abreu et Patrick Wajsman : Votre « Manifeste de la Liberté » s’inscrit dans une longue trajectoire personnelle. Quel moment fondateur a façonné votre conception de la liberté politique ?
Maria Corina Machado : Plus qu’un événement précis, c’est l’ensemble de mon parcours qui m’a permis d’apprendre le sens profond de la liberté. Comme tous les Vénézuéliens de ma génération, je suis née dans la démocratie. Nous en jouissions sans pleinement mesurer qu’elle pouvait disparaître. Tout a changé lorsque Hugo Chavez, un militaire putschiste, a été élu président et s’est mis à démanteler les institutions démocratiques. J’ai alors compris ce que signifie perdre la liberté. Ce basculement a bouleversé nos projets de vie et nous a contraints à tout donner pour reconquérir et défendre ce bien essentiel.
Dans votre manifeste, vous insistez sur la dignité individuelle. Pourquoi cet axe moral est-il central pour comprendre la crise vénézuélienne ?
D’abord, parce qu’on ne peut pas parler de liberté individuelle ou collective si l’on ne reconnaît pas, en chaque être humain, cette dignité intrinsèque qui en fait un être rationnel, moral, unique et irremplaçable. Sans cette égalité naturelle, aucune égalité authentique n’est possible.
Ensuite, parce que la crise dans laquelle le chavisme nous a plongés a profondément blessé notre amour-propre et notre identité nationale. On ne peut résister à une catastrophe comme celle-ci qu’en puisant dans cette dignité, cette profonde estime de soi, cet amour pour ce qui nous appartient. C’est pourquoi les Vénézuéliens se détournent des promesses électorales qui ne font miroiter que des avantages matériels, et sont de plus en plus séduits par les discours axés sur le rétablissement de la dignité.
À quelle occasion avez-vous décidé d’entrer en politique ? Quand avez-vous senti qu’il vous revenait d’assumer une part du destin du Venezuela ?
Lorsque j’ai vu mon pays tomber aux mains de putschistes, de prêcheurs de haine, animés par la volonté de détruire notre histoire et nos institutions. Au début, j’ai pensé que ma place était dans le combat pour la transparence électorale : ingénieure de formation, je me sentais utile dans ce rôle qui me permettait de mettre à profit mes compétences techniques. Mais très vite, j’ai compris qu’il fallait aller plus loin, et je me suis lancée dans une carrière politique à part entière. Je regrette parfois de ne pas l’avoir fait plus tôt.
Quelles sont les personnalités dont la réflexion et/ou l’action vous ont le plus inspirée ?
Il y en a beaucoup : les pères fondateurs de notre république libérale et indépendante ; des dirigeants comme Havel, Walesa, Churchill, Thatcher, Golda Meir, ou Romulo Betancourt au Venezuela ; et, bien sûr, des hommes et des femmes extraordinaires de ma famille.
Mais la grande référence de ma vie reste mon père. Un homme visionnaire, intègre, généreux et sage, qui m’a transmis un amour profond pour mon pays et un sens des responsabilités envers ce même pays.
Quel a été le moment le plus difficile où vous avez failli abandonner, et qu’est-ce qui vous a donné la force de continuer ?
L’un des moments les plus douloureux fut lorsque le régime Maduro m’a illégalement disqualifiée pour l’élection présidentielle de 2024, alors que j’avais obtenu 93 % des voix lors des primaires de l’opposition en octobre 2023.
Pourtant, je savais que j’avais reçu un mandat populaire clair, confié par ce pays que j’avais parcouru tant de fois et dont j’avais ressenti les souffrances au plus près. Je devais tout faire pour qu’un candidat démocrate puisse se présenter. Et nous y sommes parvenus avec celui qui est aujourd’hui le président élu, Edmundo Gonzalez.
La majorité des militaires souhaitent, comme nous, un changement.
La société civile vénézuélienne peut-elle, seule, provoquer la chute du régime Maduro ? Dans l’affirmative, comment devrait-elle procéder pour atteindre ce but ?
Nous les Vénézuéliens avons épuisé tous les moyens pacifiques et constitutionnels pour nous libérer de ce régime prédateur et criminel. Il est souvent plus confortable pour le reste du monde d’ignorer les fraudes continuelles de Maduro et de nous encourager sans cesse à participer à des élections totalement contrôlées par ce régime autocratique. Mais nous avons compris, nous, qu’au-delà du cadre électoral nous avons à relever un défi monumental : il s’agit de mobiliser et d’organiser un pays tout entier pour surprendre et déjouer le système. Voyez-vous, il ne suffit pas de recueillir des suffrages ; il faut aussi les défendre et prouver que l’on a réellement gagné. Précisément, plus d’un million de citoyens se sont portés volontaires, risquant leurs biens, leur famille et parfois leur vie pour défendre la souveraineté populaire. Nous avons établi une véritable référence mondiale en matière de transparence, d’organisation et de surveillance citoyenne.
À cette mobilisation sans précédent le régime de Maduro a répondu par une répression d’une brutalité inédite dans notre histoire : plus de 2 500 personnes arrêtées, disparues, torturées ou assassinées – des crimes contre l’humanité documentés par les Nations unies. C’est du terrorisme d’État. Le peuple vénézuélien n’est pas armé, mais il est déterminé. Et, je le répète, il a le droit de revendiquer la démocratie et la liberté.
Pour réussir, nous avons besoin de l’organisation du peuple (que nous avons) et du soutien des démocraties (qui s’accroît). L’union de ces deux forces nous permettra de rétablir le mandat populaire et souverain qui nous a été conféré par la victoire électorale du 28 juillet 2024.
Quel rôle l’armée peut-elle jouer dans cette transition ? Quelles sont les autres forces internes sur lesquelles il est possible de compter pour contribuer à l’effondrement du régime ?
La majorité des militaires souhaitent, comme nous, un changement. Ils l’ont montré en désobéissant aux ordres de Maduro qui exigeait que l’on expulse nos observateurs lors de la présidentielle et qu’on leur refuse l’accès aux procès-verbaux des résultats.
Une frange de la hiérarchie militaire, impliquée dans des crimes graves, résiste encore. Mais nous sommes convaincus que l’institution dans son ensemble respectera bientôt son rôle constitutionnel et reconnaîtra le résultat de l’élection du 28 juillet 2024.
Au-delà de l’armée, nous pouvons compter sur toute la puissance de la société civile, que je viens d’évoquer : malgré la répression brutale du régime, les Vénézuéliens désobéissent chaque jour aux ordres injustes et inconstitutionnels de cette autocratie. Les criminels qui nous dirigent le savent et en ont peur. Aucun tyran ne peut gouverner durablement un peuple uni qui le rejette et qui, à travers chaque petit geste quotidien, s’organise en secret pour faire valoir sa volonté souveraine. C’est pourquoi je sais que les choses vont changer très bientôt.
Quel est, aujourd’hui, le pourcentage de « maduristes » au Venezuela ?
Il ne dépasse probablement pas 10 %. Ce chiffre inclut nombre de fonctionnaires et de membres du parti au pouvoir qui restent en place uniquement pour ne pas perdre leur source de revenus, ainsi que cette caste outrageusement corrompue qui bénéficie de privilèges construits sur la misère du peuple.
Quels acteurs internationaux vous semblent devoir jouer un rôle dans cette transition ? Quel type de rôle ? À cet égard, que pensez-vous de la contribution de Donald Trump à l’affaiblissement du régime Maduro ?
Nous attendons de toutes les démocraties qu’elles condamnent immédiatement et avec force les violations des droits de l’homme et qu’elles appliquent les lois en vigueur contre les réseaux transnationaux de corruption, de narcotrafic, de contrebande d’or et de prostitution qui opèrent au Venezuela.
Face à l’imminence de la fin du régime Maduro, nous avons besoin d’un soutien résolu à notre processus de libération et de transition ordonnée vers la démocratie. Le rôle de l’Union européenne et des pays latino-américains est essentiel. En ce qui concerne l’administration Trump et les États-Unis, leurs intérêts, tels qu’ils ont été redéfinis récemment, convergent pleinement avec ceux du peuple vénézuélien : nous souhaitons tous un continent pacifique, stable, libéré de l’influence de régimes autoritaires comme la Russie ou l’Iran.
Quelles seraient les étapes institutionnelles et politiques de la transition démocratique que vous appelez de vos vœux ?
La première étape sera la chute du régime actuel, sous l’effet combiné des pressions internes et internationales. Nous aimerions que ce moment résulte d’une négociation, mais le régime n’a jamais respecté le moindre accord. L’essentiel sera donc la prise de contrôle et la stabilisation de l’État par les démocrates.
Viendront ensuite cent jours décisifs : il faudra rétablir les politiques publiques de base (sécurité, infrastructures, santé, éducation), obtenir rapidement la reconnaissance internationale du nouveau régime, et mettre en place une politique de coopération. Nous nous y préparons depuis des années : les plans et les équipes sont prêts. Le plus important sera que les Vénézuéliens sentent, dès le premier jour, dans leur corps et dans leur âme, ce que signifie le retour de la liberté.
Quel type de justice transitionnelle faudra-t-il mettre en place ? Quel sort faudra-t-il réserver à Maduro et aux siens ?
Tout dépendra des conditions du changement, mais les principes sont clairs : les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles. Les autres crimes seront examinés à la lumière de la contribution de leurs auteurs à la transition démocratique. Ce que je peux vous garantir, c’est que le peuple vénézuélien aura le dernier mot. Ce qu’il réclame, ce n’est pas la vengeance, mais la justice.
Une fois au pouvoir, quelles seraient vos trois premières décisions, vos trois priorités ?
Avec le président élu Edmundo Gonzalez, nous libérerons immédiatement les prisonniers politiques et rétablirons les libertés fondamentales : d’expression, d’association, de manifestation. Nous lancerons un vaste programme de transferts directs, sans conditions, vers les secteurs les plus vulnérables.
Parallèlement, nous assainirons les finances publiques (qui sont une véritable boîte noire !), restructurerons la dette et réintégrerons le Venezuela dans le système financier international. Nous lèverons les contrôles abusifs, ouvrirons l’économie aux investissements étrangers et transformerons le Venezuela – aujourd’hui plaque tournante du crime organisé – en puissance énergétique et technologique du continent.
Concrètement, qu’attendez-vous de l’Europe et, spécialement, de la France ?
La France joue un rôle déterminant dans la politique étrangère de l’Union européenne. Nous attendons d’elle une position ferme, courageuse et cohérente avec les valeurs de sa tradition républicaine. Les possibilités de coopération entre nos deux démocraties augmenteront de manière exponentielle, dans tous les domaines. Rappelons que le Venezuela détient les plus importantes réserves d’hydrocarbures de l’hémisphère occidental – un enjeu stratégique majeur à l’heure où une grande partie du pétrole mondial est contrôlée par des autocraties qui l’utilisent pour exercer leur emprise sur les démocraties.
Quels devraient être, dans l’avenir, les alliés privilégiés d’un Venezuela redevenu démocratique ?
Les pays d’Amérique latine, les États-Unis, le Canada, les Caraïbes et l’Union européenne. Israël sera également un partenaire-clé. Et nous entretiendrons d’excellentes relations avec les grandes puissances asiatiques et moyen-orientales qui respecteront notre volonté souveraine de vivre en liberté.
Comment envisagez-vous le retour des millions de Vénézuéliens de la diaspora ?
Les Vénézuéliens de la diaspora représentent une force immense – près d’un tiers de la population. La plupart ont quitté le pays il n’y a pas si longtemps. Certains ont fait leur vie ailleurs, mais la grande majorité souhaite rentrer. Tous ont la nostalgie de leurs origines, de leurs traditions, de leurs familles et de leurs foyers. Ils sont conscients des opportunités qu’offrira un nouveau Venezuela doté d’un régime démocratique et d’une économie libre. L’État leur ouvrira toutes les portes pour faciliter leur retour et leur permettre de participer à la reconstruction du pays. Ils reviendront riches de leur expérience, porteurs de savoirs et de cultures multiples qui contribueront à revivifier la nation.
Ce prix place notre lutte pour la liberté, la démocratie et la paix parmi les causes les plus importantes du monde
Selon vous, la communauté internationale n’a-t-elle pas été, jusqu’à présent, trop indulgente envers le régime Maduro ? Qu’aurait-elle dû faire de plus ?
Trop souvent, les Vénézuéliens ont été déçus par l’attitude de la communauté internationale face à ce régime criminel. À présent, plus personne ne peut prétendre ignorer la réalité : toutes les organisations de défense des droits humains ont dénoncé ses crimes.
Le plus douloureux, c’est que même certains pays démocratiques historiquement proches du Venezuela n’ont pas été à la hauteur. C’est également le cas de pays d’où viennent les milliers d’exilés que nous avons accueillis sur notre sol. Heureusement, nous avons aussi trouvé des alliés sincères, des compagnons dans la lutte pour la liberté auxquels nous sommes profondément reconnaissants. À tous nous demandons trois choses :
- Respecter notre souveraineté, exprimée dans les urnes le 28 juillet 2024. Au Venezuela, la souveraineté appartient au peuple, et non au régime usurpateur de Nicolas Maduro.
- Appliquer la loi, dans toute sa rigueur, contre les dirigeants criminels du régime, dont beaucoup ont volé d’énormes sommes d’argent et acquis des propriétés dans des pays démocratiques.
- Ne pas exiger des Vénézuéliens ce que les citoyens de n’importe quelle démocratie n’accepteraient pas chez eux.
Quelle a été votre première pensée lorsque vous avez appris que l’on vous décernait le prix Nobel de la paix ? En quoi et auprès de quels acteurs ce prix Nobel donnera-t-il plus d’efficacité à votre action courageuse ?
J’ai d’abord eu une réaction de surprise totale, et j’avoue que j’ai encore de la peine à y croire. J’interprète cette récompense comme la reconnaissance des exploits historiques de tout un peuple. Je pense aux visages, aux histoires, aux actes de bravoure de ceux que je connais et que j’admire, aux prisonniers politiques, et à tous ceux qui sont persécutés, aux Vénézuéliens anonymes dont le courage et l’amour m’inspirent chaque jour et auxquels je voudrais rendre hommage.
Ce prix place notre lutte pour la liberté, la démocratie et la paix parmi les causes les plus importantes du monde. Il renforce aussi notre capacité à obtenir un soutien accru au sein du monde démocratique. Et il adresse un avertissement à tous les autocrates et dictateurs, au Venezuela et dans le monde entier.

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