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UN JOUR, UNE CAN #1

UN JOUR, UNE CAN #1 - Tunisie-Foot

LES DÉBUTS HÉROÏQUES (1962-1965)

Quand les Aigles découvraient l’Afrique

Janvier 1962. L’avion qui transporte la sélection tunisienne survole les montagnes éthiopiennes avant d’atterrir à Addis-Abeba. À bord, une vingtaine de joueurs et dirigeants qui s’apprêtent à écrire la première page d’une longue histoire. La Tunisie, indépendante depuis seulement six ans, va disputer sa toute première Coupe d’Afrique des Nations. Dans les travées du stade Hailé Selassié, personne ne le sait encore, mais ces pionniers vont décrocher une médaille de bronze qui résonnera pendant des années.

Pourtant, le voyage avait mal commencé. Abdelmajid Chetali, le jeune prodige de l’Étoile du Sahel qui avait marqué le but décisif de la qualification face au Nigeria, n’est pas du voyage. Terrassé par une crise de paludisme quelques jours avant le départ, le meneur de jeu de 23 ans doit renoncer. Dans le vestiaire tunisien, c’est la consternation. Comment se passer de celui que tout le monde considère déjà comme le futur capitaine ? Le sélectionneur Frane Matošić, un Yougoslave arrivé récemment à la place de Kristić, doit revoir ses plans.

Frane Matošić

Le format du tournoi est simple : quatre équipes seulement, deux demi-finales, puis une finale et un match pour la troisième place. L’Éthiopie, pays hôte, l’Égypte double championne d’Afrique, l’Ouganda britannique, et la Tunisie. Le 14 janvier, face aux Éthiopiens portés par leur public, les Tunisiens livrent un match héroïque. La Tunisie mènre rapidement 2-0 mais à la mi-temps, le score est de 2-2. Ammar Merrichko et Mohamed Cherif ont réussi l’exploit de faire trembler les favoris. Mais en seconde période, la fatigue et l’altitude font leur œuvre. L’Éthiopie l’emporte finalement 4-2. La déception est immense, mais la performance est remarquée.

Six jours plus tard, le samedi 20 janvier, la Tunisie affronte l’Ouganda pour la petite finale. Dans le stade à moitié vide, loin de l’effervescence de la demi-finale, il faut se remotiver. C’est Mohamed Salah Jedidi qui prend les choses en main. À 24 ans, l’attaquant du Club Africain est déjà une star à Tunis. Dès la troisième minute, il ouvre le score d’une frappe précise. Le ton est donné. À la 53ème minute, Chedly Laaouini double la mise. Cinq minutes avant la fin, Mohamed Meddeb scelle la victoire sur le score de 3-0. La Tunisie décroche la médaille de bronze lors de sa toute première participation continentale.

Dans le vestiaire après le match, les joueurs réalisent à peine l’exploit qu’ils viennent d’accomplir. Jedidi, le buteur ne sait pas encore qu’il vient d’inscrire son nom dans l’histoire, ni que soixante ans plus tard, cette troisième place restera la seule médaille de bronze jamais décrochée par la Tunisie en CAN. Le lendemain, l’Éthiopie bat l’Égypte en finale et soulève son unique trophée continental. Les Tunisiens, depuis les tribunes, applaudissent poliment avant de prendre le chemin du retour, un goût de bronze dans la bouche et des étoiles plein les yeux.

Un an passe. En novembre 1963, la Tunisie se retrouve au Ghana pour défendre ses chances lors de la CAN suivante. Le tournoi a grandi : six équipes cette fois, réparties en deux poules de trois. La Tunisie hérite d’un groupe diabolique avec le Ghana, pays hôte et champion en titre, et l’Éthiopie, la championne sortante. Le sélectionneur André Gérard, a pris les rênes de l’équipe. Abdelmajid Chetali, remis de son paludisme, est de retour.

Le 24 novembre 1963, au stade d’Accra, la Tunisie affronte les Black Stars devant trente milles supporters ghanéens. Dès la 9ème minute, Wilberforce Mfum ouvre le score pour les locaux. Le stade explose. Mais la Tunisie refuse de s’incliner. À la 36ème minute, Mohamed Salah Jedidi, encore lui, surgit et égalise. Le match se termine sur le score de 1-1. Ce que personne ne réalise sur le moment, c’est que ce match vient d’entrer dans l’histoire : c’est le tout premier match nul jamais enregistré en Coupe d’Afrique des Nations. Le gardien tunisien Sadok Sassi « Attouga », sort du terrain en héros après avoir multiplié les arrêts décisifs.

Sadok Sassi « Attouga »

Quelques jours plus tard, c’est la douche froide. Face à l’Éthiopie, comme un an plus tôt, la Tunisie s’incline lourdement 4-2. Jedidi marque encore, mais cela ne suffit pas. Avec un seul point au compteur, la Tunisie est éliminée dès le premier tour. Dans l’avion du retour, la déception est palpable.

Mais l’année 1963 n’est pas pour autant un échec total. Entre mars et novembre, entre les deux CAN, la Tunisie a participé à une compétition que l’histoire a presque oubliée : la toute première Coupe Arabe des Nations, organisée à Beyrouth. Et là, miracle : la Tunisie l’a remportée ! Victoires sur la Syrie, la Jordanie, le Koweït, et en finale face au Liban (1-0), but de Mongi Haddad. Le tout premier trophée de l’histoire de la sélection tunisienne. Jedidi, encore une fois, a été l’un des meilleurs buteurs du tournoi. Ce titre arabe, bien que moins prestigieux que la CAN, offre une bouffée d’oxygène et prouve que le niveau tunisien progresse. D’autant plus qu’en avril de cette même année, la Tunisie partcipe aux Jeux de l’Amitié au Sénégal et bat en groupe la Cote d’Ivoire, le Congo Brazzaville, la Mauritanie, s’incline devant le Conge Léopoldville puis bat en prolongation le Madagascar en demi-finale. En Finale, la Tunisie affronte le Sénégal à Dakar et la rencontre se termine par un match nul 1-1, but de Jedidi, suivi d’une première prolongation de 2 fois 15 minutes puis une seconde de 2 fois 10 minutes et c’est le Sénégal qui remporte le tournoi par corner (9-4).

Novembre 1965. Deux ans après la désillusion ghanéenne, la Tunisie s’apprête à vivre le plus grand événement de son jeune football : l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations. Neuf ans seulement après l’indépendance, la Confédération Africaine de Football a choisi Tunis pour accueillir le tournoi. C’est une reconnaissance immense. Les stades Chedly-Zouiten à Tunis, Taieb Mhiri à Sfax, Municipal à Bizerte et Mohamed Maârouf à Sousse ont été préparés pour l’occasion. Dans les rues de la capitale, on ne parle que de ça. Les joueurs sont des héros avant même d’avoir joué.

Mais les préparatifs sont entachés par un incident diplomatique majeur. Le président Habib Bourguiba a prononcé quelques mois plus tôt un discours à Jéricho dans lequel il appelle les pays arabes à reconnaître Israël. La réaction est immédiate : l’Égypte, pourtant qualifiée et double championne d’Afrique, refuse de participer. Le Soudan décline également l’invitation. C’est finalement le Congo-Léopoldville qui complète le tableau final. La CAN 1965 se jouera sans les Pharaons.

Le sélectionneur Mokhtar Ben Nacef a construit son équipe autour des rescapés de 1963. Sadok Sassi « Attouga » dans les buts, Mohsen Habacha en défense centrale, et surtout Abdelmajid Chetali au milieu de terrain. À 26 ans, Chetali est devenu le capitaine. À ses côtés, Mohamed Salah Jedidi, désormais âgé de 27 ans, est au sommet de son art. Mais une nouvelle tête émerge : Tahar Chaïbi, attaquant du Club Africain, qui va marquer cette CAN de son empreinte.

Le 12 novembre, pour le match d’ouverture, le Stade Chedly-Zouiten grouille de 10 000 spectateurs. Face à l’Éthiopie, l’adversaire de 1962 et 1963, la Tunisie entre sur le terrain avec la ferme intention de prendre sa revanche. Et quelle revanche ! Dès la 32ème minute, Tahar Chaïbi transforme un penalty. 1-0. Le public exulte. En seconde période, c’est un festival : Jedidi à la 62ème, Mongi Dalhoum à la 80ème, et Abdelwahab Lahmar à la 84ème. Score final : 4-0. La Tunisie entre dans la compétition par la grande porte.

Quelques jours plus tard, face au Sénégal, le match est plus tendu. Aucune des deux équipes ne veut perdre. Le 0-0 final arrange tout le monde : la Tunisie termine première de son groupe et se qualifie directement pour la finale. L’adversaire ? Le Ghana, évidemment. Les Black Stars, champions en titre, sortent vainqueurs de l’autre groupe. Le choc tant attendu aura lieu.

Dimanche 21 novembre 1965. Le Stade Chedly-Zouiten est en ébullition. Seize mille spectateurs se pressent dans les tribunes. Des drapeaux tunisiens partout, des youyous, des chants. Sur la pelouse, les joueurs tunisiens écoutent l’hymne national, la main sur le cœur. Driss Haddad, remplaçant ce jour-là, racontera plus tard : « Lorsque la fanfare jouait l’hymne national, nous en avions les larmes aux yeux. Nous jouions pour le maillot. »

Le match commence sur un rythme soutenu. Les Tunisiens attaquent, poussés par leur public, mais le Ghana résiste. À la 37ème minute, c’est le drame : Frank Odoi, l’attaquant ghanéen, profite d’une hésitation dans la défense tunisienne et ouvre le score. Le stade se fige. La Tunisie est menée chez elle, en finale. À la mi-temps, dans le vestiaire, le sélectionneur Mokhtar Ben Nacef harangue ses joueurs. Le capitaine Abdelmajid Chetali prend la parole : « On ne va pas perdre devant notre public. On va tout donner ! »

La seconde période commence à peine. 47ème minute. Sur un corner tiré côté droit, le ballon atterrit dans la surface ghanéenne. Dans la mêlée, une tête surgit : celle de Chetali. Le ballon file au fond des filets. 1-1 ! Le capitaine a tenu parole. Le stade explose littéralement. Les tribunes vibrent. Chetali court vers ses coéquipiers, le poing levé, le visage illuminé. Ce but, il le portera toute sa vie.

Le match continue à un rythme infernal. Les deux équipes se rendent coup pour coup. À la 67ème minute, sur un service millimétré de Jedidi, Tahar Chaïbi surgit et trompe le gardien ghanéen d’une frappe sèche. 2-1 pour la Tunisie ! Le stade Chedly-Zouiten atteint des décibels jamais entendus. La Tunisie mène en finale, chez elle, à vingt minutes de la gloire éternelle.

Mais le Ghana n’est pas champion en titre par hasard. À la 79ème minute, sur une contre-attaque dévastatrice, Osei Kofi parvient à égaliser. 2-2. Le silence retombe sur Tunis. Les joueurs tunisiens sont sonnés. Le temps réglementaire se termine sur ce score. Il faudra disputer une prolongation.

Dans les vestiaires, pendant la courte pause, les visages sont fermés. La fatigue se lit sur tous les traits. Les jambes sont lourdes. Face à eux, le Ghana semble plus frais, plus déterminé. La prolongation commence. À la 96ème minute, Frank Odoi, le même qui avait ouvert le score, inscrit son deuxième but. 3-2 pour le Ghana. Les espoirs tunisiens s’effondrent.

Les dernières minutes s’écoulent comme un calvaire. Malgré tous les efforts, malgré l’énergie du désespoir, le score ne bouge plus. Au coup de sifflet final, les joueurs ghanéens explosent de joie. De l’autre côté, c’est la consternation. Abdelmajid Chetali, le capitaine qui a marqué en finale, tombe à genoux sur la pelouse. Des larmes coulent sur ses joues. Sadok Sassi « Attouga », le gardien, reste prostré. Tahar Chaïbi, auteur du but du 2-1, ne parvient pas à réaliser qu’ils sont passés si près.

Dans le vestiaire, après la cérémonie, c’est le silence. Un silence lourd, pesant. Le sélectionneur Mokhtar Ben Nacef tente quelques mots d’encouragement, mais les larmes ont déjà tout dit. Cette génération vient de vivre le match de sa vie, et de le perdre dans les pires conditions : en prolongation, à domicile, devant seize mille compatriotes.

Pourtant, au-delà de l’immense déception, quelque chose s’est produit ce 21 novembre 1965. La Tunisie a prouvé qu’elle appartenait à l’élite du football africain. Finaliste à domicile après avoir décroché une médaille de bronze trois ans plus tôt, la sélection tunisienne a marqué les esprits. Mohamed Salah Jedidi, avec ses quatre buts en trois CAN, est devenu une légende. Abdelmajid Chetali, capitaine tragique de cette finale, vient d’écrire son nom dans l’histoire. Il ne le sait pas encore, mais treize ans plus tard, il reviendra en tant que sélectionneur et mènera la Tunisie à sa première Coupe du Monde.

Après cette finale de 1965, la Tunisie va disparaître des radars continentaux. Treize longues années sans CAN. Des qualifications ratées, des projets avortés, des générations qui se cherchent. Le football tunisien traverse une période sombre. La Tunisie qui ne parvient pas à se qualifier en 1968, boudera les éditions 70, 72 et 74. Elle revient pour l’édition 76 en éliminant la Lybie puis l’Algérie mais est éliminée par la Soudan au profit des buts marqués à l’extérieur (3-2 à Tunis, 2-1 à Khartoum).

Dans les cafés de Tunis, pendant ces treize années, on ne cesse de raconter les exploits de 1962 et la finale perdue de 1965. Ces histoires deviennent des légendes, transmises de génération en génération. Le bronze d’Addis-Abeba, le but de Chetali en finale à domicile… Ces moments sont gravés dans la mémoire collective.

Et en 1978, lorsque la Tunisie reviendra enfin en CAN, elle le fera avec Abdelmajid Chetali comme sélectionneur. Le capitaine de 1965, celui qui avait pleuré sur la pelouse du Stade Chedly-Zouiten, sera celui qui mènera les Aigles au Ghana, puis à la Coupe du Monde en Argentine. La boucle sera ainsi bouclée. Le jeune prodige terrassé par le paludisme en 1962, le capitaine tragique de 1965, deviendra le héros de 1978.

Mais ça, c’est une autre histoire. Celle d’une génération qui a transformé les larmes de 1965 en joie mondiale en 1978. L’histoire d’un homme qui a mis treize ans à se venger d’une défaite. L’histoire de la Tunisie qui, après avoir appris à marcher entre 1962 et 1965, allait enfin apprendre à voler.

Pour l’instant, en ce soir de novembre 1965, dans le vestiaire silencieux du Stade Chedly-Zouiten, les joueurs tunisiens ne savent qu’une chose : ils ont écrit les premières pages d’une longue histoire. Une histoire de gloire et de désillusions, de héros et de larmes, de bronze et d’argent. L’histoire des Aigles de Carthage.

Mohamed Salah Jedidi

Mohamed Salah Jedidi range soigneusement son maillot numéro 9. Dans quelques années, il accrochera les crampons après avoir inscrit 17 buts pour sa sélection, un record qui tiendra pendant des décennies. Abdelmajid Chetali serre la médaille d’argent entre ses doigts. Cette médaille qui brûle, qui pèse, qui ne sera jamais exposée mais toujours gardée précieusement.

Dans les tribunes qui se vident lentement, les supporters tunisiens applaudissent quand même leurs joueurs. Parce qu’au-delà de la défaite, il y a eu ces moments de pure joie : le but de Chetali à la 47ème, celui de Chaïbi à la 67ème, ces instants où tout semblait possible. Parce qu’en trois ans, de 1962 à 1965, la Tunisie a prouvé qu’elle avait sa place sur la carte du football africain.

Le Ghana célèbre son deuxième titre. La Tunisie rentre chez elle avec de l’argent autour du cou et du bronze dans le cœur. Mais surtout, elle rentre avec la certitude qu’un jour, peut-être, les Aigles de Carthage s’envoleront à nouveau vers les sommets.

Ce jour viendra. En 2004, dans le Stade de Radès, la Tunisie soulèvera enfin le trophée continental. Trente-neuf ans après la finale perdue de 1965. Mais ce soir-là, le 21 novembre 1965, personne ne peut encore l’imaginer.

Pour l’instant, il ne reste que les premières lignes d’une histoire qui ne fait que commencer.