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Chongqing, laboratoire de la puissance chinoise

Chongqing, laboratoire de la puissance chinoise

Le numéro de Jackson est bien rodé : il commence devant l’entrée des urgences de l’hôpital central de Chongqing, au pied des gratte-ciel scintillants d’un quartier d’affaires. Il vous fait tourner le dos aux lumières, grimper une quinzaine de marches et déboucher sur la place Kui-Xing-Lou, « la porte face à la rivière ». D’abord, la vue est bouchée par ce qui paraît être un petit immeuble. On avance jusqu’à une rambarde et là… vertige. Le vide. On se croyait au rez-de-chaussée, on se découvre sur le toit d’une tour. Le « sol » du quartier de l’hôpital, avec ses milliers de voitures, ses centres commerciaux et ses tours futuristes, correspond au 22e étage pour les habitants du bâtiment en face.

Par une fenêtre éclairée, on aperçoit une femme penchée sur son ordinateur. On distingue aussi la réception d’un hôtel au 17e étage – ou au 5e sous-sol, on ne sait plus très bien. Jackson se marre. « Quand on n’est pas habitué, ça fait un choc. Moi, je ne remarque même plus. Il faut dire que je suis né juste ici, dans la maternité de l’hôpital. » Le jeune homme de 28 ans est un enfant de Chongqing et, contrairement à la plupart de ses habitants, il parle un anglais parfait, hérité de ses études de cinéma à Toronto.

Un choc visuel et émotionnel

Depuis qu’il a servi de guide à l’influenceur américain Ishowspeed (46 millions d’abonnés sur YouTube et presque autant sur TikTok), Jackson Lu est devenu une petite célébrité. Lui aussi publie des vidéos sur les réseaux sociaux, qu’il tourne dans les coins les plus spectaculaires de la ville. Et ça ne manque pas à Chongqing, où un simple escalier vous fait passer de la Metropolis de Fritz Lang – des tours, des autoroutes suspendues, des monorails qui parfois traversent des immeubles entiers – à une cité quasi médiévale peuplée de porteurs à bras, appelés bang bang (pour « bâton », car ils portent encore parfois les paquets à l’aide de cordes attachées à un morceau de bambou).

L’un des lieux touristiques les plus populaires de Chongqing : un immeuble résidentiel traversé par une ligne de monorail. © (Gilles Sabrié/GILLES SABRIÉ POUR « LE POINT »)

Ce choc visuel et émotionnel a fait de la ville une destination touristique particulièrement prisée des influenceurs. Ville cyberpunk, nouveau Blade Runner, cité du futur… chacun y va de sa formule. La ville est parfois présentée comme la plus peuplée de Chine : 32 millions d’habitants dans un territoire grand comme 2 fois et demie la Belgique. En réalité, la partie urbanisée est plus petite et comprend « seulement » 10 millions de résidents. Ils s’entassent dans des tours parfois accrochées à flanc de falaise qui tapissent la région montagneuse où confluent la rivière Jialing et le fleuve Yangtsé. Vue du ciel ou sur la carte que Jackson fait tournoyer sur son iPhone, le cœur de la ville – une presqu’île – prend des airs de Manhattan. « Elle est moins étendue, mais New York, c’est plat, fait-il remarquer. À Chongqing, il y a beaucoup, beaucoup de niveaux différents et des tours partout. »

« Le district de Yuzhong est l’un des quartiers de Chine avec la plus grande densité de gratte-ciel, devant Shanghai et le quartier de Kowloon à Hongkong », confirme Chu Dongzhu, le directeur de l’Institut d’architecture de Chongqing. Sur la table en résine blanche de son bureau, non loin de l’ancestral palais du peuple (construit en 1952, une éternité à Chongqing), il ouvre son ordinateur portable et lance un diaporama « avant/après », retraçant les étapes d’une invraisemblable transformation. « Plus que par sa hauteur ou sa densité, Chongqing est remarquable par sa singularité. Elle ne ressemble à aucune autre. Ça attire les touristes », explique l’architecte, qui a enseigné aux Pays-Bas, en France et au Canada. « Même mes confrères étrangers sont généralement stupéfaits par l’aspect futuriste de la ville et par son environnement. »

Pour des Européens en panne de croissance depuis des années, un voyage à Chongqing, ou dans n’importe quelle métropole chinoise, ressemble à un saut dans l’avenir. L’argent liquide a presque disparu, remplacé par des QR codes ; les plaques minéralogiques vertes des voitures électriques supplantent peu à peu les bleues des moteurs thermiques ; des chargeurs de portables en libre-service sont disponibles à chaque coin de rue… Dans les métros automatiques et sur les milliers de kilomètres de lignes à grande vitesse ouvertes ces dernières années, des adolescents impatients regardent des vidéos en accéléré ; dans les hôtels, le room service est assuré par un robot qui prend seul l’ascenseur et vous parle avec une voix enfantine.

Spectacle de drones à Chongqing, le 27 octobre. La ville détient le record du plus grand nombre d’appareils en vol en simultané : plus de 11 000.

© (CHINE NOUVELLE/SIPA/CHINE NOUVELLE/SIPA)

Aux abords des villes, les usines de traitement des déchets sont plus grandes que des aéroports et mieux entretenues que bien des hôpitaux. À Chongqing, au milieu des ponts suspendus qui enjambent désormais le Yangtsé, s’élance toujours un vieux téléphérique, essentiellement utilisé par les instagrammeurs. Tous les samedis soir, au-dessus des gratte-ciel couverts de publicités lumineuses, un ballet de drones rappelle que le pays des feux d’artifice est devenu le numéro un mondial des engins volants. Chongqing détient le record – un de plus – du plus grand nombre de drones ayant volé en même temps : plus de 11 000.

« Dans certains domaines, nous avons longtemps été étranglés par les États-Unis. Désormais, la Chine va devenir autonome. »

Dong Yu

Portée par ses métropoles ultramodernes, la Chine est entrée dans une nouvelle dimension. Malgré une démographie inquiétante et une économie à la peine, le pouvoir central et les administrations locales se vivent désormais comme les égaux d’un Occident considéré, ici, sur le déclin. La rencontre de Busan, en Corée du Sud, le 30 octobre dernier, entre Donald Trump et Xi Jinping a marqué une étape importante, voire un point de bascule. L’Amérique a perdu le bras de fer commercial qu’elle avait elle-même déclenché. La Chine est restée inflexible, forte des années passées à autonomiser sa chaîne d’approvisionnement.

Dong Yu, vice-doyen de l’Institut chinois de planification du développement à l’université de Tsinghua, à Pékin, résume ce nouvel état des lieux : « Dans certains domaines, nous avons longtemps été étranglés par les États-Unis. Désormais, la Chine va devenir autonome », prévient-il. À l’autre bout de la capitale, dans les couloirs du ministère des Affaires étrangères, la rivalité avec l’Amérique est dans toutes les têtes. Interrogé sur la prochaine visite présidentielle en Chine, un interlocuteur semble oublier qu’Emmanuel Macron est attendu le 3 décembre à Pékin et embraye directement sur la venue de Donald Trump, prévue en avril 2026.

City Garden, ensemble ­résidentiel de Chongqing.
Le centre-ville ­est l’un des plus peuplés de Chine.
© (Gilles Sabrié/GILLES SABRIÉ POUR « LE POINT »)

Le défilé militaire du 3 septembre, qui s’est tenu place Tian’anmen en présence de Vladimir Poutine et de Kim Jong-un, consacre la Chine comme chef du camp antioccidental. Son armée continue de croître, avec Taïwan en ligne de mire. Le sort de l’île rebelle est une question de politique intérieure, ne cessent d’arguer les diplomates chinois. Pourtant, ce sont eux qui mettent désormais le sujet sur la table, de plus en plus vite, dans leurs conversations avec les diplomates occidentaux. Du côté du nucléaire militaire aussi, la Chine est lancée dans une course au gigantisme, d’autant que le pays n’est pas tenu par un accord de limitation de type Start.

D’ici aux années 2030, Pékin pourrait aligner un stock comparable à ceux de Moscou et de Washington : environ 5 000 bombes nucléaires, contre 600 aujourd’hui. Le colonel à la retraite Zhou Bo, qui enseigne désormais lui aussi à Tsinghua, a fait passer un message à l’Amérique dans un récent article du Wall Street Journal. « La Chine doit augmenter son arsenal nucléaire non pour obtenir la parité mais pour s’assurer que les États-Unis n’oseront jamais recourir à leurs armes nucléaires contre la Chine. À partir de là, la Chine peut gagner une guerre conventionnelle… »

Les nouvelles ambitions géopolitiques de la Chine s’appuient sur quatre locomotives : la région de Shanghai, le delta de la rivière des Perles, Pékin et sa couronne, et, enfin, le Sud-Ouest, comprenant le Sichuan, le Yunnan et Chongqing. La ville a pourtant longtemps traîné une mauvaise réputation. L’ancienne capitale de la République de Chine pendant la guerre sino-japonaise (1937-1945) était autrefois décrite comme un petit Chicago ou un Far West gangrené par les mafias. Pire, c’était le fief de celui qui reste le dernier rival déclaré de Xi Jinping : Bo Xilai.

L’ancien maire a cru pouvoir faire de Chongqing un tremplin vers la fonction suprême. Mal lui en a pris : un scandale de corruption et un crime sordide impliquant son épouse ont fini par envoyer le couple en prison. Depuis, silence radio. Un chauffeur de taxi de Chongqing croit savoir qu’il est gravement malade. Un professeur de philosophie de Shanghai prétend sur le réseau social Weibo qu’il est mort depuis longtemps… Seule certitude : son fils s’est récemment marié à une Taïwanaise et s’emploie – en vain – à essayer de laver la réputation de la famille sur les réseaux sociaux.

« Les gènes rouges traditionnels du Parti »

Le nom de Bo Xilai a disparu de la ville mais son héritage persiste : mélange de modernisation et de culte du Parti. « Certains disent que Xi Jinping met en œuvre la ligne de Bo Xilai sans Bo Xilai. Ils partagent tous deux cette obsession voire cette fascination pour Mao et les “gènes rouges” traditionnels du Parti », analyse Joseph Torigian, professeur de relations internationales à l’American University de Washington et auteur d’une biographie très fouillée du père de Xi Jinping. Il estime que les anciens rivaux ont des destins assez similaires. « Ils avaient tous les deux un père très en vue. Celui de Xi Jinping a été purgé très tôt tandis que celui de Bo Xilai a été actif durant les premières années de la Révolution culturelle avant d’être, lui aussi, purgé. »

Dans son livre, Joseph Torigian tente de percer un mystère : pourquoi Xi Jinping est-il resté fidèle à un parti qui a tant fait souffrir sa famille ? « Il voit dans le PCC le seul outil permettant d’organiser la société chinoise et d’opérer la “régénération” du pays. Après la Révolution culturelle, beaucoup de gens ont voulu rattraper le temps perdu, gagner de l’argent, partir étudier à l’étranger et s’amuser. D’autres ont estimé qu’il était nécessaire de réformer le Parti, d’aller vers plus de constitutionnalisme et d’État de droit. Xi Jinping, lui, a toujours lié sa vie au Parti et, fait intéressant, il dit qu’ainsi il a pu éviter une nouvelle Révolution culturelle dans le pays. »

« Xi Jinping voit dans le PCC le seul outil permettant d’organiser la société chinoise et d’opérer la “régénération” du pays. »

Joseph Torigian

Le niveau de confiance de la population envers son président a connu des remous durant le Covid, mais un certain fatalisme s’est à nouveau installé, observe un diplomate du Quai d’Orsay : « Trump est une machine à recréer du consensus. Face au grand rival, on se sert les coudes. » Idem concernant le Japon. La rhétorique anti-Tokyo infuse toutes les strates de la société. L’ancien rédacteur en chef du journal d’État Global News qualifie la Première ministre de « sorcière maléfique », les films japonais disparaissent des festivals de cinéma et la principale chaîne de café chinoise a rompu son partenariat avec une série animée nipponne.

Dans le même temps, la répression envers les opposants s’accroît. Les actes de rébellion sont traqués, réprimés puis effacés. La veille du défilé militaire du 3 septembre, des slogans anticommunistes ont été projetés sur un pan de mur à Chongqing. L’auteur, qui a fui en Angleterre quelques jours plus tôt, avait installé des caméras pour immortaliser son acte ainsi que la rapide arrivée de la police sur les lieux. La prouesse a été saluée sur les réseaux sociaux… à l’étranger. Sur l’Internet chinois, pas un mot. Celui-ci est encore plus censuré qu’au moment de l’incident de la bannière anti-PCC déployée sur un pont de Pékin, en octobre 2022. Les photos étaient restées en ligne plusieurs heures avant d’être retirées et le pont renommé sur les cartes en ligne.

Le gigantesque hall des départs de la gare de l’Est, inaugurée en juin 2025. Pour l’instant, la gare n’est desservie que par une seule ligne de train. © (Gilles Sabrié/GILLES SABRIÉ POUR « LE POINT »)

Dans les médias officiels chinois, pas un mot non plus sur l’effondrement d’un pont autoroutier dans le Sichuan le 11 novembre, moins d’un an après son inauguration. En revanche, l’ouverture de la nouvelle gare de l’Est de Chongqing, en juin 2025, a été largement couverte. Avec ses 380 mètres de profondeur, ses 170 mètres de largeur et ses 28 quais, le bâtiment, coiffé d’un toit porté par six piliers monumentaux, culmine à 45 mètres au-dessus du sol. Le monument est gigantesque. Et vide. À peine 20 sièges sur les 5 220 que compte la salle d’attente sont occupés lorsqu’une responsable organise une visite guidée. Cinq mois après son inauguration, la gare n’est desservie que par une seule ligne à grande vitesse. Le tronçon qui doit la relier aux gares de Chongqing Ouest et Centre est prévu, mais ne sera pas effectif avant 2027, reconnaît la responsable de la compagnie Chongqing Rail Transit.

« Un Canal de Suez sur rail »

Aussi gigantesques soient-elles, les gares de trains à grande vitesse chinoises ne sont pas ce qui inquiète le plus dirigeants et patrons européens. Une maquette exposée dans le musée de la zone de fret de l’ouest de Chongqing donne, elle, véritablement le vertige. Le modèle réduit représente un train de marchandises sur lequel une grue miniature dépose un conteneur. Le petit train s’élance ensuite sur la voie ferrée et passe devant une réplique d’une mosquée représentant Urumqi, la capitale du Xinjiang, puis des palais d’Asie centrale, la cathédrale Saint-Basile de Moscou, la place de la Victoire de Minsk, en Biélorussie, et enfin l’Europe occidentale. Derrière le paysage miniature, une baie vitrée dévoile la présence de huit vraies grues hautes de plus de 10 mètres en train de s’activer. Semi-automatiques, elles chargent nuit et jour des convois qui s’apprêtent à faire véritablement le grand voyage vers l’ouest. « Pour un train de 55 conteneurs, cela prend une heure », précise un responsable logistique dans sa tenue de travail orange.

À l’ouest de Chongqing, La gare de fret connaît une activité incessante. Il faut une heure
aux grues semi-automatiques pour charger un train de 55 conteneurs.
© (Gilles Sabrié/GILLES SABRIÉ POUR « LE POINT »)

Pékin veut faire de Chongqing un « canal de Suez sur rail » afin de consolider les routes de la soie chères à Xi Jinping et renforcer les exportations de marchandises en direction du Vieux Continent. Le long des quais de la gare de fret de Chongqing, on trouve de tout. Des pièces détachées, des ordinateurs, des voitures… Ironie du sort : sur la maquette comme dans la réalité, les trains vers l’ouest ont pour terminus Duisbourg, au cœur d’une Allemagne dont l’industrie automobile est en crise. Les lamentations européennes sur la désindustrialisation n’émeuvent pas les autorités chinoises. Elles misent sur les divisions au sein de l’UE pour asseoir leur domination et inonder les marchés. Car tandis que certains pays – France en tête – tentent d’alerter sur le problème de surcapacité et de dépendance économique, d’autres ouvrent grand les bras à la Chine. Début novembre, une délégation hongroise est venue admirer la maquette et s’est portée volontaire pour « aider la Chine à s’intégrer au marché européen ». En 2024, le pays de Viktor Orban a reçu 31 % des investissements chinois en Europe.

Dans les rues de Chongqing, de Pékin et de toutes les grandes villes de l’empire du Milieu, les berlines électriques chinoises ont remplacé les Mercedes et les Porsche. Les classes moyenne et supérieure chinoises ont soif de confort et font la part belle au « made in China ». Le tourisme intérieur explose aussi. Une officielle du ministère des Affaires étrangères de Chongqing assure que sa ville a décompté 470 millions de visites en 2024 rien que pour les citoyens chinois. À l’Institut d’architecture, Chu Dongzhu savoure la nouvelle popularité de Chongqing. Selon lui, l’heure de la maturité est venue.

Restaurant de rue dans un marché souterrain de Chongqing. © (Gilles Sabrié/GILLES SABRIÉ POUR « LE POINT »)

Comme les métropoles occidentales, la ville veut désormais développer les espaces publics et les équipements pour les personnes âgées et les enfants, révèle-t-il. À City Garden, l’un des ensembles les plus labyrinthiques de la ville, des cages d’ascenseur en verre grimpent désormais le long des façades de 25 étages constellées de climatiseurs. C’est l’un des spots favoris de Jackson où il emmène ses clients. Le choc est garanti. Seuls les habitués se repèrent dans le dédale de coursives et de passerelles. Les livreurs déposent leurs colis dans de grandes boîtes à l’entrée de la résidence et repartent aussitôt. Par la fenêtre ouverte d’un restaurant de xiao mian – de « petites nouilles » épicées, spécialité de la ville – s’échappe une odeur alléchante. Comment y accéder ? Le mètre qui sépare le trottoir de la salle est un trou de plusieurs dizaines de mètres. La patronne fait signe de passer par l’arrière. Il faut emprunter deux petits ponts, longer une assemblée de vieux joueurs de cartes, s’engager dans un corridor décoré d’une faucille et d’un marteau, puis redescendre dans un local mal éclairé pour mériter son bol de nouilles. La modernité n’a pas encore gagné toutes les strates de la ville.