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La grande traque : le défi titanesque de Tebboune pour rapatrier en Algérie les milliards de la « Issaba »

Idriss K. Sow Illustration d

Depuis la chute du régime Bouteflika en 2019, l’Algérie mène une offensive sans précédent pour récupérer les fortunes colossales détournées par l’oligarchie politico-financière. Avec près de 30 milliards de dollars déjà rapatriés selon les autorités, la traque se poursuit jusqu’aux paradis fiscaux. Décryptage d’une opération de recouvrement aux dimensions géopolitiques.

C’est l’un des chantiers les plus ambitieux de l’ère post-Bouteflika. Depuis le Hirak de 2019 et l’effondrement de l’ancien régime, l’Algérie s’est lancée dans une course contre la montre pour récupérer des sommes colossales détournées par ceux que les Algériens ont baptisés la « Issaba », le gang.

Entre batailles juridiques internationales et complexité diplomatique, Alger tente de faire revenir l’argent du peuple, dispersé aux quatre coins du globe, des Îles Vierges britanniques aux coffres suisses, en passant par les palaces espagnols et les appartements huppés de Paris.

L’ampleur du pillage : des chiffres qui donnent le vertige

Au lendemain du Hirak, les procès spectaculaires ont levé le voile sur une corruption systémique d’une ampleur inédite. Des anciens Premiers ministres comme Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, des ministres, et des patrons influents tels que les frères Kouninef, Ali Haddad ou Mahieddine Tahkout ont été condamnés à de lourdes peines de prison. Mais si les corps sont derrière les barreaux de la prison d’El Harrach, leurs fortunes, elles, voyagent encore à travers le monde.

Le président Abdelmadjid Tebboune a fait de la récupération de ces fonds une promesse centrale de son mandat. S’exprimant récemment devant les cadres de l’Armée nationale populaire (ANP), il a réaffirmé hier encore cet engagement avec force : « C’est un engagement pris devant Dieu et le peuple algérien et nous faisons tout pour nous y tenir. À ce jour, nous avons pu récupérer plus de 30 milliards de dollars et ce n’est pas terminé. »

Ce chiffre de 30 milliards de dollars inclut la valeur estimée des biens immobiliers, des entreprises confisquées et des avoirs financiers, et non uniquement de l’argent liquide effectivement rapatrié dans les caisses du Trésor. Ces chiffres n’en reflètent pas moins une volonté affichée et des résultats tangibles, notamment la récupération d’entreprises et de biens immobiliers sur le territoire national.

La stratégie du « bulldozer judiciaire »

Dans un premier temps, l’Algérie a opté pour une approche frontale. La justice algérienne a émis des centaines de commissions rogatoires internationales adressées à des pays étrangers pour identifier, geler et saisir des avoirs. Dès 2022, Alger a envoyé des demandes d’entraide judiciaire à une dizaine de pays européens pour réclamer la restitution des biens mal acquis.

En juin 2021, le président Tebboune a créé un instrument clé dans cette bataille : le « Fonds des avoirs et biens confisqués ou récupérés dans le cadre des affaires de lutte contre la corruption ». Ce compte d’affectation spéciale, géré par le ministère des Finances, est censé tracer chaque dinar rapatrié vers le Trésor public et assurer une gestion transparente des actifs récupérés.

Cependant, cette stratégie s’est heurtée à un mur de réalité : le temps judiciaire international n’est pas le temps politique. Les procédures s’éternisent, les recours se multiplient, et les avocats des oligarques déploient des trésors d’ingéniosité juridique pour retarder les échéances.

Les obstacles sur la route du rapatriement

Récupérer des fonds à l’étranger s’apparente à un véritable parcours du combattant. Le premier obstacle majeur réside dans le principe de la double incrimination : pour qu’un pays comme la France ou la Suisse saisisse un bien, il faut démontrer que l’argent provient d’un crime reconnu par les deux législations. Les avocats des oligarques sont passés maîtres dans l’art de camoufler l’origine des fonds via des sociétés écrans domiciliées dans des juridictions offshore comme le Panama ou les Îles Vierges britanniques.

Le deuxième écueil concerne la protection juridique offerte par les démocraties occidentales. Ces pays exigent des preuves irréfutables que les jugements prononcés à Alger respectent les standards internationaux d’équité procédurale. Les accusés jouent souvent la carte de la « persécution politique » pour bloquer les extraditions et les saisies. C’est précisément l’argument avancé par l’ancien ministre de l’Industrie Abdeslam Bouchouareb, réfugié en France et condamné par contumace à un total cumulé de 100 ans de prison pour corruption.

Enfin, la complexité de la liquidation constitue un troisième défi de taille. Saisir un bien est une chose. Mais le vendre et transférer l’argent à la Banque d’Algérie en est une autre. Car cela implique des procédures fiscales et administratives lourdes dans le pays hôte, sans compter les éventuelles hypothèques grevant les biens.

Le tournant diplomatique et législatif

Face à la lenteur des procédures judiciaires classiques, Alger a changé de braquet ces derniers mois en adoptant une approche plus pragmatique. L’approche « à l’amiable ».

Une réforme du Code de procédure pénale a introduit une forme de justice transactionnelle. L’idée est pragmatique : l’État peut désormais conclure des accords avec les personnes impliquées dans des affaires de corruption, leur permettant de restituer les biens détournés en échange d’une suspension des poursuites pénales. Ce mécanisme de « dation en paiement » reconnaît implicitement que la prison seule ne remplit pas les caisses de l’État.

Dans le même temps, les relations avec les partenaires européens se sont intensifiées. Lors de sa visite en Algérie en mars 2023, le vice-président de la Commission européenne Josep Borrell a fait état de la disposition de l’UE à coopérer avec l’Algérie sur la question de la restitution des biens détournés.

L’Espagne constitue un cas d’école de cette nouvelle coopération. Madrid a facilité la restitution à l’Algérie de l’hôtel El Palace de Barcelone, un établissement cinq étoiles historique acquis en 2011 par l’oligarque Ali Haddad pour environ 80 millions d’euros. Le transfert de propriété au profit du Fonds national d’investissement algérien a été finalisé en août 2025.

Le président Tebboune avait salué cette avancée en gardant en tête le chemin restant à parcourir : « L’Espagne nous a restitué un hôtel cinq étoiles que quelqu’un avait acquis avec des fonds détournés. Pour l’argent caché aux Îles Vierges ou ailleurs, son jour viendra. » Le chef de l’État avait alors indiqué que d’autres pays européens avaient promis leur coopération dans l’opération de restitution des fonds volés. En effet, d’autres biens sont dans le viseur des autorités algériennes, notamment en France, en Suisse et au Luxembourg.

Un bilan avec des avancées concrètes mais des montants importants encore cachés

Au-delà des chiffres globaux, des résultats tangibles existent. Sur le territoire national, des entreprises appartenant aux oligarques condamnés ont été confisquées et sont désormais gérées par des holdings publiques. Le Premier ministre Sifi Ghrieb, ancien ministre de l’Industrie, a d’ailleurs joué un rôle central dans ce processus de récupération des unités industrielles.

Cependant, le « gros lot » situé à l’étranger reste difficile à capter. La récente adhésion de l’Algérie à des mécanismes internationaux de lutte contre le blanchiment et la pression diplomatique constante exercée sur des pays comme le Liban ou la Suisse commencent néanmoins à porter leurs fruits.

L’affaire Bouchouareb illustre les deux faces de cette médaille. Si la France a refusé son extradition, la Suisse a maintenu le gel de ses avoirs bancaires et autorisé la transmission de documents à la justice algérienne. L’étau se resserre, même lentement.

La volonté de l’Algérie de récupérer ses avoirs a transformé la diplomatie algérienne en une vaste opération de recouvrement, mobilisant ambassadeurs, magistrats et services de renseignement. Si l’argent ne reviendra probablement pas en totalité, la démarche porte une valeur symbolique forte : la fin de l’impunité transfrontalière. Ainsi, le message envoyé aux futures générations de dirigeants est clair : il n’existe plus de forteresse imprenable pour l’argent mal acquis.