LES ARNAQUEURS DE L’UNION EUROPÉENNE (1/5). Un château italien financé par l’argent européen, l’aéroport de Palerme transformé en champ de blé, la mafia des Pouilles qui joue aux fermiers… Bienvenue dans le grand casino des fonds européens à l’italienne.
Quand un dossier italien atterrit sur les bureaux de l’Olaf (l’Office européen de lutte antifraude), même les plus blasés sont sur leurs gardes. Dans la Botte, l’imagination criminelle dispute la palme à l’impunité.
La première affaire que nous vous racontons commence banalement. Un consortium européen développe des prototypes d’aéroglisseurs d’urgence. Mission noble : sauver des vies lors d’accidents environnementaux. Budget : 1,4 million d’euros. Sur le papier, tout brille.
Un château en Italie
Sauf qu’à Gênes, les enquêteurs de l’Olaf et de la Guardia di Finanza font une descente d’inspection : aucun aéroglisseur, seulement une coque en fibre de verre, un moteur et divers composants non assemblés. L’analyse méticuleuse de 12 000 transactions révèle l’ampleur du scandale : tout était faux. Une partie des fonds européens a servi à payer l’hypothèque d’un véritable château menacé de saisie. Il s’agit du château de Vignolo, dans la commune de Mezzanego, à une trentaine de kilomètres de Gênes. Ce château, d’une valeur estimée à 560 000 euros, appartient à ce couple d’entrepreneurs, Marco Mastrangeli et Paola Rigoni. Ils n’y habitent plus, du reste.
L’enquête permet de découvrir que le partenaire britannique est une coquille vide pilotée de l’Italie par le fameux couple qui a inventé des dettes, des paiements, de faux achats de carburant pour masquer ces détournements de fonds. Le réseau de sociétés fictives s’étend de Rome à Londres, en passant par la Roumanie et jusqu’à l’État du Delaware, aux États-Unis. La Guardia di Finanza de Gênes baptise l’opération « Paper Castle » parce que la montagne de documents pour cacher la fraude s’apparente à un « château de papier » pour masquer le vrai château de pierre, reconstruit au début du XXe siècle sur un site médiéval.
L’enquête aboutit en 2018. En 2020, la justice italienne prononce la condamnation du couple à de la prison ferme (avec de la fraude fiscale en prime…), ainsi que celle du comptable. Le château a été saisi par le domaine public et la municipalité de Mezzanego souhaite le récupérer pour en faire un lieu de tourisme ou pour y célébrer des mariages. Les prototypes d’aéroglisseurs n’ont évidemment jamais existé. Une escroquerie pure.
La mafia se met au vert
Dans les Pouilles, l’organisation mafieuse, « la société de Foggia », a trouvé la poule aux œufs d’or : les subventions agricoles européennes. Le principe ? Acheter des machines « neuves » grâce aux fonds de la PAC. Problème : les machines sont d’occasion ou bradées, mais facturées au prix fort. Les profits sont alors blanchis via de fausses ventes de produits alimentaires.
Le stratagème s’étend sur sept pays : Italie, Bulgarie, Tchéquie, Allemagne, Irlande, Portugal, Roumanie. Tout commence par l’arrestation en Roumanie d’un fugitif, Franco Russo, recherché depuis dix ans pour un meurtre commis à Foggia, dans les Pouilles. Son arrestation permet aux enquêteurs du ROS (Raggruppamento Operativo Speciale dei Carabinieri) de remonter toute la filière criminelle.
L’Olaf, en s’appuyant sur le ROS, reconstitue le puzzle en analysant 17 millions d’euros de mouvements bancaires. En octobre 2020, les Carabinieri frappent fort. L’opération « Grande Carro » (« grand chariot ») aboutit à 48 arrestations.
Association mafieuse, blanchiment, extorsion, enlèvement, possession illégale d’armes et d’explosifs. Les accusés avaient bénéficié de la connivence de certains fonctionnaires publics complaisants. Ils ont réussi à recevoir indûment des contributions d’un montant total de 13,5 millions d’euros entre 2013 et 2018, acheminées par le biais des soi-disant PIF − projets de chaîne d’approvisionnement intégrée. La fraude européenne s’élève à 9,5 millions d’euros. Au tribunal, il n’y a plus que 11 prévenus. Les peines vont jusqu’à 16 ans pour Francesco Delli Carri, soupçonné d’être le chef de l’organisation. Un seul est acquitté devant la Cour d’appel de Bari, en janvier 2025.
La ténacité de Guiseppe Antoci
Cette histoire défie l’entendement. Dans le méga procès des Nebrodi − 96 accusés, 600 ans de prison prononcés –, les enquêteurs découvrent que des clans mafieux de Cosa Nostra ont déclaré comme terres agricoles des portions de l’aéroport de Punta Raisi, à Palerme, et des terrains de la base de communication militaire américaine de Niscemi.
Oui, vous lisez bien. Des pistes d’atterrissage et des installations militaires ultrasecrètes transformées, sur le papier, en champs de blé. Le tout figurant dans les dossiers d’entreprises agricoles qui empochaient tranquillement leurs subventions de la PAC.
Giuseppe Antoci, ex-président du parc des Nebrodi qui a dénoncé le système et survécu à un attentat en 2016, résume : « Il y avait des dizaines de communes dans les dossiers des mafieux pour des territoires où il n’y avait rien d’agricole. »
Le système était d’une simplicité désarmante. D’abord, repérer les parcelles dont les propriétaires n’avaient pas demandé de subventions. En dessous de 150 000 euros, une simple autocertification suffisait. Ensuite, les mafieux créaient de faux actes notariés ou forçaient les propriétaires à signer de faux baux. Les fraudeurs utilisaient aussi de faux contrats signés par des personnes décédées, des terres sous séquestre judiciaire… Plus de 10 millions d’euros ont ainsi été détournés.
Giuseppe Antoci avait mis en place en 2015 un protocole antifraude. Son protocole a ensuite été généralisé à l’ensemble de l’Italie. Mais les criminels s’adaptent déjà : prête-noms sophistiqués, montants fractionnés, sociétés délocalisées.
L’homme est devenu eurodéputé à la faveur des élections européennes de 2024. Il est membre du mouvement Cinq Étoiles, et siège avec le groupe The Left au Parlement européen.
L’Italie n’est pas le pays le plus fraudeur d’Europe en volume − la Roumanie la devance. Mais pour l’imagination criminelle et la sophistication des montages, la péninsule reste hors catégorie.
Trois caractéristiques récurrentes : la dimension transnationale (aucune affaire ne se limite à l’Italie), l’infiltration mafieuse (organisations structurées, pas de simples opportunistes), et la corruption institutionnelle (douaniers, fonctionnaires, élus locaux complices).

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