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Frédéric Encel : « Exacerber les confrontations religieuses accroît la gravité des conflits »

Frédéric Encel : « Exacerber les confrontations religieuses accroît la gravité des conflits »

INTERVIEW. Pour le géopolitologue, ce n’est pas le religieux qui est à l’origine des conflits mais c’est son instrumentalisation, partout dans le monde, qui « multiplie les conditions d’explosion ».

Pour le géopolitologue Frédéric Encel, si les tensions internationales, réelles, sont exacerbées par une lecture religieuse de la géopolitique moderne, dans La guerre mondiale n’aura pas lieu. Les raisons politiques d’espérer (Odile Jacob, 2025), son dernier livre, il refuse néanmoins la vision apocalyptique d’un monde qui serait au bord d’une guerre généralisée.

Le Point : Le religieux est-il devenu un élément clé pour comprendre la géopolitique mondiale ?

Frédéric Encel : Le religieux à proprement dit, non. Son instrumentalisation, sans aucun doute ! Le religieux a toujours fait partie de l’expérience commune des sociétés, il a imprégné la vie des citoyens et des États depuis la haute Antiquité sumérienne.

On voit que son instrumentalisation à des fins politiques reprend une importance considérable depuis quelques décennies. Pas seulement dans des régions où il prévaut historiquement comme au Proche-Orient mais aussi dans l’Occident sécularisé. Trump fait assaut de termes évangéliques et Poutine se sert abondamment de l’orthodoxie en soutien à sa politique.

Le religieux ne crée pas de conflit en lui-même mais l’exacerber contribue à la mise sous tension du monde en accroissant la gravité des conflits et en multipliant les conditions d’explosion.

On a parlé naguère du « choc des civilisations », faut-il évoquer aujourd’hui un « choc des religions » ?

La théorie du « choc des civilisations » est une imposture. Et je pense qu’un choc des religions ne correspond pas plus à une réalité. Tout dépend de ce que vous voulez faire de la religion des citoyens dont vous avez la charge. Ce qui est à l’œuvre, c’est d’abord un choc des valeurs, dont la religion peut être un élément constitutif, et aussi un choc plus traditionnel qui est celui des États.

L’Azerbaïdjan, État musulman chiite, est ainsi un partenaire primordial de l’État juif d’Israël… Des exemples de ce type, je peux les multiplier.

La Russie s’acharne sur l’Ukraine, non du fait d’une religion ou d’une civilisation – elles sont quasi communes ! – mais parce que Poutine craint avant tout comme la peste l’expansion des valeurs démocratiques de l’Ukraine chez lui. Dans le cas de la Chine face au Japon et à la Corée du Sud, un schéma assez proche est à l’œuvre.

Percevez-vous, dans la géopolitique mondiale, un affrontement entre l’islam et le christianisme ?

Je ne connais pas d’État intrinsèquement chrétien, la sécularisation a joué à plein. Et les États musulmans sont très disparates. Au sein de l’Organisation de la coopération islamique, les clivages existent ainsi entre les pays alliés de l’Occident et les autres, entre États voisins − l’Algérie contre le Maroc par exemple −, entre sunnites et chiites, etc.

Il n’y a pas de bloc homogène. Au sein du monde musulman, il existe des courants violemment antichrétiens mais il s’agit pour ainsi dire de confréries, pas d’États. Et je vous rappelle que les fanatiques Frères musulmans sont combattus par plusieurs États musulmans. Quant à la coalition anti-Daech, elle fut occidentalo-arabe.

Le 11-Septembre a pour sa part été la preuve de l’impuissance des forces islamistes à s’emparer du pouvoir par les urnes. La plupart des chefs islamistes sont morts vaincus, y compris l’halluciné Sinouar [leader du Hamas, instigateur des massacres du 7 octobre 2023, tué par l’armée israélienne en octobre 2024, NDLR]. Et, presque partout, des forces musulmanes participent aux efforts de réduction de l’islamisme.

En Afrique, la géopolitique est-elle bouleversée par le facteur religieux ?

L’Afrique ne constitue pas un bloc monolithique. Il y a « des Afriques ». C’était d’ailleurs le thème, en septembre 2025, des Rencontres géopolitiques de Trouville-sur-Mer, le colloque annuel que j’ai fondé et que j’anime.

Sur plusieurs zones de ce continent, on a eu une aggravation des tensions du fait de l’instrumentalisation de la religion déjà évoquée. Ce fut le cas en Côte d’Ivoire en 2011-2012, puis en Centrafrique en 2013-2014. Rappelons que, chaque fois, ces conflits ont été interrompus grâce à l’intervention militaire française.

Le Grand Sahel, du Niger au Burkina, du Nigeria au Mali, est un terrain de chasse islamiste. Ce qui prouve, une fois de plus, la grande faiblesse des islamistes puisqu’ils ne peuvent conquérir que des États parmi les plus pauvres du monde, avec des frontières poreuses et des populations vulnérables.

Cette dynamique est-elle à l’œuvre en Asie ?

Elle ne l’est pas en Chine, officiellement athée. Au Japon, elle joue très faiblement. On en revient à la rivalité entre les deux titans que sont l’Inde et le Pakistan. Il y a déjà eu quatre guerres entre eux. Il est vrai que la religion n’était pas pour rien dans le partage très violent de 1947.

Que percevez-vous au Moyen-Orient ?

Au Moyen-Orient, c’est plus prégnant évidemment. L’Iran a tenté de jouer un pan chiisme dans ce faux « axe de résistance » en surinstrumentalisant le Hezbollah libanais et des milices chiites iraniennes ainsi que les houthis du Yémen. Cet axe a été écrasé par Israël. D’autres forces politiques et religieuses pourraient reprendre du poil de la bête mais, en attendant, l’Iran a joué le pan chiisme et a perdu. Or, dans les relations internationales, quand on a joué et perdu, on paie…