LA CHRONIQUE DE GÉRARD ARAUD. L’année écoulée devrait pousser les Européens à consentir à d’importants sacrifices alors que Russie, Chine et désormais États-Unis voient le monde comme un partage de sphères d’influence.
C’est un cliché de voir, dans toute année qui se termine, un moment exceptionnel de l’histoire. Néanmoins, je pense que je ne cède pas à ce travers lorsque j’affirme que 2025 aura bouleversé nos convictions les plus ancrées et inauguré un monde dont nous n’avions pas idée quelques mois plus tôt.
Le détonateur en fut évidemment l’arrivée au pouvoir à Washington de Donald Trump en janvier. En effet, à part dans son recours à d’étranges soliloques, Trump II ne ressemble que bien peu à son précédent avatar à la Maison-Blanche.
Là où il n’y avait, entre 2017 et 2021, qu’improvisation et coups de volant un peu brusques mais sans lendemain, on trouve maintenant la détermination à mettre en œuvre un programme réactionnaire cohérent, brutal et de grande ampleur et une équipe qui partage sa vision à ses côtés.
À l’intérieur, on ne sait jusqu’où il ira mais, déjà, les contre-pouvoirs qui faisaient la fierté des Américains ont été gravement affaiblis au profit d’un président qui prétend à la toute-puissance face à un Congrès et à une Cour suprême aux ordres.
Mais c’est à l’extérieur que le changement est le plus profond : non seulement les États-Unis nous montrent ostensiblement que, pour eux, l’Occident n’existe plus, mais ils laissent entendre que l’Europe n’est plus vue comme un partenaire mais comme un rival ou une proie. Sa « Stratégie nationale de sécurité » l’explique sans ambiguïté.
Croisade idéologique
Trump revendique le Groenland, territoire d’un des pays traditionnellement les plus proches de Washington, impose des droits de douane unilatéraux sur les exportations de l’Union européenne (UE) et du Royaume-Uni et met en doute son engagement au sein de l’Otan.
Avec son entourage, il conduit une croisade idéologique en faveur des partis d’extrême droite de notre continent avec comme objectif explicite le démantèlement de l’UE, sans se préoccuper de la proximité de ceux-ci avec la Russie.
D’ailleurs, il rêverait d’un rapprochement avec Poutine s’il n’y avait une guerre en Ukraine. Non qu’il ne soit pas enclin à abandonner ce pays à son sort, mais il sait que ce serait analysé, aux États-Unis, comme un échec personnel, perspective qui est insupportable à son narcissisme.
Il ne cesse donc de tordre le bras des Ukrainiens et des Européens pour leur imposer des concessions supplémentaires, mais il se heurte à l’intransigeance d’un président russe en quête d’une victoire totale, sans qu’il s’en offusque d’ailleurs.
L’espoir d’un mauvais moment à passer
C’est là la première conclusion que nous pouvons tirer de l’année 2025 : nous, les Européens, sommes désormais seuls face à un monde de plus en plus dangereux.
Or, nous n’y sommes pas préparés : ce n’est pas seulement que nos armées ne sont pas prêtes, que nos visions et nos intérêts sont parfois antagonistes, mais que les trois principaux pays du continent traversent des crises politiques et économiques qui les affaiblissent au moment où des décisions difficiles s’imposent.
Par ailleurs subsiste encore l’espoir, chez nos partenaires, que Trump ne soit qu’un mauvais moment à passer : on continue donc d’acheter des F35 ; on accepte les rebuffades en courbant le dos. Et les partis pro-russes, aussi anti-UE que Trump, prospèrent et remportent élection après élection.
Le sang appelle les requins : notre faiblesse encourage la Chine non seulement à accroître ses exportations vers notre continent, mais à taxer les nôtres dès que nous faisons le moindre geste pour défendre nos industries, qui s’effondrent sous sa concurrence.
Un sursaut trop faible ?
Trouverons-nous la force de réagir ? Déjà l’Allemagne est sortie de sa torpeur austéritaire et engage un grand programme d’investissements et de réarmement ; tous nos partenaires augmentent leur budget de la défense ; l’Italie semble prouver que l’extrême droite n’est pas toujours pro-russe.
Lentement, la Commission européenne se réveille de son « libre-échange pour les nuls » et commence à penser en termes de protection de nos industries.
Le risque est cependant que cet indubitable sursaut soit – comme d’habitude en Europe – trop faible et trop tardif à force de compromis entre pays aux analyses, aux capacités et aux géographies différentes. Par beau temps, c’est encore acceptable ; dans la tempête, c’est dangereux.
Volte-face complète
Autre révélation de 2025, l’affirmation franche et ferme de la Chine comme superpuissance. Contrairement au reste du monde, elle n’a pas courbé l’échine devant Trump et a même répliqué avec une force inattendue à ses menaces en annonçant un embargo sur les exportations de terres rares qui risquait de mettre à l’arrêt l’industrie de haute technologique mondiale.
L’Américain a tout de suite compris la leçon et a modéré ses propos et ses exigences. Sa volte-face a été si complète que le Japon s’en est ému et est entré dans l’arène pour apporter son soutien à Taïwan en antagonisant ainsi la Chine. Dans la crise qui a suivi, Washington n’a d’ailleurs soutenu Tokyo que du bout des lèvres.
Ces derniers épisodes confirment que Russie, Chine et désormais États-Unis voient le monde comme un partage de sphères d’influence entre superpuissances. Ni droit international ni alliances ne sauraient limiter leurs ambitions.
Aux Européens de comprendre que ce qui est en jeu, c’est leur indépendance face aux trois et qu’ils ne la préserveront pas sans sacrifices.

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