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Bande dessinée : « Le dernier costume n’a pas de poche » et « Ben Barka » : deux récits puissants pour les fêtes

Bande dessinée : « Le dernier costume n’a pas de poche » et « Ben Barka » : deux récits puissants pour les fêtes

Migrants en Méditerranée ou mystère Ben Barka à Paris, deux BD poignantes à découvrir ou à offrir pour les fêtes.

Le titre donne le ton. « Le dernier costume n’a pas de poche » exprime cette idée que dans la mort, à l’image d’un dernier vêtement, rien ne se transporte, soulignant la fugacité et la précarité de la vie des migrants. Le récit de Laurent Galandon illustré par Paolo Castaldi, nous emmène dans le sud de la Tunisie, à Zarzis. Lieu de départ de nombreux migrants, comme de la Libye voisine.

Le scénariste déroule une fiction émouvante inspirée d’une rencontre. Chamesddine Marzoug est bien un personnage réel. Bénévole au Croissant Rouge, ce pêcheur quinquagénaire de Zarzis, offre aux migrants anonymes morts en Méditerranée une sépulture dans le « cimetière des inconnus » qu’il a lui-même créé.

Le dernier costume n’a pas de poche Couv. Ed. Futuropolis – Castaldi – Monnot-Berranger – Galandon. © (Futuropolis)

Ce matin de mars 2022, la Méditerranée est calme, à bord d’un bateau de pêche, Chamesddine est à nouveau témoin de corps flottants au large des côtes. Le même jour, il fait la connaissance d’un jeune adolescent perdu, Abdoulaye, arrivé sur la plage sans savoir où il était exactement. Parti de Libye, perdu en mer, il a survécu, dit-il, emporté par des tortues géantes jusqu’au rivage tunisien.

Deux fils rouges dessinent ce récit. Abdoulaye, jeune guinéen, est à la recherche de sa mère. Quel sera son destin ? Chamesddine, héros qui honore les morts et tente de sauver les vivants, est confronté à la réalité, celle de sa famille, à qui l’on refuse des visas pour l’Europe. Sa femme l’interpelle. « Quand il s’agit d’aller au Parlement européen, à Strasbourg ou à Genève pour défendre la cause des migrants, tu n’hésites pas. … Mais quand il s’agit d’aider ta famille, tu n’es plus là ». En Tunisie, les candidats à l’immigration sont nombreux. Ils connaissent les dangers de la traversée. Pour autant, ils préfèrent prendre le risque. Que dire de ce quotidien, si le fuir est toujours préférable même si la mort guette ?

L’Europe se ferme toujours plus. Les migrants, les harragas comme on les appelle en Afrique du Nord, prennent toujours la mer. Chamesddine, lui, continue d’aider les vivants et d’honorer les morts.

Par son style épuré et réaliste, basé sur des photos que l’on retrouve à la fin de l’album, le récit en images de Paolo Castaldi participe à la réussite de l’album. Sans porter de jugement, cette bande dessinée nous donne à voir un autre point de vue, de l’autre côté de la Méditerranée.

Ben Barka : autopsie graphique d’un crime politique

Retour sur l’une des affaires les plus mystérieuses des années 60. Une affaire judiciaire encore ouverte ! Le 29 octobre 1965, Mehdi Ben Barka, principal opposant au roi du Maroc Hassan II, est enlevé, en pleine journée dans le quartier de Saint-Germain-des-Près, en plein coeur de Paris. Interpellé par deux hommes qui se présentent comme des policiers, il est embarqué dans une Peugeot 403. On ne le reverra plus jamais. Qui l’a tué ? Dans quel but ?

David Servenay et Jacques Raynal, Ben Barka, la disparition, Futuropolis, 160 pages, 23 euros. © (Futuropolis)

David Servenay, journaliste, cofondateur de la Revue Dessinée, déroule une enquête dessinée passionnante, façon thriller. Barbouzes de tous pays, diplomates et politiques, voyous et anciens collabos, flics et agents des services secrets se croisent. Tous ont travaillé avec le cabinet noir des services secrets marocains dirigé par le général Mohamed Oufkir, surnommé le boucher du Rif. Côté polar, on découvre des personnages au nom évocateur, le fameux Boucheseiche, ancien collabo, reconverti malfrat, le Grand Dédé, l’espion Antoine Lopez dit Savonnette, Marcel le Roy – Finville, maître espion mais aussi des flics bien placés, Louis Souchon de la Mondaine, Voitot des Stups.

Le déroulement des faits et les hypothèses sont repris, décortiqués. Tous les protagonistes sont présentés, ainsi que les enjeux politiques, diplomatiques et internationaux de cette affaire dans laquelle la France a joué un rôle, toujours bien masqué, au nom de l’amitié franco-marocaine. L’ambitieux et populaire Ben Barka, leader tiers-mondiste, gênait beaucoup trop de monde. Quelques mois avant sa disparition, il avait été chargé d’organiser la « tricontinentale », ou Conférence de la solidarité des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, rassemblant 82 délégations à La Havane (Cuba) en janvier 1966. Au programme : l’aide aux mouvements de libération nationale, l’intensification des luttes armées, l’opposition aux armes nucléaires, à l’apartheid, le soutien à Cuba, etc. Mehdi Ben Barka devient l’une des bêtes noires des services secrets occidentaux. CIA, SDECE, MI6, Mossad, BND allemand, tous l’ont à l’œil.

Les Français voyaient arriver le virage de la décolonisation. On entrevoit même les ombres de la CIA et du Mossad planer sur cette histoire. Cette bande dessinée au format roman graphique, se décline en noir et blanc, donnant au récit un ton journalistique, au service de l’enquête. Elle a été réalisée avec l’appui de Bachir Ben Barka, son fils.

Une planche de la bande dessinée « Ben Barka, la disparition ». © (Futuropolis)

Si l’affaire n’est toujours pas résolue, la perspective de déclassification de documents dans les décennies à venir, en France, au sein de la CIA ou ailleurs, laisse les auteurs optimistes. En dernière partie, un dossier complète l’ouvrage en approfondissant certains aspects de l’enquête.