Alors que les dirigeants africains restent discrets, populations et experts suivent avec inquiétude l’intervention américaine au Venezuela et ses implications pour l’Afrique.
L’annonce par Washington, samedi 3 janvier 2026, d’une opération visant la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro et de son épouse a provoqué une onde de choc mondiale. En Afrique, la stupeur a d’abord laissé place au silence. À l’exception de quelques capitales – en Afrique du Sud, en Namibie, au Mali et au Burkina Faso –, les dirigeants africains se sont abstenus de toute prise de position publique, révélant une prudence extrême face à une initiative américaine aux lourdes implications.
Ce mutisme contraste avec l’inquiétude perceptible sur le continent, où l’opération est largement perçue comme un précédent potentiellement dangereux. L’Union africaine (UA) a toutefois rapidement rappelé son attachement au respect du droit international et à la préservation de la souveraineté des États, soulignant que toute transition politique devait s’inscrire dans les normes internationales et garantir les droits fondamentaux.
Les images spectaculaires de l’arrestation de celui qui dirigeait le Vénézuela depuis 2013 par les forces américaines n’ont pas manqué de rappeler des souvenirs aux Africains. Elles évoquent immédiatement les exfiltrations d’anciens dirigeants du continent : Laurent Gbagbo, emmené par les forces françaises Licorne en 2010 avant son procès à la Cour pénale internationale, ou Mouammar Kadhafi, tué en 2011 après l’intervention de l’OTAN en Libye. Si ces opérations étaient conformes à des mandats ou résolutions internationales, ou justifiées au nom de la démocratie, elles ont durablement marqué la mémoire politique africaine. Aujourd’hui, le spectaculaire enlèvement de Maduro, opéré sans mandat explicite de l’ONU, réactive ces précédents et alerte sur le risque que des puissances étrangères puissent agir unilatéralement contre des dirigeants jugés « indociles ». Pour l’Afrique, ces images sont un rappel brutal que la souveraineté nationale demeure fragile face à des doctrines de puissance flexible, capables de s’imposer là où des intérêts stratégiques sont en jeu.
Pour Le Pays, principal quotidien du Burkina Faso et très lu sur l’ensemble du continent, l’intervention américaine constitue une remise en cause des principes de non-ingérence et de respect mutuel entre États, « pierres angulaires de notre système international ». Un avertissement partagé par de nombreux observateurs africains : si des puissances étrangères peuvent agir unilatéralement au Venezuela, aucune souveraineté nationale n’est désormais pleinement à l’abri.
Union africaine : vigilance et appel au droit
Si le régime de Nicolas Maduro ne suscite guère de soutien politique explicite sur le continent, certains États comme l’Algérie, le Ghana ou le Burkina Faso entretiennent des liens diplomatiques et économiques avec Caracas, via la coopération pétrolière ou des alliances politiques au sein du Mouvement des pays non alignés. Ces connexions renforcent la perception que l’Afrique pourrait être directement concernée par la géopolitique vénézuélienne.
Dans un communiqué, l’UA a rappelé que la violence unilatérale contre un État souverain crée un précédent dangereux pour tous les pays du continent. Plusieurs analystes africains insistent : la capture de Maduro n’est pas seulement un événement lointain, mais un signal direct que des interventions militaires pourraient demain viser des États africains, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, la criminalité ou des crises internes.
MediaGuinee.com résume ainsi le sentiment partagé : « La politique américaine à géométrie variable sape les repères juridiques que tant de pays africains ont mis des décennies à construire. »
Afrique du Sud : un avertissement ferme
À Pretoria, l’opération américaine est qualifiée de violation manifeste de la Charte des Nations unies. Daily Maverick parle d’un « précédent dangereux qui pourrait s’appliquer demain à n’importe quel pays africain, y compris le nôtre ». Pour l’Afrique du Sud – pays membre des Brics – et en première ligne pour représenter le Sud global – la capture de Maduro rappelle que la souveraineté reste fragile et que l’ordre international peut être remis en cause par des actions unilatérales. Les relations entre Pretoria et Washington ont toujours été marquées par une méfiance prudente : Donald Trump avait critiqué ouvertement le gouvernement sud-africain sur la question foncière et l’agriculture, accusant Pretoria de persécuter les fermiers blancs, et le président américain n’a jamais caché son scepticisme à l’égard de l’Union africaine. Dans ce contexte, la spectaculaire opération contre le président vénézuélien résonne comme un signal clair : aucun pays, même doté d’une armée moderne et d’infrastructures solides, n’est à l’abri de pressions ou d’ingérences si les intérêts stratégiques américains sont en jeu.
Nigeria : un précédent qui inquiète profondément
Au Nigeria, la lecture est encore plus alarmante. Cheta Nwanze, analyste géopolitique, écrit dans The Vanguard que l’opération vénézuélienne représente « une démonstration vivante d’une doctrine nouvelle et impitoyable qui menace directement notre souveraineté, notre stabilité et notre économie déjà fragile ». Selon lui, les parallèles sont évidents avec le Nigeria : pays riche en ressources, divisé et confronté à des crises sécuritaires, il pourrait devenir la prochaine cible d’une logique similaire.
Le souvenir des frappes américaines sur l’État de Sokoto en décembre 2025, menées dans le cadre de la lutte contre Boko Haram et ayant causé des centaines de victimes civiles sans même prévenir Abuja, accentue cette peur. Pour beaucoup de Nigérians, l’opération vénézuélienne renforce l’impression que Washington pourrait agir unilatéralement sur leur territoire, transformant le pays en laboratoire d’une doctrine « préventive » et mettant directement en danger la souveraineté nationale.
La capture de Maduro, ajoute Nwanze, « introduit une variable incalculable dans le climat des affaires. Pourquoi un investisseur sérieux engagerait des milliards dans nos infrastructures si une puissance étrangère peut à tout moment invoquer une nouvelle doctrine et intervenir ? » Les implications économiques et sociales sont énormes : fuite des capitaux, paralysie de projets et aggravation des divisions internes.
Les critiques nigérianes sont corroborées par des personnalités locales. L’ancien sénateur Shehu Sani dénonce l’opération comme une violation du droit international et un précédent dangereux, comparant l’action de Trump aux interventions passées en Irak et en Libye. De son côté, Omoyele Sowore affirme que « le moment est venu d’affronter une vérité inconfortable : le système international est devenu impuissant face à l’agression unilatérale ».
Vers une refondation du multilatéralisme africain ?
Ces événements relancent le débat sur la capacité de l’Afrique à défendre ses intérêts. Face à des puissances prêtes à agir unilatéralement, les analystes appellent à consolider des alliances stratégiques, diversifier les partenariats économiques et renforcer les capacités de sécurité intérieure. La souveraineté, la stabilité et l’économie du continent pourraient bien être les prochaines victimes si la communauté internationale ne réaffirme pas fermement ses principes.

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