La Tunisie s’apprête à accueillir un rendez-vous majeur pour les entreprises soucieuses de leur impact climatique et social. La cinquième édition du Forum international de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) se tiendra les 5 et 6 mai 2026 sur le sol tunisien, à un moment où les pressions réglementaires mondiales sur la décarbonation s’intensifient et obligent les économies émergentes à revoir en profondeur leurs modèles de production et de financement.
Un forum qui arrive à point nommé dans le calendrier climatique mondial
La tenue de cet événement en Tunisie n’est pas anodine. Le pays se trouve à la croisée de plusieurs dynamiques : d’un côté, des engagements pris dans le cadre des accords climatiques internationaux ; de l’autre, une économie qui cherche encore ses marques dans la transition énergétique. Le Forum RSE 2026 s’inscrit dans ce contexte de tension productive, où les acteurs économiques tunisiens sont de plus en plus appelés à intégrer les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance — les fameux critères ESG — dans leurs stratégies d’entreprise.
Les nouvelles règles mondiales qui se dessinent, notamment le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières mis en place par l’Union européenne, constituent une contrainte croissante pour les exportateurs tunisiens. Ce dispositif, connu sous l’acronyme MACF, prévoit de taxer les importations en provenance de pays dont les industries émettent davantage de CO2 que leurs équivalents européens. Pour la Tunisie, dont l’Europe reste le premier partenaire commercial, l’adaptation à ces nouvelles normes n’est plus une option mais une nécessité économique.
Le Forum permettra ainsi de mettre en lumière les défis concrets auxquels font face les entreprises tunisiennes : comment mesurer et réduire leur empreinte carbone ? Quels outils de financement vert sont accessibles ? Comment anticiper les exigences des donneurs d’ordre européens en matière de reporting de durabilité ? Autant de questions qui structureront les débats des deux journées.
La décarbonation, un défi structurel pour le tissu économique tunisien
Le chemin vers une économie décarbonée est semé d’embûches pour un pays comme la Tunisie, dont le mix énergétique repose encore très largement sur les hydrocarbures. Selon les données disponibles, les énergies fossiles représentent plus de 95 % de la production électrique nationale, un ratio qui contraste fortement avec les objectifs affichés en matière de développement des énergies renouvelables. La transition ne peut donc pas se faire sans un soutien institutionnel fort et une mobilisation du secteur privé.
C’est précisément l’un des axes que le Forum RSE 2026 entend explorer. Les organisateurs ont prévu d’y réunir des représentants du monde des affaires, des institutions financières internationales, des organisations non gouvernementales et des décideurs publics. Cette configuration plurielle vise à créer des ponts entre les différents acteurs de la chaîne de valeur, depuis les grandes entreprises exportatrices jusqu’aux PME locales qui constituent l’essentiel du tissu économique tunisien.
Les petites et moyennes entreprises représentent en effet un enjeu particulier. Moins bien dotées en ressources humaines et financières que les grands groupes, elles peinent souvent à s’approprier les concepts de RSE et à mettre en place des pratiques durables. Pourtant, c’est à leur niveau que se joue en grande partie la crédibilité de la transition tunisienne. Un atelier dédié à leur accompagnement est ainsi attendu parmi les temps forts du programme.
Le financement vert, nerf de la guerre
L’un des obstacles les plus fréquemment cités par les entreprises tunisiennes engagées dans une démarche de décarbonation reste l’accès au financement. Si les mécanismes de financement vert se multiplient à l’échelle internationale — obligations vertes, fonds climatiques, lignes de crédit dédiées —, leur appropriation par les acteurs tunisiens demeure limitée. Le système bancaire local n’a pas encore pleinement intégré les critères de durabilité dans ses processus d’octroi de crédit, et les entreprises manquent parfois d’interlocuteurs capables de les guider dans ce parcours.
Le Forum RSE 2026 ambitionne de faciliter ces connexions. Des représentants d’institutions financières de développement, comme la Banque européenne d’investissement ou la Banque africaine de développement, sont attendus pour présenter les instruments disponibles et les conditions d’éligibilité. Des cas concrets d’entreprises ayant réussi à lever des financements verts seront également mis en avant pour inspirer et orienter les participants.
Reporting et transparence : les nouvelles exigences des marchés
Parallèlement aux enjeux de financement, la question du reporting de durabilité monte en puissance. L’Union européenne a adopté la directive sur le reporting de durabilité des entreprises, connue sous l’acronyme CSRD, qui impose des obligations de transparence accrues aux sociétés opérant sur le marché européen. Bien que cette réglementation vise d’abord les grandes entreprises européennes, ses effets se propagent progressivement aux fournisseurs et partenaires établis dans des pays tiers comme la Tunisie.
Les entreprises tunisiennes qui travaillent avec des donneurs d’ordre européens se voient donc de plus en plus sollicitées pour fournir des données précises sur leurs émissions de gaz à effet de serre, leurs pratiques sociales ou encore leur gouvernance. Sans ces informations, elles risquent d’être écartées des chaînes d’approvisionnement au profit de fournisseurs mieux préparés à répondre à ces exigences.
La RSE, levier de compétitivité et d’attractivité pour la Tunisie
Au-delà des contraintes réglementaires, le Forum RSE 2026 entend aussi mettre en avant les opportunités que représente la transition vers une économie plus responsable. Dans un contexte de concurrence accrue pour attirer les investissements étrangers, la capacité d’un pays à offrir un cadre réglementaire et une culture d’entreprise alignés sur les standards internationaux de durabilité constitue un argument différenciant.
Plusieurs études internationales, relayées notamment par des organismes comme le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), soulignent que les économies qui anticipent ces transformations s’en sortent mieux à moyen terme, tant en termes de résilience que de capacité à capter de nouveaux marchés. Pour la Tunisie, qui cherche à diversifier ses partenariats économiques et à renforcer son attractivité auprès des investisseurs institutionnels, le signal envoyé par l’organisation d’un tel forum n’est pas négligeable.
La cinquième édition du Forum international de la RSE, telle que rapportée par Tuniscope, s’annonce donc comme un moment de dialogue stratégique entre acteurs publics et privés, autour d’une question qui engage l’avenir économique du pays : comment la Tunisie peut-elle transformer les contraintes de la décarbonation mondiale en leviers de développement durable et de compétitivité accrue ?
