Ajouter des barils vénézuéliens reviendrait à faire baisser les prix, au détriment du pétrole de schiste américain, explique l’économiste Sylvain Bersinger. Le « casse du siècle » pourrait se transformer en gouffre financier.
En revendiquant crûment ses motivations pétrolières au Venezuela, Donald Trump pensait clore le débat. Il l’a en réalité déplacé. Derrière l’évidence géologique, le pays sud-américain détenant les plus grandes réserves prouvées de brut au monde, se cache une interrogation bien plus dérangeante : l’opération vénézuélienne a‑t‑elle un véritable sens économique pour les États‑Unis ?
Une note de l’économiste Sylvain Bersinger, fondateur du cabinet Bersingéco, apporte une réponse sans emphase et sans illusion. Selon lui, « l’intérêt économique des États‑Unis à prendre le contrôle du Venezuela demeure flou ». Flou, mais surtout fragile.
À ce stade, le scénario militaire semble mis entre parenthèses. Tant que Marco Rubio, secrétaire d’État, gère la relation avec Delcy Rodríguez, devenue présidente par intérim après l’enlèvement de Nicolás Maduro, Washington ne voit aucun intérêt à rouvrir un front armé.
Une nouvelle opération ne se justifierait aux yeux du président américain que si le pouvoir en place, toujours aux mains des chavistes, venait à s’opposer frontalement aux visées économiques américaines. Or celles‑ci sont d’une radicalité assumée. Donald Trump ne réclame pas seulement la livraison immédiate de 30 à 50 millions de barils aux compagnies américaines. Il prétend faire des États‑Unis le partenaire commercial exclusif et définitif du Venezuela.
Une tutelle sous haute tension
Cette stratégie de mise sous tutelle économique s’accompagne d’une crispation politique intérieure. Lorsque cinq sénateurs républicains ont osé s’écarter de la ligne présidentielle, Trump les a publiquement voués aux gémonies, dénonçant leur « honte » et leur alliance supposée avec les démocrates pour « affaiblir la capacité des États‑Unis à se défendre ». C’est un rappel brutal de la méthode. Pour le président américain, pas de débat, pas de contrôle, pas de dissidence.
Reste que la volonté politique ne suffit pas à créer un eldorado industriel. Le premier problème de Trump n’est peut‑être pas Caracas, mais Houston et Wall Street. À part Chevron, toujours sur place, les grandes compagnies américaines comme ConocoPhillips et ExxonMobil rêvent‑elles vraiment de retourner exploiter le pétrole vénézuélien ? Les marchés, eux, ne semblent pas y croire. Les actions des majors n’ont connu ni envolée ni euphorie depuis l’annonce de l’opération. À l’idée d’un retour dans un pays aux réserves colossales, on aurait pu s’attendre à une flambée boursière. Il n’en a rien été.
L’hydre chaviste reste en place
Une première explication est d’ordre technique. Le pétrole vénézuélien est lourd, visqueux, coûteux à produire. Là où un baril saoudien peut être extrait pour une cinquantaine de dollars, l’exploitation vénézuélienne peut grimper à des niveaux sans commune mesure, parfois à plusieurs centaines de dollars le baril une fois les contraintes d’infrastructure, de traitement et de logistique intégrées. Mais cette difficulté n’est pas la principale.
Le cœur du problème est politique. Pour exploiter en toute sûreté le pétrole, il faut une transition démocratique. Or l’opération américaine n’a pas réglé ce sujet. Les hommes et femmes qui ont confisqué le pouvoir, gouverné par la terreur et vidé le géant pétrolier public PDVSA de ses compétences sont toujours là. On a coupé une tête de l’hydre de Caracas, mais d’autres ont repoussé au sommet.
Pourquoi faire baisser les cours du pétrole ?
Dans sa note, Sylvain Bersinger pousse le raisonnement plus loin. Même dans l’hypothèse optimiste d’une relance de la production, l’intérêt américain demeure discutable. Les États‑Unis sont déjà le premier producteur mondial de pétrole. Ajouter des barils vénézuéliens sur un marché où le Brent évolue autour de 60 dollars reviendrait à faire baisser les prix, au détriment du pétrole de schiste américain, déjà sous pression. Autrement dit, relancer le Venezuela pourrait affaiblir les producteurs américains eux‑mêmes.
Surtout, la facture de la reconstruction ne peut être éludée. Le Venezuela est exsangue. Il n’a ni les capitaux ni les technologies pour redresser son industrie. Bersinger souligne que les investissements nécessaires devraient être financés par les États‑Unis. Mais pourquoi préférer financer des forages et des infrastructures dans un pays instable, plutôt que d’investir sur le sol américain, avec un risque politique infiniment moindre ? Le pétrole vénézuélien, présenté comme un butin, ressemble de plus en plus à une subvention géopolitique.
Un pays « ininvestissable »
Pour être viable, l’argent du pétrole devra d’abord financer l’État vénézuélien, ses services et sa stabilité. Là encore, le gain américain se dilue. Les majors, elles, raisonnent en termes de risques et de calendriers. Quelle entreprise acceptera d’investir sur quinze ou vingt ans dans un pays où le pouvoir actuel pourrait être renversé demain, pacifiquement ou par la force ?
Donald Trump demande aux compagnies de mobiliser jusqu’à 100 milliards de dollars alors même que son mandat est entamé, que les élections de mi‑mandat approchent et que rien ne garantit qu’un successeur poursuivra la même ligne. Ce type d’incertitude est rédhibitoire pour des conseils d’administration obsédés par la visibilité.
Les dirigeants pétroliers ont certes promis au président, lors de leur réunion du 9 janvier, d’« étudier sérieusement » le dossier. Mais ils savent aussi que l’opposition vénézuélienne en exil pourrait tenter un retour, que le cadre juridique des concessions pourrait être remis en cause, et que l’histoire récente du pays est une succession d’expropriations sans compensation.
Darren Woods, le patron d’Exxon, a trouvé le mot qui résume cette inquiétude : le Venezuela est aujourd’hui « ininvestissable. » Ainsi, après avoir monté un coup de force spectaculaire, quitte à bousculer le droit international, Donald Trump se heurte à une réalité moins docile que ses slogans. Le pétrole vénézuélien existe, mais il est cher, politiquement toxique et économiquement ambigu.

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