Dans la nuit du 8 au 9 janvier 2026, la Russie a utilisé conventionnellement un missile à vocation nucléaire, l’Orechnik, pour la deuxième fois. Déjà le 21 novembre 2024, elle en avait tiré un sur le territoire ukrainien. Ce n’est évidemment pas anodin, dans la mesure où un tel tir a forcément été décidé au plus haut sommet de l’État russe afin de porter un coup aux Ukrainiens, mais surtout de délivrer un message à ses ennemis. De quoi s’agit-il précisément ?
En soi, il n’y a rien d’extraordinaire techniquement. Le missile Orechnik n’est pas un missile hypersonique, au sens d’un projectile se déplaçant à plus de six fois la vitesse du son (Mach 6) et manœuvrable sur la majeure partie de sa trajectoire. C’est en réalité un missile balistique à portée intermédiaire (Intermediate Range Ballistic Missile, IRBM), dérivé du missile intercontinental Yars, et pouvant frapper jusqu’à environ 5 000 km. À ce titre, l’Orechnik est très rapide – entre Mach 10 et Mach 17 – au départ, afin de sortir de l’atmosphère – au-delà donc de 100 km d’altitude – une sorte de conteneur appelé « bus », qui va revenir ensuite dans l’atmosphère au-dessus de la zone cible pour y larguer les six ogives qu’il porte.
On ne sait pas très bien si ces ogives suivent ensuite chacune une trajectoire indépendante, on parlera alors de MIRV (Multiple Independently Targetable Reentry Vehicles), ou si elles suivent groupées la même trajectoire en simples MRV (Multiple Reentry Vehicles). En fonction de la distance, la trajectoire du « bus » peut elle-même être choisie comme plongeante, haute, longue et décelable – avec, à la chute, une plus grande vitesse et précision – ou au contraire plate, juste au-dessus de l’atmosphère, avec des effets inverses.
Un air de SS-20
Avec ces caractéristiques, le missile Orechnik fait évidemment penser au défunt SS-20, retiré du service après le traité interdisant ce type d’arme en 1988. Déployés à la fin des années 1970, les 400 camions-lanceurs SS-20 placés à l’ouest de l’Union soviétique étaient alors suffisamment précis et puissants pour détruire d’un coup toutes les bases nucléaires américaines en Europe occidentale. Ils pouvaient ainsi placer les États-Unis devant le dilemme de s’abstenir ou de riposter depuis le territoire américain, mais au risque d’être frappés en retour sur ce même territoire et non plus en Europe. On soupçonnait donc Washington de vouloir sacrifier alors son parapluie nucléaire sur le Vieux Continent et d’autoriser ainsi une invasion soviétique. C’est la raison pour laquelle les États-Unis de Ronald Reagan avaient décidé d’y déployer également des armes nucléaires mobiles et difficiles à détruire, les fameux euromissiles.
De la même façon, et alors que les euromissiles ont disparu, l’Orechnik est, par sa portée, d’abord une arme nucléaire antieuropéenne qui pourrait effectivement à nouveau frapper les bases d’armes nucléaires B-61 américaines. Le dilemme pourrait donc se poser à nouveau pour les États-Unis. En fait, il existe depuis longtemps, puisque désormais les missiles russes intercontinentaux en place depuis des années ont la même précision que le SS-20, mais personne ne s’en souciait avant la guerre en Ukraine. Le risque de ce qu’on appelait alors le « découplage nucléaire » entre les États-Unis et l’Europe est pourtant bien là, et d’autant plus grand avec Donald Trump à la place de Ronald Reagan. Personne, pour l’instant, ne l’a sérieusement évoqué.
La vraie nouveauté est que cet IRBM a été, et peut donc l’être à nouveau, utilisé de manière conventionnelle. Jusqu’alors, on évitait soigneusement d’utiliser des armes à vocation purement nucléaire de manière conventionnelle afin, au moins, d’éviter toute ambiguïté au moment de leur tir. Ce tabou a été dépassé par Vladimir Poutine, qui menace donc l’Europe de la frapper conventionnellement partout où il le souhaiterait, y compris jusqu’au Royaume-Uni, et sans que les Européens puissent l’en empêcher. Dans les faits, les ogives de l’Orechnik, d’une faible précision et apparemment sans charge explosive, utilisant simplement la formidable énergie cinétique de « percuteurs » embarqués, ont causé peu de dégâts les deux fois où elles ont été lancées sur l’Ukraine.
Une réponse européenne nécessaire
Elles pourraient cependant neutraliser des zones sensibles comme des aéroports, des ports, ou occasionner des dégâts importants au cœur d’une grande ville. À condition d’en disposer de centaines, ce qui est encore loin d’être le cas. Ce pourrait donc être une force de frappe redoutable contre les Européens et qui, par ailleurs, ne pourrait justifier, en France et au Royaume-Uni, une riposte nucléaire, dont on rappelle qu’elle engendrerait aussi une contre-riposte de même nature de la part des Russes.
La seule solution pour les Européens pour faire face à cette menace consiste d’abord à disposer d’une capacité de défense à base de missiles antibalistiques (ABM), si possible indépendante des Américains. On s’y emploie en France avec le développement du missile Aster 30 B1 NT, qui sera effectivement capable, mais sans certitude absolue, d’intercepter un IRBM de type Orechnik, tandis que les Allemands ont préféré faire confiance au système israélien Arrow 3. Le problème est que cette défense ABM est extrêmement coûteuse et qu’il est inconcevable de pouvoir protéger autre chose que les éléments les plus importants du territoire.
On doit donc doubler ce bouclier, forcément insuffisant si les Russes se dotent de centaines d’IRBM conventionnels, d’une capacité offensive à vocation dissuasive, à base de raids aériens en profondeur ou d’IRBM européens. En clair, doubler la force de frappe nucléaire d’une très puissante force de frappe conventionnelle en profondeur. Ce serait réintroduire une riposte graduée, dont la doctrine de dissuasion française ne voulait pas initialement. Les temps changent.

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