Le Point a pu s’entretenir avec un cadre médical à l’intérieur du pays malgré le blocage des communications. Son récit est glaçant.
L’insoutenable huis clos se poursuit en Iran. Depuis le jeudi 8 janvier, les communications Internet et téléphone sont coupées dans le pays sur ordre des autorités islamiques, rendant extrêmement difficile la récolte d’informations sur la révolte en cours, ainsi que la répresion des autorités.
D’après l’organisation de défense des droits de l’homme HRANA, basée à Washington, au moins 2 404 manifestants auraient été tués par les forces de sécurité depuis le début du mouvement de contestation, le 28 décembre dernier, la chaîne d’opposition Iran International évoquant même le chiffre de 12 000 victimes, citant des rapports gouvernementaux.
Le Point a pu s’entretenir avec un cadre médical situé dans une région périphérique de l’Iran. Son témoignage anonyme, pour des raisons évidentes de sécurité, est glaçant.
Le Point : Comment allez-vous ?
Cadre médical iranien : Je ne vais pas bien. Pourquoi irais-je bien ? J’ai assisté à des scènes horribles que je n’avais vues que dans les films. Je ne pensais jamais voir de telles choses de mes propres yeux.
Qu’avez-vous vu ?
Les blessés par balle que l’on recevait auparavant, par exemple des voleurs arrêtés par la police, étaient touchés au niveau des pieds, des mains ou des cuisses. Là, on reçoit des personnes ciblées à la poitrine ou au ventre à l’arme de guerre, dans le but clair de tuer.
Plusieurs sources évoquent aujourd’hui un bilan de plusieurs milliers de morts en Iran. Est-ce crédible ?
Ces chiffres sont vrais, et sont même, à mon sens, sous-estimés. Le jeudi 8 janvier, en une nuit, dans mon hôpital, qui est de petite taille, vingt manifestants sont décédés. Dans un établissement de taille moyenne, trente-cinq personnes ont été tuées. À l’échelle de la ville, au moins un millier de personnes sont mortes durant cette nuit. Pour ma part, je connais la capacité des établissements de ma région, le nombre de patients qu’ils peuvent accueillir en vingt-quatre heures, le taux normal de mortalité, ainsi que le potentiel d’accueil lors d’une garde de nuit. Lorsque je compare ces chiffres au nombre de blessés et de morts enregistrés, je peux réaliser une estimation sur la région, et même au niveau national. Voilà pourquoi, on en est donc au moins à 12 000 morts, probablement plus, car ce chiffre n’inclut même pas les personnes tuées dans la rue qui, par définition, ne sont pas admises à l’hôpital. J’ai moi-même vu au bord de la chaussée une victime gisant au sol, dans une mare de sang, dont l’intestin avait explosé après avoir été visé, vraisemblablement, par une mitrailleuse lourde.
Avez-vous reçu un tel nombre de patients durant la guerre des douze jours entre Israël et l’Iran, en juin 2025 ?
Pas du tout. Ce n’est pas la même échelle. Durant la guerre de juin dernier, on ne recevait pas plus de deux ou trois blessés en même temps, un nombre que nous étions en mesure de prendre en charge en vertu de nos processus de gestion mis en place en cas de plan de victimes de masse et établis selon le nombre de lits. Mais le 8 janvier, on s’est tout à coup retrouvé avec 50 blessés par balle arrivés en une seule vague, non par ambulance, mais dans des voitures de particuliers. La situation était insoutenable. Nous n’étions pas prêts et beaucoup sont morts sur place, avant même d’avoir pu atteindre la salle d’opération.
Quel était votre rôle ?
En raison de nos capacités limitées, mon rôle était de trier les patients. Tous n’étaient pas pris en charge. Par exemple, l’un d’entre eux, dont l’état était jugé trop grave, n’a pas été traité et a rendu son dernier souffle dans la salle d’accueil. Un autre était blessé au niveau de la poitrine et je l’ai directement envoyé en salle d’opération. Une autre victime, touchée moins sérieusement au niveau du ventre, a été mise en attente. Le but était bien sûr de sauver un maximum de vies.
Les familles des victimes sont-elles autorisées à récupérer les corps ?
D’après la loi en vigueur en Iran, tous les décès par balle doivent impérativement être transférés à la médecine légale. Après autopsie, celle-ci doit donner l’autorisation pour remettre le corps aux familles. La réalité est que les médecines légales à travers le pays sont aujourd’hui submergées par l’aflux de corps et ne disposent pas de la place nécessaire pour les conserver. Voilà pourquoi les familles sont invitées à venir identifier et chercher les corps, comme on a pu le voir dans plusieurs vidéos difficiles à regarder diffusées sur les réseaux sociaux, qui sont tout à fait crédibles.
« La sécurité est présente dans tous les hôpitaux »
Les forces de sécurité sont-elles présentes dans les hôpitaux ?
Oui, la sécurité est présente dans tous les hôpitaux. Maintenant, il faut dire qu’elle nous laisse accomplir notre travail et ne s’est jamais interposée entre les patients et nous. En revanche, elle se renseigne sur l’identité des blessés dans le but de les poursuivre par la suite. Voilà pourquoi nous, médecins, conseillons à nos patients de donner de faux noms et numéro de carte d’identité.
Qui sont d’après vous les manifestants qui descendent dans la rue ?
Les gens qui descendent dans la rue ne le font pas principalement pour la démocratie. Ce n’est pas majoritairement pour la liberté qu’ils font face aux balles. C’est avant tout parce qu’ils ont faim. Leur salaire reste tel quel alors que les produits de première nécessité ne font qu’augmenter. Ils n’arrivent plus à subvenir à leurs besoins de base. Voilà pourquoi ils sont prêts à affronter les tirs. Ils n’ont aucune autre possibilité pour se faire entendre.
Pourtant, on entend de nombreux slogans politiques, par exemple contre l’ayatollah Khamenei ?
La raison est que ce sont eux (le régime, NDLR) qui les ont mis dans cet état de pauvreté. Khamenei et la République islamique ont tout d’abord confisqué au peuple la liberté et la démocratie. Au cours des dernières années, la population n’a fait que manifester, sans résultat. Aujourd’hui, elle meurt de faim.
L’Iran est aujourd’hui coupé du monde. Quel message souhaitez-vous passer aujourd’hui ?
Il faut dire que c’est la dernière fois que le peuple se soulève en Iran. Après cela, les gens n’auront plus l’énergie nécessaire. Si, cette fois, le reste du monde ne vient pas au secours du peuple iranien, ce pays deviendra la Corée du Nord. Internet est aujourd’hui coupé. Les gens sont emprisonnés. Le pays risque de sombrer dans la misère, et le peuple de mourir dans le plus grand désespoir.
Souhaitez-vous davantage de moyens médicaux ?
Pas du tout. La communauté internationale doit faire pression, mais pas sur le plan diplomatique. Si elle veut vraiment éviter un désastre humain, la seule solution est un soutien militaire, c’est-à-dire renverser le régime. Dans le cas contraire, si le peuple est à nouveau étouffé, alors la répression sera encore plus terrible. Et je peux vous dire qu’il perdra toute capacité de lever la voix à nouveau.

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