Face aux ambitions territoriales répétées de Donald Trump, les Groenlandais sont massivement descendus dans la rue samedi pour défendre leur souveraineté. Reportage dans la capitale Nuuk.
Rarement Nuuk, la capitale du Groenland, n’avait connu autant de monde dans ses rues. À la faveur d’un redoux soudain, la pluie a remplacé la neige et la glace a fondu, mais le mauvais temps n’a pas dissuadé la population de manifester contre les menaces d’annexion du Groenland proférées à répétition par le président américain. « C’est exceptionnel !, s’enthousiasme Kuupik Kleist, un ancien Premier ministre groenlandais. De toute ma vie, je n’ai jamais vu une aussi grande manifestation ici. Nous envoyons un signal clair à Donald Trump : nous ne voulons pas faire partie des États-Unis. »
Après une minute de silence pour honorer les ancêtres, le long cortège s’est ébranlé depuis le siège du Parlement, dans le centre-ville, jusqu’au quartier du port de pêche, devant le consulat des États-Unis dont les drapeaux avaient opportunément été enlevés. « Le Groenland n’est pas à vendre », pouvait-on lire sur les pancartes des marcheurs, ou la formule Maga détournée en « Make Americans Go Away » (« Faites partir les Américains »), et même, peint sur un drap, « Yankee Go Home ! ».
Les menaces de plus en plus précises et réitérées de Donald Trump ont plongé l’île dans l’anxiété, et l’arrivée de soldats danois ainsi que de quelques dizaines de renforts envoyés par des pays européens alliés du Danemark, dont la France, n’a pas suffi à rasséréner complètement les Groenlandais. Samedi, les habitants de Nuuk ont déambulé unis en chantant leur attachement à leur terre. Même si les nuages venus des États-Unis s’amoncellent, ils espèrent encore convaincre Donald Trump de les laisser en paix.
Entre 5 000 et 6 000 personnes
Ému aux larmes, Jan Köhler, l’un des organisateurs, n’en revient pas du succès de son initiative transpartisane : organisée en moins de trois jours, la marche pacifique a réuni des protestataires de tous les bords politiques et de toutes les origines sociales. « La police m’a dit qu’il y avait entre 5 000 et 6 000 personnes, plus du quart de la population de la ville », affirme Köhler. Compte tenu des gens qui travaillaient, des enfants, des personnes âgées et de tous ceux qui avaient déjà un programme établi pour ce samedi, cela représente un vrai succès.
« Nous avions besoin de nous retrouver pour nous épauler, poursuit Jan Köhler. Les enfants ne dorment plus à cause des fake news alarmistes sur les réseaux sociaux. Même moi, je dors mal. Nous avons peur, car les menaces sont bien réelles. Bien sûr, nous avons le droit pour nous : l’agression d’un État par un autre État est illégale. Nous avons le droit de décider pour nous-mêmes selon le principe internationalement reconnu d’autodétermination. Mais que peut-on faire lorsque c’est le pays le plus fort du monde qui vous agresse, un pays membre du Conseil de sécurité de l’ONU, qui plus est un allié historique ? Comment résister ? »
C’est le pot de terre contre le pot de fer, mais cette manifestation a lancé un message clair et poignant : les habitants ne veulent ni d’un rachat ni d’une annexion et considèrent les mots du président américain comme une insupportable agression. Un sondage effectué plus tôt ce mois-ci a montré que 85 % des habitants rejettent un rattachement aux États-Unis et que 6 % le souhaitent, mais aussi que les habitants rejettent majoritairement la tutelle danoise.
Méfiance envers la tutelle danoise
La marche avait pour mot d’ordre Kalaallit Nunaat kalaallit pigaat, ce qui signifie simplement, en langue kalaallisut (l’unique langue officielle sur l’île arctique) « le Groenland appartient aux Groenlandais ». Hormis quelques pancartes et un discours en anglais, slogans, chants, allocutions et harangues ont été scandés en kalaallisut, rien en danois. Alors que le Premier ministre groenlandais, Jens-Frederik Nielsen, a laissé entendre cette semaine, lors d’une conférence de presse, qu’en ces circonstances exceptionnelles le Groenland choisirait le Danemark plutôt que les États-Unis, les habitants de l’île revendiquent avant tout leur droit à se débarrasser de la tutelle danoise.
Pour l’ancien chef de gouvernement Kuupik Kleist, dans les turbulences actuelles, le moment serait mal choisi pour déclarer l’indépendance : « Sans la protection du Danemark et des alliés européens, Donald Trump ne ferait qu’une bouchée du Groenland. » Une prudence que le musicien et artiste Nino Fencker écarte d’un revers de main : il ne croit pas un seul instant que le Danemark puisse contrecarrer les plans du président américain, mais il redoute que le gouvernement danois utilise cette excuse pour renforcer son emprise sur l’île.

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