Congrès marginalisé, justice défiée, ennemis attaqués et maintien de l’ordre militarisé : Donald Trump a testé les limites du pouvoir présidentiel. La fièvre de la violence politique monte des deux côtés.
Dans son discours d’investiture, le 20 janvier 2025, Donald Trump le promettait à ses concitoyens : « L’âge d’or de l’Amérique commence aujourd’hui. » Un an plus tard, le « golden age » se fait attendre. Fort de sa victoire sans appel face à Kamala Harris et d’un Congrès contrôlé par les républicains, le président américain a gouverné avec force et furie. Il a gracié les émeutiers du Capitole, purgé l’administration fédérale avec l’aide d’Elon Musk, bloqué des fonds alloués par le Congrès, défié l’ordre d’un juge et demandé à son département de la Justice de poursuivre ses ennemis politiques.
Une partie des Américains applaudissent mais des millions manifestent contre le « roi Trump » et contre les opérations musclées de la police de l’immigration et le déploiement de la garde nationale. Des confrontations parfois violentes qui ont culminé lors de la mort d’une mère de famille à Minneapolis, tuée par un agent de l’ICE le 7 janvier. Les États-Unis traversent une période de turbulences également marquée par les assassinats politiques du militant conservateur Charlie Kirk et d’une élue démocrate. Retour sur 12 mois sous tension permanente.
Des purges pour démanteler « l’État profond »
Donald Trump a tiré les leçons de son premier mandat, marqué par d’innombrables fuites dans les médias et la résistance de fonctionnaires de carrière. De retour dans le Bureau ovale, le président américain signe par décret le démantèlement de ce qu’il considère comme le « deep state » (« État profond »). Il reclasse des dizaines de milliers d’employés fédéraux, jusque-là protégés par un statut de neutralité, en agents « politiques » révocables à la discrétion du président. Un seul critère : la loyauté absolue.
Le président américain installe des fidèles à la tête du département de la Justice (Pam Bondi), du FBI (Kash Patel) et du Pentagone (Pete Hegseth). Des agents et des procureurs, qui avaient participé aux enquêtes sur la présidentielle de 2020 ou sur les documents classifiés emportés à Mar-a-Lago, ainsi que des généraux jugés trop « woke » sont mis à pied.
Pour dégraisser l’administration américaine, Donald Trump crée le département à l’Efficacité gouvernementale (Doge). Elon Musk et sa jeune garde inexpérimentée – pour certains à peine sortis de l’université et même du lycée – accèdent à des données sensibles de millions d’Américains et à des infrastructures critiques, comme le système du paiement du Trésor. Un ultimatum est adressé à 2,3 millions d’employés fédéraux, qui doivent justifier leur valeur ou partir – au total, les effectifs ont été réduits d’environ 10 %, une baisse significative sur une année.
La tronçonneuse du Doge affaiblit fortement l’Usaid, l’agence américaine pour le développement international, qualifiée d’organisation « criminelle » par Elon Musk, qui comptait plus de 10 000 employés et distribuait chaque année des dizaines de milliards de dollars d’aide, notamment en Afrique. Mais alors que Musk et Trump promettaient entre 1 000 et 2 000 milliards de coupes (jusqu’à 30 % du budget fédéral), le Doge revendique aujourd’hui 215 milliards d’économies : un bilan exagéré et truffé d’erreurs, selon des analyses du New York Times et de Politico, qui n’a pas empêché les dépenses de l’État américain d’augmenter de près de 1 % en 2025.
Le Congrès mis sur la touche
En plein bras de fer sur l’action du Doge, le patron des démocrates au Sénat, Chuck Schumer, dénonce l’action d’un « gouvernement de l’ombre » qui n’a « pas l’autorité pour fermer des programmes fédéraux ou prendre des décisions sur les dépenses ». Car aux États-Unis, c’est bien le Congrès qui détient les cordons de la bourse. Mais Donald Trump ne semble pas s’en soucier : au-delà de l’Usaid, il gèle des fonds déjà votés destinés à l’aide humanitaire, à des programmes climatiques et environnementaux et coupe des subventions sociales, principalement pour des États contrôlés par des démocrates.
Sans totalement remettre en cause une loi centrale de 1974, les juristes de l’administration Trump défendent, au nom de la théorie constitutionnelle controversée de l’exécutif unitaire, une discrétion du président pour retarder ou bloquer des dépenses, notamment au nom de la sécurité nationale. La partie de ping-pong judiciaire continue, et la Cour suprême pourrait être amenée à trancher sur le fond ce point fondamental.
Plus largement, avec une courte majorité républicaine à la Chambre des représentants, Donald Trump a principalement gouverné par décrets : il en a signé davantage en un an – plus de 221 – que pendant tout son premier mandat, un chiffre entre 3 et 10 fois supérieur à ses prédécesseurs pour une première année à la Maison-Blanche. Il faut remonter à Franklin Roosevelt en 1941, pendant la Seconde Guerre mondiale, pour trouver un président qui avait davantage utilisé son stylo.
Sa principale victoire : l’adoption d’une gigantesque loi budgétaire qui a pérennisé de coûteuses baisses d’impôts. Mais l’unité du camp Maga s’est fissurée sur l’affaire Epstein, avec une fronde menée par les républicains Thomas Massie et Marjorie Taylor Green pour rendre public le dossier. L’élue de Géorgie, qualifiée de « traître » par le président américain, a fini par claquer la porte du Congrès en estimant que Donald Trump avait trahi sa doctrine « America First » avec ses interventions en Iran et au Venezuela.
Croisade contre les juges et instrumentalisation de la justice
C’est sur l’immigration que Donald Trump s’est montré le plus agressif, après une élection qui s’est en grande partie jouée sur ce dossier. En mars dernier, il invoque une loi de 1798, l’Alien Enemies Act, pour expulser, sans audience judiciaire, 261 Vénézuéliens présentés comme des membres du gang Tren de Aragua (TDA). Direction le Cecot, une prison de haute sécurité du Salvador, via un accord financier avec le président Nayib Bukele, qui se présente comme « le dictateur le plus cool de la planète ».
Le juge James Boasberg, nommé par Barack Obama, ordonne que les deux avions qui les transportent fassent demi-tour, en vain. L’administration Trump ignore la directive et justifie son refus en expliquant que les appareils sont sortis de l’espace aérien américain. Washington envoie également au Cecot Kilmar Abrego Garcia, un Salvadorien entré illégalement aux États-Unis en 2011 mais qui ne pouvait pas être expulsé dans son pays d’origine, où sa vie était menacée par un gang. Le département de la Justice (DOJ) reconnaît une « erreur administrative » mais fait traîner le dossier pendant trois mois, jusqu’à ce que la Cour suprême ordonne à l’administration de faciliter son retour aux États-Unis – sans se prononcer sur le fond.
En défiant ainsi le pouvoir judiciaire, Donald Trump a plongé les États-Unis « en pleine crise constitutionnelle », a confié au Point Kate Shaw, professeure de droit constitutionnel à l’université de Pennsylvanie. David Kochel, ex-stratège de la campagne de Jeb Bush, juge que l’Amérique n’en est pas là et ne le sera pas « tant que Donald Trump ne choisira pas d’ignorer une décision de la Cour suprême ».
Alors qu’une grande partie de son mandat se joue devant des tribunaux souvent saisis par des États démocrates, le locataire de la Maison-Blanche a multiplié les attaques contre des magistrats « communistes » et « corrompus », allant même jusqu’à réclamer l’impeachment du juge Boasberg. Cela lui a valu un rappel à l’ordre aussi rare qu’exceptionnel du chef de la Cour suprême John Roberts.
En 2023, Donald Trump avait lancé à ses supporters « I am your retribution » (« Je suis votre vengeance »). Parole tenue : il a commencé l’année par gracier 1 600 de ses partisans condamnés pour l’assaut contre le Capitole du 6 janvier 2021. Même ceux condamnés pour « complot séditieux », comme l’ex-chef des Proud Boys, Enrique Trio, ou le leader des Oath Keepers, Stewart Rhodes, ont été libérés grâce à des commutations de peine.
À l’inverse, une dizaine de bêtes noires du président américain – ainsi que des universités et des médias – sont désormais dans le collimateur du département de la Justice. Le 20 septembre, Donald Trump voulait, selon le Wall Street Journal, envoyer un message privé à la procureure générale Pam Bondi mais le publie par accident sur Truth Social. Il s’agace que « rien ne soit fait », notamment contre l’ancien patron du FBI James Comey et la procureure de l’État de New York, Letitia James. Cinq jours plus tard, Comey est inculpé pour « parjure » et « entrave à la justice ». L’inculpation de James pour « fraude hypothécaire » suit début octobre. Fin novembre, un juge annule ces poursuites, estimant que la nomination de la procureure par intérim en charge de ces deux dossiers est invalide – l’administration Trump a depuis fait appel. Le patron de la Fed, Jerome Powell, qui ne baisse pas assez vite les taux directeurs au goût de Donald Trump, est également visé par une enquête du DOJ. Des pressions dénoncées par des anciens dirigeants de l’institution et plusieurs élus républicains.
« La démocratie représentative risque de basculer vers un système où les ennemis politiques sont punis et les alliés protégés. C’est le genre de choses qui se produit dans la Russie de Poutine », dénonce Richard Painter, ancien conseiller à l’éthique de la Maison-Blanche sous George W. Bush. Une partie de l’Amérique proteste : les manifestations « No Kings » (« pas de rois ») ont rassemblé plusieurs millions de personnes le 14 juin et le 18 octobre.
Garde nationale et police de l’immigration : les États-Unis sous tension
Pendant la campagne, Donald Trump avait promis « la plus grande opération d’expulsions de l’histoire de notre pays ». Mais début juin, les chiffres des reconductions à la frontière peinent à dépasser ceux des administrations précédentes. Stephen Miller, principal architecte de la politique migratoire de Donald Trump, fixe alors un objectif cinq fois plus élevé : 3 000 arrestations par jour.
La police de l’immigration (Immigration and Customs Enforcement) muscle ses tactiques et se concentre sur les centres urbains de villes démocrates. L’ICE ne cible plus uniquement les criminels violents mais également les travailleurs en situation irrégulière. À Los Angeles, une opération qui sème la panique dans la communauté latino est suivie de violences circonscrites à un quartier, avec des manifestants qui lancent des cailloux sur des agents et incendient plusieurs véhicules. Donald Trump décide d’envoyer 2 000 militaires de la garde nationale – des effectifs d’États voisins qu’il fédéralise – et 700 marines pour « restaurer l’ordre » et « libérer Los Angeles de l’invasion de migrants ». Il le fait contre l’avis du gouverneur de Californie, une première depuis 1965. Gavin Newsom accuse Trump de « fabriquer une crise » et de se comporter en « dictateur ».
Les opérations musclées de l’ICE provoquent des manifestations émaillées de violences à Portland et à Chicago. Donald Trump détourne par l’IA le film Apocalypse Now et écrit « J’aime l’odeur des expulsions le matin. Chicago va découvrir pourquoi [le département de la Défense] s’appelle le département de la GUERRE ».
« Le président des États-Unis menace d’entrer en guerre contre une ville américaine. Ce n’est pas une blague. Ce n’est pas normal », répond J. B. Pritzker, gouverneur démocrate de l’Illinois.
Un juge fédéral déclare la présence de la garde nationale à Los Angeles illégale, et un autre bloque le déploiement prévu à Chicago. La Cour suprême, sans se prononcer sur le fond, rejette un appel de l’administration américaine. Donald Trump est contraint de faire machine arrière, au moins pour l’instant. Environ 2 W4ZZI7LR5RCYVOPVET46727Q3I
000 militaires restent en revanche déployés à Washington – le district de Colombie n’ayant pas de gouverneur, la garde nationale est directement sous l’autorité du président.
Explosion de la violence politique
Dans une Amérique plus fracturée que jamais, l’inquiétante augmentation des violences politiques continue. Le 13 avril, la résidence du gouverneur de Pennsylvanie Josh Shapiro, de confession juive, est incendiée pendant qu’il dormait. Le mois suivant, deux jeunes employés de l’ambassade d’Israël à Washington sont abattus près du Capital Jewish Museum par un suspect qui dit « l’avoir fait pour Gaza ».
Le 14 juin 2025, une élue démocrate du Minnesota, Melissa Hortman, et son mari sont tués par balle à leur domicile. Le 10 septembre, c’est le jeune militant conservateur Charlie Kirk qui est assassiné. Le tireur, âgé de 22 ans, avait gravé « Hey fasciste, attrape ! » sur les douilles. Un séisme qui survient un peu plus d’un an après la tentative d’assassinat ayant visé Donald Trump en Pennsylvanie.
Le 26 novembre, un ressortissant afghan tire sur deux militaires de la garde nationale près de la Maison-Blanche et tue la jeune Sarah Beckstrom, âgée de 20 ans. Et le 7 janvier, un policier de l’ICE abat l’Américaine Renee Good, qui tentait de fuir au volant en marge d’une manifestation.
La violence politique aux États-Unis provient désormais à la fois de la gauche et de la droite, un phénomène rare et particulièrement dangereux.
Robert Pape, chercheur à l’université de Chicago
La secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, dénonce un acte « de terrorisme intérieur ». De la « propagande » et des « mensonges », répondent les élus démocrates, selon qui la mère de famille était là comme « observatrice ». Alors que des manifestations violentes continuent à Minneapolis, Donald Trump a menacé le 15 janvier d’invoquer l’Insurrection Act de 1807, qui permet de déployer des forces armées actives pour des missions de maintien de l’ordre intérieur. George Bush père y avait eu recours en 1992 lors des émeutes de Los Angeles qui avaient suivi l’acquittement des policiers qui avaient passé à tabac Rodney King. Le président américain avait toutefois répondu à une demande d’aide du gouverneur Wilson.
« Les États-Unis sont entrés dans une ère de populisme violent », analyse Robert Pape, enseignant-chercheur qui quantifie les menaces et les attaques contre des élus et responsables publics à l’université de Chicago. La différence avec les années 1970-2015, selon lui, c’est que depuis le premier mandat de Donald Trump, « la violence politique aux États-Unis provient désormais à la fois de la gauche et de la droite, un phénomène rare et particulièrement dangereux ».
Un chiffre inquiète particulièrement le chercheur : selon un sondage qu’il a réalisé à l’automne 2025, plus d’un quart des personnes qui se disent démocrates estiment que le recours à la force est justifié « pour écarter Donald Trump de la présidence » ; autant de républicains approuvent d’avoir recours à l’armée « pour réprimer des manifestations contre l’agenda de Donald Trump ». C’est trois fois plus que l’année précédente.
Robert Pape dénonce le rôle de la rhétorique incendiaire des deux camps. Donald Trump qui attaque tous les jours « la gauche radicale » et parle « d’ennemi de l’intérieur », et certains démocrates trop prompts à comparer l’action de l’administration Trump au IIIe Reich. Alors que l’Amérique s’apprête à fêter son quart de millénaire cet été, il estime que la température ne baissera pas sans initiative ou déclaration collective dénonçant la violence politique. Peu probable avec des élections de mi-mandat qui se profilent en novembre, et dont les résultats s’annoncent plus disputés que jamais.

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