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La peur d’une annexion américaine mobilise le Groenland

La peur d’une annexion américaine mobilise le Groenland

Une frégate et un croiseur mouillent sur les docks de Nuuk, la capitale du Groenland, au sud-ouest de l’île, tandis qu’un autre bâtiment croise dans les eaux de la baie. Après avoir salué rapidement un officier, trois marins danois en treillis grimpent sur la passerelle de la frégate Thetis F357. À en croire le lieutenant Jens, l’exercice ne comporte rien d’exceptionnel : « Effectuer des patrouilles dans le fjord, se montrer et rassurer la population. » Dans le vent frais, des flocons tourbillonnent ; la température a chuté de dix degrés en vingt-quatre heures pour revenir aux normales de saisons : environ – 10 °C.

La frégate F357, l’une des quatre de ce tonnage aux mains de la marine royale danoise, a sillonné les eaux glaciales de l’Arctique trente-cinq ans durant, bravant icebergs et intempéries. Mais elle arrivera bientôt en bout de course. L’un de ses canons, hors d’usage, a été démantelé. Et l’état-major a préféré surseoir à son remplacement en attendant de moderniser l’ensemble de sa flotte à l’horizon 2030. « Ce bateau ne fera pas la guerre, pronostique un pêcheur local qui décharge de son chalutier des caisses de haddock. Les avaries le cloueront à quai avant le premier coup de canon ! »

Si l’on avait dit hier aux Groenlandais que le danger viendrait un jour de l’Amérique, un territoire situé à seulement quelques milliers de kilomètres, ils ne l’auraient pas cru. Or, c’est bien la réalité. À Nuuk, les menaces d’annexion du Groenland, proférées à répétition par le président Donald Trump, sont désormais prises au sérieux et la circonspection a cédé la place à la peur. Deux cents soldats danois, y compris des membres des forces spéciales, ainsi qu’une quarantaine de militaires européens viennent d’être déployés en urgence sur l’île dans le cadre de l’opération « Arctic Endurance ».

Cet exercice, qui doit en théorie durer jusqu’au printemps, revêt essentiellement une valeur symbolique selon un militaire danois d’origine groenlandaise : « Nous ne sommes pas ici pour participer à un conflit, mais pour anticiper un futur déploiement. Il s’agit surtout de montrer notre unité avec nos alliés face à toutes les menaces possibles », explique-t-il avec un sourire entendu. Les militaires nouvellement arrivés sont déjà largement repérés par la population. Ils ont pris d’assaut les hébergements de Nuuk, dont beaucoup affichent complet.

Situé au bout d’une impasse envahie par la neige, l’hôtel Aurora est le théâtre d’une fourmillante activité. Deux colosses néerlandais y prennent le petit déjeuner avant d’enfiler leurs vareuses et de partir à pied vers le Commandement arctique, au port, non sans avoir préalablement ferré leurs bottes de crampons pour affronter les plaques de glace. « Nous ne sommes que deux représentants de la marine néerlandaise, mais parfois deux personnes suffisent pour accomplir une mission, témoigne l’un d’eux. Nous sommes venus sans bateau. Mais nous n’en avons pas besoin pour faire du repérage et de la coordination. » Ils préparent, en précurseurs, le possible déploiement de troupes plus nombreuses.

« Les Allemands ont pris peur »

Dans une escalade verbale dont elle cherche, avec une incroyable mauvaise foi, à rendre responsable les Européens, l’administration Trump multiplie les menaces militaires et douanières. Alors forcément les Danois tentent de se préparer au pire. Notamment en déployant des forces spéciales sur les sites stratégiques groenlandais : la capitale donc, mais aussi les aéroports ou une centrale hydroélectrique.

Une quinzaine de Français participent à ce très sérieux exercice. Ils ont été envoyés à Kangerlussuaq, une ville distante de 320 kilomètres de Nuuk et qui abrite le deuxième plus grand aéroport de l’île. Arrivés avant les Français, quinze Allemands ont déjà plié bagage. En tout, ils ont passé moins de quarante-huit heures sur zone. « Ils sont partis sans demander leur reste, avant d’achever leur mission », constate, laconique, un soldat présent sur place.

« Les Allemands ont pris peur », observe l’ancien sénateur macroniste André Gattolin, auteur de plusieurs rapports parlementaire sur la sécurité globale et notamment sur l’Arctique et le Groenland, dont il est un fin connaisseur. « Mais il n’y a rien d’étonnant à leur volte-face. L’idée de participer à cet exercice venait principalement des milieux militaires. L’opinion publique allemande est plutôt sceptique ; elle n’apprécie pas les interventions extérieures. Quant aux partis politiques, notamment le SPD, ils se montrent très prudents. Ils sont prêts à se déployer mais sous le parapluie de l’Otan ou de l’Union européenne seulement. »

Que peut-on faire lorsque c’est le pays le plus fort du monde qui vous agresse ?

Jan Köhler

Jadis isolé, le Groenland se mue en zone stratégique, ce qui ne rassure pas ses habitants, bien au contraire. « J’ai peur, s’alarme Jan Köhler, un Danois établi dans l’île depuis plus de vingt ans. Nous avons glissé presque du jour au lendemain dans une situation d’incertitude. Mes enfants ne dorment plus à cause des fausses informations alarmistes sur les réseaux sociaux. Bien sûr, nous avons le droit pour nous car l’agression d’un État par un autre État est illégale. Mais que peut-on faire lorsque c’est le pays le plus fort du monde qui vous agresse ? Comment résister à un pays membre du Conseil de sécurité de l’ONU ? »

« Le Groenland n’est pas à vendre ». Des habitants de Nuuk manifestent le 17 janvier. © (Boris Mabillard pour « Le Point »)

Ce père de famille a décidé de prendre le taureau par les cornes « Nous, habitants du Groenland, sommes les premiers concernés. Face au danger, nous avons besoin de nous retrouver et de nous faire entendre. » En seulement trois jours, avec une demi-douzaine d’amis, il a donc organisé la plus grande manifestation de l’histoire de ce territoire. Avec un certain succès puisqu’un quart des 20 000 habitants de Nuuk ont défilé dans les rues le 17 janvier dernier, afin de protester contre les menaces de Donald Trump. « Nous ne voulons pas des États-Unis ici ! Nous refusons d’être traités comme des marchandises », scandait une manifestante, en face du petit bâtiment couleur brique du consulat américain déserté pour l’occasion, lors de cette manifestation à laquelle Le Point a pu assister.

Sur place, le désir d’indépendance est dans toutes les bouches. « Kalaallit Nunaat kalaallit pigaat », peut-on lire. Ce qui signifie dans la langue locale, le kalaallisut : « Le Groenland appartient aux Groenlandais. » Seulement, si les cinq principaux partis politiques représentés au Parlement groenlandais s’accordent sur leur envie d’indépendance, ils diffèrent sur le calendrier pour y parvenir. L’ancien Premier ministre Kuupik Kleist plaide pour une émancipation négociée et en douceur. « Nous ne sommes pas encore prêts pour voler de nos propres ailes, justifie-t-il. Déclarer l’indépendance maintenant signifierait se jeter dans la gueule du loup. Nous avons besoin de la protection du Danemark, notamment pour résister à la convoitise des États-Unis. »

« Entre deux feux »

Il faut dire qu’environ la moitié du budget groenlandais est abondée par des subventions venant de Copenhague. À eux seuls, les secteurs de la santé et de l’éducation engloutissent près de la moitié des dépenses publiques. « L’éducation coûte d’autant plus cher ici que les distances sont très grandes et que les localités sont très éloignées les unes des autres. Maintenir une école dans une communauté de moins de 100 habitants à des centaines de kilomètres du prochain village tient du défi. »

Des soldats danois arrivent en renfort au port de Nuuk, le 18 janvier. © (MADS CLAUS RASMUSSEN/MADS CLAUS RASMUSSEN/Ritzau Scanpix via AFP)

Ceci dit, tout le monde n’est pas aligné. Pele Broberg, le chef du principal parti d’opposition, fulmine. « Les Danois utilisent l’excuse de la menace américaine pour consolider leur emprise sur le Groenland. La solution ne peut en aucun cas être la militarisation du Groenland. Les Danois ne sont pas en mesure de faire la guerre aux États-Unis. Les Européens non plus, d’ailleurs. Il faut faire jouer la diplomatie pour obtenir une désescalade. Nous n’avons d’autre ambition que de vivre en paix avec nos voisins. D’ailleurs, le monde entier s’était entendu pour faire de l’Arctique une zone de paix. À la place du dialogue, les Danois et les États-Unis s’affrontent. Et nous, les Groenlandais, nous sommes au milieu, pris entre deux feux. »

Les relations entre le Danemark et ses alliés européens, d’une part, et les États-Unis, de l’autre, s’enveniment chaque jour davantage, avec pour conséquence une dangereuse surenchère militaire. Washington a d’ailleurs envoyé des troupes supplémentaires vers sa base de Pituffik, dans le nord du Groenland.

Le président Trump est au sommet d’un arbre dont il ne sait plus comment descendre.

Pele Broberg

Pour l’ancien sénateur André Gattolin, « les menaces de Donald Trump d’imposer des taxes douanières ne se concrétiseront pas, car elles seront retoquées par la Cour suprême. D’un point de vue juridique, le recours à ces mesures financières dans un contexte de pression sur des pays alliés nécessite l’aval du Congrès. En revanche, cette rhétorique agressive pourrait servir de prélude à une offre d’achat chiffrée ou à une action politique ou militaire de portée limitée comme l’annexion de la base de Pituffik ou de celle de Kangerlussuaq ».

Donald Trump s’est-il pris au piège de son escalade verbale ? Selon Pele Broberg, « le président est au sommet d’un arbre dont il ne sait plus comment descendre ». Pour l’heure, les alternatives diplomatiques sont toutes tombées à l’eau. Il y a encore quelques mois, les défenseurs étasuniens de l’annexion du Groenland avaient des relais sur place. Ce sont ces derniers qui avaient œuvré à la venue du fils de Donald Trump, le 7 janvier 2025, à Nuuk.

Mais les conspirateurs ont déchanté. Leur quart d’heure de gloire a passé et les Groenlandais se retournent maintenant contre eux. Lors de la visite du fils du président américain, Jorgen Boassen, ancien maçon au chômage inconnu jusqu’alors, avait fait la une des journaux locaux en s’affichant, casquette Maga bien vissée sur la tête, aux côtés de la petite délégation venue de Washington. Avec lui, un élu local, Kuno Fencker, prônait des liens renforcés avec les États-Unis. Un an plus tard, ces deux personnages sortis de nulle part, qui ont subi des pressions de leurs compatriotes, ont quitté l’île. Le Point les a retrouvés… à Copenhague.