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Entre Trump et Poutine, les dessous des négociations commerciales Inde-UE

Entre Trump et Poutine, les dessous des négociations commerciales Inde-UE

Ursula von der Leyen et António Costa sont à New Delhi pour boucler un accord commercial historique. Les négociateurs indiens sont coriaces. « Un simple accord politique » serait dans les tuyaux.

Le seizième sommet UE-Inde a commencé à New Delhi. Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, et António Costa, le président du Conseil, sont arrivés dimanche à New Delhi. L’acmé de ce sommet est prévu pour le mardi 27 janvier avec la possible signature d’un accord commercial historique entre l’Europe et l’Inde. Mais l’aboutissement demeure « incertain » à ce stade, confie une source européenne. Les négociateurs planchent toujours sur les derniers détails d’un accord commercial annoncé comme « la mère de tous les deals » par Ursula von der Leyen.

Ursula von der Leyen et António Costa sont les invités d’honneur des célébrations de la fête de la République indienne lundi. Cela fait vingt ans que l’UE tâte le terrain d’un accord avec New Delhi.

Des négociateurs indiens coriaces

Le dernier rapport de négociation publié en octobre par la Commission après le quatorzième round révèle un tableau contrasté. Si le chapitre sanitaire et phytosanitaire a été bouclé, les discussions sur le commerce des biens – cœur nucléaire de tout accord commercial – « n’ont pas produit de percée significative », peut-on lire dans le document européen.

Les deux parties ont simplement « fait connaître leurs attentes » sur la libéralisation tarifaire et leurs « lignes rouges ». Euphémisme diplomatique pour signifier que chacun campe sur ses positions. Sur l’investissement, autre pilier stratégique, les « divergences substantielles persistent sur les questions clés » malgré une offre révisée indienne. Quant au développement durable et au climat, les deux parties restent divisées sur le caractère « contraignant et exécutoire » des engagements environnementaux. Dans l’accord avec le Mercosur, l’Accord de Paris sur le climat est une « clause essentielle », en principe opposable, même si les modalités pratiques sont discutées par les juristes.

14 rounds de négociations depuis juin 2022

Depuis la relance officielle des négociations le 17 juin 2022, après huit ans d’interruption, ce sont donc quatorze rounds qui se sont succédé sans parvenir à combler les écarts. Les négociateurs indiens ont la réputation d’être particulièrement coriaces, ne concédant que le strict minimum. Une réputation qui n’est pas usurpée.

Cette méthode de négociation, qui privilégie la maximisation des gains plutôt que l’équilibre des concessions, contraste avec la culture européenne du compromis. D’où ces années d’enlisement technique sur des sujets aussi cruciaux que le rythme de démantèlement tarifaire, les règles d’origine ou les normes de sécurité dans l’automobile et le secteur pharmaceutique.

L’agriculture exclue du deal

Bruxelles a toutefois tiré une leçon politique majeure de la difficile négociation avec les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay et Uruguay) : avec New Delhi, le secteur agricole a été exclu du périmètre de l’accord. Ce qui évitera de reproduire la révolte paysanne qui entoure l’accord avec les Sud Américains dont l’application provisoire dépendra, selon la Commission, de la capacité des partenaires sud-américains à ratifier cet accord chez eux.

Pour l’Inde, où près de la moitié de la main-d’œuvre travaille dans l’agriculture, accepter une ouverture du marché agricole aurait été politiquement suicidaire. Entre septembre 2020 et décembre 2021, l’Inde a connu, en effet, le plus vaste mouvement de protestation agricole depuis des décennies. Modi avait fait adopter en septembre 2020 trois lois visant à déréglementer le secteur agricole : libéralisation de la vente et du stockage des productions, autorisation pour les entreprises privées d’acheter directement aux producteurs en contournant le système de prix minimum garanti. Le gouvernement présentait ces réformes comme une modernisation nécessaire du secteur.

Modi doit aussi ménager ses agriculteurs

Mais des centaines de milliers d’agriculteurs, principalement du Pendjab, de l’Haryana et de l’Uttar Pradesh – le grenier à blé indien –, ont campé pendant plus d’un an aux frontières de New Delhi dans des conditions extrêmes. Selon les syndicats agricoles, environ 700 personnes sont mortes durant ces protestations, victimes du froid, de la chaleur, du Covid ou d’accidents. Le 26 janvier 2021, jour de la fête de la République, le mouvement a connu son moment le plus tendu lorsque des manifestants ont pris d’assaut le Fort Rouge historique dans le centre de la capitale.

Le 19 novembre 2021, Modi a capitulé dans un message télévisé surprise, annonçant l’abrogation des trois lois. Un retournement spectaculaire pour ce dirigeant réputé inflexible – seulement la deuxième fois qu’il retirait une législation depuis son arrivée au pouvoir en 2014.

Pour Ursula von der Leyen, échaudée par les tracteurs dans les rues européennes lors des discussions Mercosur, cette exclusion sectorielle offre un répit bienvenu. Pas besoin de convaincre la Copa-Cogeca (le principal syndicat agricole européen), pas de « clauses de sauvegarde » à négocier avec Paris ou Varsovie. Mais ce renoncement prive aussi l’UE d’un marché gigantesque : 1,4 milliard de consommateurs indiens dont le niveau de vie augmente rapidement.

L’impératif géopolitique prime

L’accord UE-Inde présente un intérêt géopolitique majeur qui dépasse largement le commerce. Dans un monde où Donald Trump a imposé des droits de douane punitifs de 50 % sur les produits indiens et menace quotidiennement l’ordre multilatéral, l’Union européenne cherche désespérément à prouver qu’elle reste un acteur commercial crédible. Multiplier les accords – Mercosur et Inde à quelques jours d’intervalle – permet de maintenir l’idée que l’UE pèse, avec sa méthode pacifique, face à l’unilatéralisme de Washington et Pékin, même si la substance du traité reste mince avec New Delhi.

Car les gains économiques immédiats seront modestes. La Commission elle-même chiffre à quatre milliards d’euros par an les droits de douane supprimés sur 120 milliards d’euros d’échanges actuels – soit 3,3 % d’économies. À comparer avec le Ceta canadien qui supprimait 99 % des droits de douane.

L’Inde, le 9e partenaire commercial de l’UE

L’asymétrie de la relation explique aussi les difficultés à conclure. Pour l’Inde, l’UE représente 11,5 % de son commerce total – l’un de ses tout premiers partenaires si on la considère comme un bloc unique. Pour l’UE, l’Inde ne pèse que 2,4 % de son commerce. Le pays des vaches sacrées n’est que le 9e partenaire commercial de l’UE, loin derrière les États-Unis (17,3 %), la Chine (14,6 %) ou même le Royaume-Uni (10,1 %).

L’objectif véritable est donc géostratégique : arracher progressivement l’Inde à l’orbite russe. New Delhi achète toujours massivement du pétrole à Moscou malgré les sanctions occidentales et maintient une position de neutralité sur l’Ukraine. Le nouveau « partenariat de sécurité et de défense » annoncé par Kaja Kallas – troisième du genre après le Japon et la Corée du Sud – vise explicitement à diversifier les fournisseurs militaires indiens, encore largement dépendants de l’armement russe. La perspective d’un accès au fonds SAFE, instrument européen de cent cinquante milliards d’euros pour la défense, pourrait accélérer ce basculement.

Quand Trump chante les louanges de Modi

Les tensions entre Washington et New Delhi facilitent le rapprochement indo-européen. En février 2025, Narendra Modi s’était rendu à Washington auréolé de l’espoir qu’une relation personnelle tissée au cours du premier mandat de Donald Trump le protégerait. À la Maison-Blanche, le président américain avait multiplié les effusions publiques, qualifiant le Premier ministre indien de « very special man ». Il avait évoqué avec nostalgie leur visite commune au stade de cricket d’Ahmedabad en 2020 devant 129 000 spectateurs.

Modi avait accepté des concessions douloureuses : rapatriement de 104 migrants illégaux sur un vol militaire américain, promesse d’achats d’armement de plusieurs milliards de dollars, réduction des tarifs moyens indiens de 13 % à 11 %. Le cadre bilatéral dit « COMPACT » annonçait l’objectif de porter le commerce bilatéral à 500 milliards de dollars d’ici 2030.

Modi résiste à Trump et soigne sa relation à Poutine

Mais en août 2025, Donald Trump imposait quand même des droits de douane punitifs de 50 % sur les produits indiens – la moitié explicitement destinée à punir les achats de pétrole russe. Les Européens s’en réjouissaient sans claironner : enfin Trump mettait indirectement la pression sur Moscou ! Narendra Modi n’a pas explicitement mentionné Trump dans sa réponse, préférant défendre l’idée plus générale de patriotisme économique. « J’en appelle aux citoyens de notre pays pour qu’ils privilégient les produits fabriqués en Inde », lance-t-il le 15 août, le jour de la célébration de l’Indépendance. Quelques jours plus tard, son ministre du Commerce, Piyush Goyal, est plus explicite : « L’Inde ne se pliera pas aux États-Unis et se concentrera plutôt sur de nouveaux marchés. »

Enfin, preuve de la détermination de Modi à défendre son autonomie : quelques mois plus tard, en décembre 2025, il reçoit Vladimir Poutine à New Delhi avec la pompe réservée aux partenaires stratégiques : drapeaux russo-indiens dans les rues de la capitale, bannières géantes de bienvenue, discussions sur de nouveaux contrats d’armement avec Moscou. Le message à Washington était limpide : l’Inde ne renoncerait pas à son autonomie stratégique, même sous pression économique. Cette double déconvenue – tarifs américains malgré les concessions, impossibilité de rompre avec la Russie – explique aussi pourquoi l’Inde veut finaliser un accord avec Bruxelles.

Emmanuel Macron mise beaucoup sur l’Inde

La France, en particulier, mise lourdement sur l’Inde. Emmanuel Macron avait coprésidé avec Modi le sommet mondial sur l’intelligence artificielle à Paris en février 2025, affichant une proximité stratégique entre les deux démocraties. Paris a multiplié les contrats militaires, notamment la vente de vingt-six Rafale supplémentaires en avril dernier. Cette relation bilatérale privilégiée sert aussi les intérêts européens : la France utilise son influence pour pousser l’accord commercial.

Mardi, von der Leyen et Costa signeront probablement une « conclusion politique » – formule consacrée qui signifie un accord de principe sans les détails techniques finalisés. Les annexes tarifaires produit par produit, les calendriers précis de démantèlement douanier, les quotas sectoriels resteront à négocier dans les mois suivants. Puis viendra la procédure de ratification : vote du Conseil à majorité qualifiée, vote du Parlement européen, processus qui « peut mettre des mois à aboutir » selon la Commission.