INTERVIEW. Faut-il restructurer la dette sénégalaise ? Meissa Babou, enseignant en économie à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, s’y oppose fermement. Pour lui, une restructuration ouvrirait la voie à un ajustement structurel aux lourdes conséquences sociales, sans garantie de redressement durable.
Le Sénégal avance désormais sur une ligne de crête. Avec une dette publique qui dépasse 11 milliards d’euros — soit 132 % du PIB —, des révélations sur une « dette cachée » héritée du précédent régime et des marchés de plus en plus fébriles, Dakar affronte un moment de vérité. L’audit des finances publiques engagé depuis près de deux ans a mis au jour des engagements bien supérieurs aux chiffres officiels, faisant voler en éclats le récit d’une trajectoire budgétaire maîtrisée.
Dans ce contexte, le Fonds monétaire international (FMI) pousse à une restructuration, tout en rappelant que le choix reste souverain. Une option que les autorités sénégalaises refusent catégoriquement, malgré la montée de la charge des intérêts et l’assèchement des marges budgétaires. À cette pression financière s’ajoute désormais un tournant diplomatique majeur : la France plaide en faveur d’une restructuration et a fait passer le message à Pékin, principal créancier bilatéral avec Paris, alors même que les discussions avec l’institution de Bretton Woods pour un nouveau programme piétinent.
Entre impératifs de crédibilité internationale, urgence sociale et risque d’asphyxie budgétaire, Dakar doit trancher. Restructurer maintenant ou repousser l’échéance au prix d’un choc plus brutal demain ? Deux économistes sénégalais défendent des lectures opposées d’un choix aux conséquences historiques. Meissa Babou, enseignant en économie à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar défend l’idée que le Sénégal ne doit pas restructurer sa dette.
Le Point Afrique : Malgré un endettement extrêmement élevé, estimé à 132 % du PIB, les autorités sénégalaises affirment, avec conviction, refuser une restructuration de la dette. Selon vous, faut-il restructurer la dette ?
Meissa Babou : Non, pas du tout ! Un nouveau régime ne peut pas prendre le risque d’une opération qui peut s’étaler sur une décennie. On l’a vu au Ghana (actuellement en restructuration depuis 2023, ndlr). La restructuration prend tellement de temps ! Les discussions se font au cas par cas, avec les différents créanciers, et non en organisant un tour de table.
Lorsque vous restructurez, c’est vrai que vous avez l’avantage d’un remboursement allégé, les échéances sont renégociées. C’est très bien. Mais ce qu’on ne dit pas, c’est que dans cette restructuration, il y aura forcément un ajustement structurel sur le plan économique. Un ajustement qui passe par la suppression de toutes les subventions. Cette situation, nous l’avons déjà connue dans les années 1990 avec Abdou Diouf et la dévaluation du FCFA (1994). Nous avons beaucoup perdu. Nous avons cédé toutes les entreprises publiques. Beaucoup de choses ont été cassées !
Aujourd’hui, si le nouveau régime acceptait cette forme de restructuration, le FMI nous imposerait une vie extrêmement difficile, avec une inflation locale généralisée, qui pourrait provoquer un soulèvement populaire et déboucher sur un soulèvement politique. Voilà des risques que le régime ne peut pas prendre.
Est-ce qu’une restructuration signifie qu’un État est en banqueroute ?
Non, pas du tout. Mais le FMI estime que le Sénégal, dans peu de temps, sera incapable de payer. Depuis deux ans, le Sénégal rembourse. Nous sommes riches de pétrole, de gaz, de zinc, de diamants, d’or… Aujourd’hui, nous avons mis en place un ensemble de facteurs qui nous permettent de faire face. Déjà, il n’y a plus d’exonération fiscale. Toutes les entreprises vont payer l’impôt. Nous avons une baisse effective des dépenses publiques et pour la première fois un budget extrêmement rationalisé. Et enfin, le gouvernement a mis en place, un programme de redressement économique et social (PRES). Chaque année, au moins entre 1 000 et 1 500 milliards de FCFA seront levés grâce à de nouvelles fiscalités, sans impacter les populations dans l’aspect le plus sensible, celui de l’alimentation. Les prix des biens alimentaires ont même baissé, tout comme le prix de l’électricité depuis le 1er janvier, et en décembre, ceux du carburant, du gasoil, de l’essence.
Quels sont les risques de ne pas faire de restructuration ?
Le seul risque est de tomber dans une banqueroute. Mais je n’y crois pas. Comme le Premier ministre l’a dit, qu’on nous laisse nous débrouiller. Face au FMI, le Sénégal doit avoir du caractère et on n’acceptera pas de restructuration. Et si un jour, on ne peut plus payer, alors on restructurera. Comment pouvez-vous imposer à un pays une restructuration ? Le FMI ne propose de toute manière qu’un accompagnement budgétaire extrêmement faible.
Le FMI dit s’en remettre aux choix souverains du Sénégal. Jusqu’où cette souveraineté est-elle compatible avec les contraintes financières actuelles ?
Oui, et c’est ce que nous faisons. Nous n’allons pas restructurer notre dette. Il est vrai que nous rencontrons des difficultés d’investissement. Le pays avait l’habitude de souscrire des eurobonds de 5 000 milliards à 10 000 milliards pour investir. Nous souffrons d’une absence d’investissement majeur, mais les Sénégalais ont compris que ce gouvernement qui a hérité d’un endettement extrêmement lourd ne peut pas immédiatement investir. Le plus important est de régler toutes les dépenses courantes. Ce qui est fait. Les fonctionnaires sont payés le 28 du mois. Les problèmes des inondations, de l’agriculture ont été réglés.
Bien sûr, quand un pays arrive à ce niveau d’endettement, il y aura forcément des problèmes de trésorerie. À ce jour, les besoins de financement ont été couverts grâce aux appels publics à l’épargne (APE). Le Sénégal a engrangé environ 1 200 milliards de FCFA. Ces APE sont passés sur le marché local, en FCFA. Cela nous a sauvé.
Pour recourir aux APE, il est crucial de préserver la confiance des partenaires et de l’ensemble des investisseurs. Cette crédibilité représente un élément fondamental de l’équation. Quelle est votre analyse ?
Oui. Le Sénégal bénéficie d’une excellente perception sur le plan régional. Quid des agences de notations (les grandes agences de notations ont abaissé plusieurs fois la note du Sénégal depuis les révélations du montant de la dette cachée, ndlr) ? Cela n’a pas eu d’impact, en tout cas, sur le marché de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM). Très régulièrement, le Sénégal lève sur le marché régional 400 à 500 milliards. Et jusqu’à présent, ça marche.
Mais ces emprunts devront être remboursés : n’alimentent-ils pas, à terme, une nouvelle spirale de la dette ?
C’est mieux qu’une restructuration. On préfère emprunter et payer plutôt que d’être restructuré. Tout sauf la restructuration, qui est une catastrophe économique. C’est l’arrêt du développement.
Quand on parle de dette cachée, quelle est la part de responsabilité du FMI ?
Ce n’est pas seulement le président Macky Sall qui est responsable, le FMI est bien une autorité de surveillance! Où était-il quand la dette a été déclarée à 70 % du PIB, alors que nous sommes à 130 %? Sous ses yeux, il y a eu des micmacs, comme par exemple la société d’État qui gérait le patrimoine, cédée à une société privée, (SOGEPA) tout en restant sous le contrôle de l’État. Cette société a souscrit des emprunts avec des certificats de garantie de l’État central. Des entreprises privées ont bénéficié de garanties de l’État. C’est un problème.
Les experts du FMI sont ici, tous les trois mois, pourquoi ne posent-ils pas ces questions-là ? Ces faits étaient connus et publiés dans les journaux. Dans les 130% de dette, l’État central lui-même ne représente peut-être que 70 % à 75% d’endettement. Mais comme l’Etat a donné des garanties à des entreprises privées, cette dette explose.
Ce qui est encore plus grave, elles ont souvent été accordées pour de faux projets, des projets surdimensionnés, voire surévalués. Comment peut-on faire un petit train (Dakar-Diamniado) de 35 km à 1 200 milliards de FCFA ? Aujourd’hui, la population sénégalaise ne doit pas payer cette faute commise avec la complicité du FMI.
À force d’augmenter les recettes et de réduire les dépenses — comme le préconise le FMI — Dakar ne prépare-t-il pas, de facto, le terrain à un futur programme avec l’institution ?
Je crois que les efforts entrepris par le Sénégal montrent suffisamment aux experts du FMI qu’on n’a pas attendu d’être conscientisés pour essayer de trouver des alternatives. Tout ce que le FMI peut nous proposer dans la restructuration, ce serait peut-être l’équivalent de ce que le gouvernement a déjà proposé, à l’exception des subventions. Le FMI crée des problèmes plus qu’il n’apporte de solutions. Maintenant, qu’est-ce qui empêche le FMI, après tous les efforts que le Sénégal a entrepris depuis deux ans de venir travailler avec nous ?

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