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Guerre au Soudan, menaces rebelles : pourquoi le Tchad revient au centre du jeu français

Guerre au Soudan, menaces rebelles : pourquoi le Tchad revient au centre du jeu français

La visite du président Mahamat Déby Itno à Paris, ce 29 janvier, s’inscrit dans un contexte de haute tension : entre la guerre au Soudan et les fragilités internes, le Tchad cherche à sécuriser son pouvoir.

Plus d’un an après une rupture spectaculaire, Paris et N’Djamena ont choisi de tourner la page. La réception de Mahamat Idriss Déby Itno par Emmanuel Macron ce 29 janvier consacre le retour d’une relation pragmatique, où la realpolitik semble désormais l’emporter sur les exigences démocratiques affichées par la diplomatie française. Annoncée par l’Élysée comme l’ouverture d’un « partenariat renouvelé et mutuellement bénéfique », elle met fin à plus d’un an de relations glaciales, après la rupture unilatérale fin novembre 2024 de l’accord de coopération militaire et le départ des troupes françaises. Dernier point d’ancrage de Paris au Sahel, le Tchad demeure un pilier stratégique, et cette visite marque un tournant dans un dialogue renoué malgré un lourd passif politique et sécuritaire.

Un régime toujours contesté sur le plan démocratique

Propulsé au pouvoir en avril 2021 sous l’œil bienveillant d’Emmanuel Macron à la mort de son père Idriss Déby Itno, Mahamat Idriss Déby a été élu président en mai 2024 lors d’un scrutin largement contesté. Depuis, le régime est accusé de dérives autoritaires et de verrouillage du jeu politique, notamment avec la modification de la Constitution qui a supprimé la limitation des mandats et allongé leur durée, renforçant la mainmise de l’exécutif.

Dans un communiqué conjoint, le Parti socialiste sans frontières (PSF) et Le Pacte des Bâtisseurs dénoncent une « légitimation politique d’un régime issu d’un processus non constitutionnel », pointant « de graves atteintes aux droits humains » : assassinats d’opposants, restrictions des libertés publiques et arrestations ciblées. Ils jugent la visite de Déby à Paris incompatible avec « les principes démocratiques et républicains » et mettent en garde contre une normalisation qui se ferait « au détriment des aspirations démocratiques du peuple tchadien ».

Au cœur des critiques figure le sort réservé à Succès Masra, figure majeure de l’opposition tchadienne, un temps Premier ministre, et dont l’arrestation en mai 2025 continue d’alimenter les accusations de répression politique. Pour Abdelkerim Yacoub Koundouguimi, président du mouvement d’opposition Le Pacte des Bâtisseurs, le cas Masra dépasse les clivages partisans.

« On ne défend pas quelqu’un pour ce qu’il a été ou fait par le passé, mais parce qu’il est victime d’une injustice. C’est une question de principes et de valeurs », insiste-t-il. Selon lui, Succès Masra a été « injustement arrêté, embastillé et politiquement éliminé à l’aide de preuves falsifiées, sans aucune valeur juridique ». Une dérive qu’il qualifie sans détour « d’assassinat politique ».

Cette affaire cristallise, aux yeux de l’opposition, le durcissement du régime et sa volonté de verrouiller le pouvoir. « Encore pire, on lui impute des faits qu’il n’a jamais commis », dénonce Abdelkerim Yacoub, qui voit dans la réception de Mahamat Idriss Déby à Paris un signal politique lourd. « La France est en train de basculer vers une diplomatie transactionnelle, où les intérêts priment sur les valeurs démocratiques qu’elle prétend défendre », accuse-t-il.

Paris entre valeurs affichées et intérêts stratégiques

À l’Élysée, le ton est pragmatique. Après l’audience accordée à l’ambassadeur français à N’Djamena, la présidence tchadienne a évoqué sa volonté de « redéfinir » une coopération appelée à « s’adapter aux enjeux actuels ». Traduction : Paris et N’Djamena cherchent un terrain d’entente après une rupture brutale, dans un contexte régional explosif.

La France, affaiblie au Sahel, reste attentive à la stabilité du Tchad, pays charnière aux frontières du Soudan, de la Libye et de la Centrafrique. Pour N’Djamena, l’enjeu est tout aussi clair : sortir d’un isolement diplomatique relatif et diversifier ses appuis sécuritaires, alors que les équilibres régionaux se recomposent.

La guerre soudanaise met le Tchad sous pression

Depuis la rupture sécuritaire avec Paris fin 2024, le régime tchadien a cherché à diversifier ses partenariats, resserrant ses liens avec les Émirats arabes unis, la Turquie et, dans une moindre mesure, la Russie.

Cette stratégie souverainiste s’inscrit dans un contexte régional profondément déstabilisé par la guerre au Soudan, dont le Tchad est devenu un acteur périphérique clé.

Ces dernières semaines, l’armée tchadienne a été frappée à plusieurs reprises par les Forces de soutien rapide (FSR) de Hemetti, alors même que N’Djamena était soupçonné de les soutenir. La chute d’El Fasher en octobre 2025 et l’arrivée de milliers de réfugiés soudanais (20 000 selon les estimations des Nations unies) ont transformé la frontière tchadienne en un terrain de tensions majeures, confrontant Mahamat Idriss Déby Itno à un dilemme : maintenir un soutien discret aux FSR pour préserver ses alliances avec les Émirats ou protéger l’intégrité du territoire et ses communautés, notamment les Zaghawas, dont il est en partie issu. Dans ce contexte explosif, le ministre de la Communication Gassim Chérif, interrogé par Radio France Internationale, a affiché la fermeté : « il n’est pas question que nos forces de défense et de sécurité soient prises à partie et qu’il y ait des Tchadiens qui meurent dans ce conflit ».

Cette situation illustre le dilemme du président Mahamat Idriss Déby Itno. Le Tchad avait jusqu’ici joué un rôle discret de soutien aux FSR en coordination avec les Émirats, mais la propagation des combats sur le territoire tchadien change la donne.

Cette pression extérieure se combine à des fragilités internes. Parallèlement, la recomposition de foyers rebelles à l’est et au sud, avec l’alliance inédite du CCMSR et du MPRD, accentue la menace de déstabilisation interne.

Selon Abdelkerim Yacoub Koundouguimi, président du Pacte des Bâtisseurs, « le pouvoir est conscient qu’il pourrait se retrouver dans une position délicate vis-à-vis des Émirats s’il se confrontait aux FSR, tout en risquant de se retrouver face au général al-Burhan, dont l’armée régulière pourrait reconquérir des territoires […]. Le régime craint pour sa sécurité et donc sa survie. »

Dans ce contexte, le soutien français — renseignement, observation militaire, logistique — pourrait redevenir un atout déterminant pour N’Djamena. Le contrôle des frontières orientales, la prévention de nouvelles rébellions et la stabilisation du front interne sont aujourd’hui des enjeux critiques pour le régime. La réception de Mahamat Idriss Déby à Paris s’inscrit ainsi dans un délicat exercice d’équilibrisme : tourner la page des tensions récentes avec Paris, tout en réaffirmant une souveraineté stratégique et en sécurisant un pouvoir fragilisé à l’intérieur et menacé à l’extérieur.

Une normalisation sous haute surveillance

Reste la question centrale : à quel prix ? Pour les oppositions tchadiennes, la rencontre Macron–Déby symbolise une dérive vers une diplomatie de l’intérêt, où la stabilité et les enjeux sécuritaires priment sur les exigences démocratiques. Le communiqué du PSF et du Pacte des Bâtisseurs alerte ainsi sur « les risques majeurs d’instabilité » et appelle la communauté internationale à ne pas sacrifier « la vie et la dignité du peuple tchadien » sur l’autel des calculs géopolitiques.

À Paris, on assure vouloir conjuguer dialogue et vigilance. Mais pour beaucoup, cette visite actera surtout le retour d’un réalisme assumé : dans un Sahel fragmenté, la France ne peut plus se permettre de choisir ses partenaires idéaux. Elle compose, quitte à brouiller le message qu’elle revendique depuis des années sur la démocratie et l’État de droit.