Longtemps réticente à soutenir un placement des Pasdaran sur la liste européenne des organisations terroristes, Paris a fini par s’y résoudre face à l’ampleur de la répression en Iran.
Tabou. C’est ainsi que le sujet était considéré en France. Depuis que la question du placement sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne des gardiens de la révolution, l’armée idéologique de la République islamique, avait été posée sur la table par des militants iraniens des droits de l’homme dès septembre 2022, en raison de leur rôle dans la répression des manifestants en Iran, Paris s’efforçait de botter en touche.
« L’enjeu pour nous, c’est d’avoir des mesures qui aient un effet utile », expliquait il y a deux semaines une source diplomatique. « Or, l’organisation est déjà sanctionnée par beaucoup de régimes européens. Elle est sanctionnée en tant que telle dans le régime “armes de destruction massive” et un certain nombre de ses branches et de ses responsables sont sanctionnés dans le “régime Syrie”, dans le “régime droits de l’homme”, dans le “régime drones et missiles” [fournis à la Russie] en Ukraine. C’est quand même une entité qui fait déjà l’objet d’un écheveau assez complexe et assez complet de sanctions. »
Techniquement, la décision de placer les « Pasdaran » (« gardiens » en persan, NDLR) sur la liste noire de l’UE ne peut être prise que par le Conseil de l’Union européenne et à l’unanimité des 27 États membres. Or, au début du mois de janvier, alors que la répression battait déjà son plein en Iran, trois pays – la France, l’Espagne et l’Italie – freinaient encore des quatre fers pour frapper les gardiens de la révolution.
En privé, des diplomates expliquaient que le maintien en Iran de nos deux « otages d’État », en les personnes de Cécile Kohler et Jacques Paris, deux touristes arbitrairement détenus à Téhéran depuis plus de trois ans et demi, compliquait la donne – et qu’une décision sur les Pasdaran couperait totalement la relation bilatérale avec le régime avec lequel la France et ses services discutent toujours. Le raisonnement français était renforcé par le fait que la dernière révolte populaire avait à nouveau été matée dans le sang par les autorités, sans provoquer de fissure au sein de la République islamique.
Le scénario d’un changement de régime de l’intérieur ne semble pas très probable.
Un diplomate
« Sur le plan intérieur, le scénario d’un changement de régime ne semble pas très probable aujourd’hui car celui-ci a l’air d’avoir tenu », confiait encore notre source diplomatique. « Si cette hypothèse était impulsée de l’extérieur par une campagne américaine particulièrement soutenue, il existerait aussi un risque de chaos, dans la mesure où nous ne voyons pas, en Iran, d’opposition structurée avec un projet et des leaders clairs qui pourront se substituer demain au régime. »
Mais après deux semaines de massacre à huis clos, et au fur et à mesure que le pays se reconnecte à Internet et qu’affluent les témoignages sur l’ampleur de la répression, qui aurait fait jusqu’à 30 000 victimes civiles selon certaines sources – et qui aurait notamment été perpétrée par les Pasdaran et leurs supplétifs miliciens bassidjis – la position française de blocage est devenue intenable.
« Lorsque le régime et son corps des gardiens de la révolution commettent des tueries de masses d’une ampleur sans précédent, la réponse doit être proportionnelle », souligne auprès du Point Mahmood Amiry-Moghaddam, directeur de l’ONG de défense des droits humains Iran Human Rights, basée à Oslo. « Le placement des Pasdaran sur la liste européenne des organisations terroristes correspond à la réponse ferme qui est attendue. »
La révolte au sein de l’UE a été lancée par le Parlement européen, qui a adopté jeudi 22 janvier une résolution appelant le Conseil de l’Union européenne à procéder « sans délai à la désignation complète du Corps des gardiens de la révolution islamique, notamment la milice Bassidj et la force Al-Qods, en tant qu’organisations terroristes ». Le salut est venu d’Italie : à peine quatre jours plus tard, Rome a fait volte-face et annoncé son intention de soutenir le placement des Pasdaran sur la liste noire européenne.
L’insoutenable répression de la révolte pacifique du peuple iranien ne peut rester sans réponse.
Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères
« Les pertes subies par la population civile lors des manifestations exigent une réponse claire », a déclaré lundi sur X le ministre italien des Affaires étrangères Antonio Tajani, précisant qu’il allait soumettre cette idée, « en coordination avec d’autres partenaires », lors d’une réunion du Conseil de l’UE ce jeudi à Bruxelles. Et à la veille de ce rendez-vous crucial, c’est la France qui a annoncé mercredi qu’elle se rangeait à son tour à l’avis général, entraînant l’Espagne dans son sillage.
« L’insoutenable répression de la révolte pacifique du peuple iranien ne peut rester sans réponse », a affirmé sur X le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot. « Avec nos partenaires européens, nous prendrons demain à Bruxelles des sanctions contre les responsables de ces exactions. L’accès au territoire européen leur sera interdit, leurs actifs seront gelés ».
Plus aucun obstacle politique ne s’oppose désormais à la désignation ce jeudi par le Conseil de l’UE des gardiens de la révolution comme organisation terroriste. « Si vous agissez en terroriste, vous devez être traité comme tel », a lancé la cheffe de la diplomatie européenne Kaja Kallas, peu avant le début de la réunion des ministres des Affaires étrangères des 27 à Bruxelles. « Je m’attends […] à ce que nous convenions d’inscrire les gardiens de la révolution iraniens sur la liste des organisations terroristes ».
Concrètement, le placement des Pasdarans sur la liste noire européenne impliquerait un gel des avoirs, une interdiction de fournir des fonds ainsi qu’une impossibilité de voyager pour ses 190 000 membres, dont beaucoup sont déjà soumis à ces restrictions dans le cadre du régime de sanctions de l’Union européenne. Mais au-delà de l’impact symbolique, les chancelleries occidentales entendent envoyer aux généraux iraniens un message politique selon lequel la répression des manifestations à un prix, et que leur propre avenir, ainsi que celui de leurs enfants, à l’extérieur de l’Iran est compromis par le jusqu’au-boutisme du guide suprême, l’ayatollah Khamenei, à qui ils rendent des comptes.
On se donne enfin les moyens concrets d’affaiblir le régime.
Ayda Hadizadeh, députée française
« Enfin ! Pendant des années la France a dissocié le dialogue diplomatique de la réalité des crimes commis en Iran. Inscrire les gardiens de la révolution sur la liste terroriste, c’est rompre avec cette hypocrisie : on ne traite plus le régime comme un partenaire avec qui on peut dialoguer puisqu’il est tenu par des terroristes qui répriment et torturent », réagit auprès du Point Ayda Hadizadeh, députée PS de la 2e circonscription du Val-d’Oise et présidente du groupe d’amitié France-Iran à l’Assemblée nationale. « On se donne enfin les moyens concrets de le sanctionner, de l’isoler et de l’affaiblir. Ce n’est pas seulement symbolique : c’est un outil opérationnel qui permet de geler leurs avoirs, d’interdire toute coopération financière, de poursuivre pénalement leurs relais en Europe et d’assécher les réseaux qui financent la répression et le terrorisme. C’est un arsenal juridique concret pour frapper le cœur du système mafieux qui dirige l’Iran. »
Si le revirement français est salué par certains en Iran, dans la diaspora, et apporte du baume au cœur d’une population traumatisée, certains diplomates s’interrogent néanmoins sur la pertinence de cette décision alors que l’Europe, et notamment la France, frappe aujourd’hui par son absence dans la résolution du dossier iranien, face au numéro de soliste de Donald Trump. « Nous venons de perdre le dernier levier de pression dont nous disposions sur la République islamique », s’agace ainsi un haut fonctionnaire français sous couvert d’anonymat.

Partager :