CHRONIQUE. Le lien transatlantique est rompu, même si certains Européens continuent de se leurrer. La France peut monter une coalition de pays qui refusent de se soumettre.
À Davos, Donald Trump nous a transmis un message clair : les États-Unis rompent le lien transatlantique qui, malgré les cahots, subsistait depuis 1945, fondé sur la conviction d’appartenir à la même communauté de valeurs et de sécurité.
Quelles valeurs partager avec l’administration américaine qui écrit, dans sa Stratégie Nationale de Sécurité, qu’elle soutient l’extrême droite européenne pour promouvoir le même illibéralisme sur les deux rives de l’Atlantique ? Quelle sécurité attendre d’un allié qui menace un pays européen, qui se fait l’avocat de la Russie auprès de l’Ukraine et qui fait douter de la crédibilité d’une garantie militaire qu’il est censé accorder aux autres membres de l’OTAN ?
« Trump always chickens out »
Cela étant, les menaces répétées, à droite et à gauche, ont rarement conduit jusqu’ici à leur mise en œuvre si ce n’est contre des adversaires faibles. En revanche, les reculs ne se comptent plus comme vient encore de nous le rappeler l’apparent bémol mis sur les ambitions territoriales au Groenland : en envoyant sur place des contingents symboliques, les Européens, conduits par la France, aux côtés du Danemark, ont fait comprendre qu’un coup de force américain pourrait conduire à des incidents politiquement irréparables.
Une fois de plus, Donald Trump nous rappelait le sarcasme qui l’a fait surnommer outre-Atlantique TACO – « Trump always chickens out » (Trump se dégonfle toujours). C’est d’ailleurs ce que les Chinois avaient compris en imposant un embargo sur les terres rares en réponse à des mesures commerciales discriminatoires à l’égard de leurs entreprises, qui avait conduit à une capitulation américaine en rase campagne.
Les Européens tireront-ils les leçons de leur succès dans une crise majeure ? À court terme en réagissant avec la même fermeté au prochain coup de boutoir de Donald Trump, qui viendra tôt ou tard et, à long terme en ne faisant plus reposer leur sécurité sur une garantie américaine qui n’est plus – apparemment, seul le Secrétaire Général de l’OTAN croit encore que les États-Unis engageraient leurs moyens militaires pour défendre l’Estonie ou la Lettonie…
Les Européens, toujours divisés
Nul ne peut répondre avec certitude à ces deux questions. Quand j’enseignais à Sciences Po, je disais à mes élèves qu’à toute question sur quelque sujet que ce soit sur une décision éventuelle des Européens, ils pouvaient sans risque commencer leur exposé par la phrase : ‘’les Européens sont divisés’’ tant par leur géographie, leur histoire et leur puissance, c’est-à-dire, la perception de leurs intérêts, diffèrent d’Helsinki à Lisbonne, d’Athènes à Berlin.
L’agression russe les a brièvement unis par son exceptionnelle gravité mais les divisions sont vite réapparues. Dans le cas récent du Groenland, la crise ne fut qu’un « malentendu » aux yeux de Mme Meloni qui en a d’ailleurs attribué la responsabilité aux…. Européens. Après un accès remarquable de fermeté, le chancelier allemand s’est d’ailleurs rapproché bien vite d’elle et personne ne parle plus, en dehors du Parlement de Strasbourg, de ne pas ratifier l’accord commercial léonin qu’a imposé Trump à l’UE.
Les deux pays ne veulent pas mettre en question l’accès de leurs entreprises au marché américain et ils n’aspirent pas à la puissance géopolitique : la prospérité économique leur suffit. D’autres partenaires n’ont ni les moyens ni la volonté de peser et se contentent d’essayer de rester à l’abri de l’orage.
Ne nous embourbons donc pas dans les débats au sein de l’UE qui, comme d’habitude, conduiront à des décisions insuffisantes et tardives. Tenons à l’écart une Commission qui noierait tout dans la bureaucratie et les procédures. Négligeons une Otan effectivement en état de mort cérébrale.
Parmi nos alliés, certains manifestent une fermeté de bon aloi, par exemple les pays scandinaves qui se sentent directement menacés par la Russie et désormais abandonnés par les États-Unis. Que pense la Pologne, puissance militaire de premier rang, entre réalisme et attachement transatlantique ? Et l’Espagne qui jusqu’ici a été la seule à parfois dire non à Trump sans d’ailleurs en subir de conséquences ? Et la Grande Bretagne puisqu’à l’évidence, la querelle dépasse le cadre de l’UE ?
Coalition de volontaires
Réunissons une coalition des volontaires autour de la France et du Royaume-Uni. Deux conditions pour y parvenir : d’abord, avancer sans soulever de questions de principes ou ouvrir un débat institutionnel et ensuite laisser à chacun sa liberté de choix. Nous sommes bons dans l’analyse mais mauvais dans la mise en œuvre par amour du geste théâtral et par vanité de toujours chercher la lumière. Le moment mériterait que nous surmontions nos défauts.
Enfin, écoutons le Premier ministre canadien qui, à Davos, nous a expliqué que les puissances moyennes confrontées aux menaces des grands prédateurs n’avaient d’autre choix que de diversifier leurs relations en se rapprochant des autres acteurs de la scène internationale. Nous allons déjà à New Delhi ; d’autres capitales nous attendent, de Mexico à Djakarta. Et trouvons le bon équilibre dans nos relations avec la Chine.
Sans le dire, nous en revenons aux relations internationales telles qu’elles furent conduites pendant des millénaires. La parenthèse ouverte en 1945 se ferme. Talleyrand et Delcassé doivent nous inspirer.

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