ENTRETIEN. Suite aux fuites d’identité dans les dossiers Epstein, Homayra Sellier, présidente d’Innocence en Danger, dénonce une justice défaillante qui sacrifie l’anonymat des victimes sans condamner les coupables.
Des noms, des adresses, des numéros de téléphone et même des images dénudées de victimes ont été exposés par « inadvertance » dans les documents judiciaires concernant Jeffrey Epstein. Le ministère de la Justice américain, qui s’était engagé à préserver l’anonymat des victimes, a pourtant laissé apparaître certains noms à plusieurs reprises lors de la publication, le 30 janvier dernier, de nouveaux documents déclassifiés. La protection des victimes avait pourtant été avancée comme principale raison du retard de diffusion des documents, initialement prévue pour décembre.
Une audience, prévue ce mercredi 4 février, devait permettre aux personnes concernées, en colère, de témoigner sur cette fuite d’informations. Mais la session a finalement été annulée. L’argument avancé : l’intervention rapide du ministère pour retirer les données sensibles.
Homayra Sellier, présidente d’Innocence en Danger – dont l’appel à témoins avait aidé à briser le silence de dix victimes en France dès 2019 – livre au Point une analyse sans concession sur les dérives et l’irresponsabilité du ministère de la Justice américain.
Le Point : La déclassification de documents dans l’affaire Epstein a notamment entraîné la révélation des noms de certaines victimes. En tant que responsable d’une association qui accompagne des victimes présumées, que pensez-vous de cette exposition publique ?
Homayra Sellier : Si on avait fait les choses bien et à temps, on aurait pu, on aurait dû, ne pas divulguer l’identité des victimes, c’est sûr ! Je dis ça notamment à cause de ce qui s’est passé en 2019, lorsque j’ai écrit au procureur de la République. Jeffrey Epstein arrivait à Paris ; je ne le connaissais même pas, j’avais simplement entendu son nom et le fait qu’il était un délinquant sexuel. J’ai fait un signalement, une enquête a été ouverte et j’ai lancé un appel à témoins.
Je me souviens parfaitement qu’à l’époque, les victimes m’appelaient avec des numéros masqués. Aucune n’a voulu aller plus loin ou faire des révélations publiques. L’une d’entre elles, dont la réaction m’a vraiment marquée, était une jeune femme mineure au moment des faits, à Paris.
Elle m’a dit : « Non, je ne témoignerai pas. J’ai une carrière maintenant, je suis mariée, j’ai des enfants. Mon mari et ma famille ne sont pas au courant. Je n’ai pas envie que mes enfants lisent ça un jour. » Elle a raccroché. Ce qu’elle m’a dit était très logique. Je comprends donc tout à fait que les victimes américaines dont les identités sortent aujourd’hui soient en colère : elles avaient tenté de tourner la page.
Plusieurs victimes parlent aujourd’hui de « revictimisation » après la publication de ces documents. Êtes-vous d’accord avec ce terme ?
Oui, je trouve que lorsqu’une victime doit reparler, reraconter ou lire son histoire, c’est une forme de « revictimisation ». Parfois, lorsqu’il y a des besoins judiciaires, il faut qu’elles le fassent, mais encore faut-il qu’il y ait une action judiciaire. En ce qui me concerne, je considère que relancer ces survivantes, c’est aussi une forme de revictimisation. Donc je n’insiste pas. Elles savent où me trouver, elles peuvent m’appeler si elles le veulent.
Ressentiez-vous, à l’époque, chez les victimes françaises, davantage de peur liée à l’exposition médiatique que de confiance envers l’institution judiciaire ?
C’était beaucoup plus profond que cela : elles étaient terrifiées. Je côtoie des victimes de violences sexuelles au quotidien depuis 26 ans et en 2019, je dois avouer que je ne comprenais pas l’ampleur de leur terreur. Je comprenais qu’on n’aime pas en parler, bien sûr, mais voir des adultes avoir peur à ce point-là… je ne l’ai pas saisi tout de suite.
Aujourd’hui, avec le recul et tout ce que nous avons appris, je comprends que leur peur était bien loin de la simple crainte de se répéter. Il y a une peur de l’exposition médiatique, sûrement, mais surtout une immense insécurité physique et psychologique. Et là où le système doit s’interroger, c’est sur la place de l’institution judiciaire.
Ghislaine Maxwell a été emprisonnée pour trafic sexuel, mais ses clients ? On ne peut pas juste révéler des noms pour montrer qu’on agit.
Toutes les victimes qui m’ont contactée personnellement m’ont dit : « Mais pourquoi je parlerais avec une justice qui marche sur la tête ? ». Il y a un manque total de confiance envers l’institution. Elles se demandent : « Pourquoi devrais-je me mettre en danger ? Qui va m’écouter ? ». Est-ce qu’on les aurait crues à l’époque ? Je ne sais pas. Et surtout, les croire pour faire quoi ? Je trouve ça absolument inacceptable que l’on mette en avant des victimes pour ne rien faire derrière.
Que révèle, selon vous, cette négligence du ministère de la Justice américain sur la manière dont l’affaire Epstein a été gérée par les autorités ?
L’affaire a été gérée de manière critiquable sur deux points : d’abord, la révélation de l’identité des victimes, ensuite, l’absence de mise en examen et de procès derrière. C’était de la poudre aux yeux. On sort des noms, et après ? Ghislaine Maxwell a été emprisonnée pour trafic sexuel, mais ses clients ? On ne peut pas juste révéler des noms pour montrer qu’on agit. Il faut aller au fond des choses : procès, jugements, responsabilité.
L’enquête en France aurait dû continuer : il y avait des victimes et des éléments qui pouvaient aider l’enquête aux États-Unis. Et je regrette amèrement qu’après toutes ces années, il y ait encore une cinquantaine de questions cruciales sans réponse. Quel est le but réel de ces documents ? Montrer qu’on fait quelque chose ? Peut-être, mais les questions restent en suspens.
Plus largement, comment peut-on concilier la nécessaire transparence judiciaire dans une affaire d’ampleur internationale avec l’obligation de protéger l’anonymat des victimes, en particulier lorsqu’elles étaient mineures au moment des faits ?
L’institution judiciaire aurait dû les contacter avant de diffuser leur identité. Et ça vaut aussi pour les photos : les publier est irresponsable. Après, est-ce que c’est juste irresponsable ou est-ce qu’il y a une volonté de brouiller les pistes ? Moi je penche pour une certaine volonté : protéger certaines personnes, détourner l’attention des criminels.
Et d’ailleurs, pour vous donner un exemple concret : j’ai vu aujourd’hui une lettre très importante, dont le contenu est crucial, mais on ne voit pas qui l’a écrite. Ce n’est pas juste un oubli : tout au long de ces documents qu’on diffuse, certains noms apparaissent, comme ceux des victimes, et d’autres non.
Cela montre qu’il y a une volonté de protéger certaines personnes. C’est une affaire gravissime qui touche gouvernements, ministres, banques, universités… Si on ne pose pas les bonnes questions et qu’on ne met pas les coupables devant la justice, tout cela deviendra, d’ici six ou sept mois, une actualité éphémère.

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