Depuis plus d’un an, un étudiant russe en exil,
ouvertement dissident, est détenu en Pologne. Jovial et affable, il aimait se rendre utile… aux services secrets de son pays. Récit.
La scène se déroule au petit matin. Une unité d’élite des forces spéciales progresse sans bruit dans les couloirs de la résidence étudiante de l’université de Sosnowiec, dans la banlieue de Katowice. Lourdement armés, les policiers défoncent une porte : l’effet de surprise est total. La perquisition s’avère fructueuse. Les enquêteurs découvrent une clé USB, des documents et un téléphone portable jetable ne contenant qu’un seul numéro, caché sous un évier.
Quelques jours plus tôt, les enquêteurs ont été alertés par une société de livraison. Un paquet destiné à un certain Igor Rogov avait été endommagé. En tentant de le reconditionner, les employés ont découvert deux détonateurs et tout le matériel nécessaire à la fabrication d’une bombe. Les policiers ne tardent pas à identifier le destinataire, un Russe réfugié en Pologne. Quelques heures après la perquisition, ils mettent la main sur celui-ci qui rentre d’un voyage à l’étranger, dans les Balkans.
Dans les couloirs de l’université de cette ville du sud de la Pologne, c’est la stupeur. Rogov n’était pas un étudiant en informatique comme les autres. Plus âgé que la moyenne – il a un peu plus de 30 ans, il faisait rire tout le monde et ne manquait aucune fête. Doté d’un charisme fou, très joyeux, il discutait pendant des heures de l’actualité avec les professeurs et les étudiants et n’hésitait jamais à sortir son portefeuille pour payer un coup à boire. Il était surtout connu comme un leader de l’opposition à Vladimir Poutine. Pour beaucoup, c’était même un héros en exil. Au sein de la communauté russe et biélorusse réfugiée en Pologne pour des motifs politiques –qui compte plusieurs milliers de personnes–, son arrestation est un séisme. Rogov était toujours prêt à rendre service. Il posait mille questions, s’invitait à l’improviste aux événements militants. C’était le genre de personne sur qui on pouvait toujours compter. Quelques semaines avant son arrestation, il était encore en Lituanie où il participait à un congrès politique aux côtés de la veuve d’Alexeï Navalny, le célèbre opposant décédé dans une prison russe en 2024.
Bénéficiaire d’une bourse du gouvernement polonais accordée aux exilés politiques, il travaillait pour Open Russia, le mouvement de Mikhaïl Khodorkovski, un oligarque opposant au Kremlin et exilé à Londres qui a passé dix ans dans un camp de détention en Sibérie pour avoir refusé de prêter allégeance à Vladimir Poutine. Rogov accordait régulièrement des interviews aux médias internationaux pour dénoncer les dérives du maître du Kremlin et la guerre en Ukraine. Sa femme, Irina, elle, ne parlait jamais de politique. Employée dans un salon de beauté, elle faisait tourner la tête de pas mal de garçons. Mais elle racontait avec conviction à qui voulait l’entendre qu’elle et son mari avaient fui la Russie dès les premiers jours du conflit en Ukraine car Igor, à cause de ses engagements politiques, risquait d’être envoyé au front.
Passé à tabac
Taper le nom d’Igor Rogov sur les réseaux sociaux ou sur les sites Internet de l’opposition russe, c’est découvrir des photos de lui l’œil tuméfié, les membres violacés après avoir été passé à tabac par la police biélorusse. Une vidéo le montre aussi au sol, la tête écrasée par la botte d’un policier. De nombreux médias internationaux, à commencer par Radio Liberty, une station financée par les États-Unis, l’interviewent fréquemment et racontent en détail ses séjours de quelques jours dans une prison de Minsk en 2020, lors des manifestations pour la démocratie. Ils mentionnent aussi sa campagne électorale, sous la bannière de l’opposition unie et d’Alexeï Navalny, aux municipales de 2021 à Saransk, à 600 kilomètres à l’est de Moscou. Une élection où il a fait un score honorable contre le candidat du parti de Vladimir Poutine.
Originaire de Saratov, à 1 000 kilomètres au sud-est de la capitale, qu’il a fui en 2021 pour la Pologne, Danila Buzanov partageait sa chambre avec Igor Rogov. Installé dans un café de Katowice, il choisit de sourire de cette affaire. Histoire de tromper son angoisse. « C’est un film de James Bond ou un roman de John le Carré », confie celui qui a passé un an et demi en prison en Russie après une manifestation violente en 2015 contre l’annexion de la Crimée. Chargé de fédérer un groupe d’opposants en exil, il s’en veut terriblement : « Ma naïveté me désole. Je lui ai donné le mot de passe de mon ordinateur, je parlais ouvertement devant lui avec des militants restés en Russie. Il pouvait lire mes messages en fouillant dans mon téléphone quand je le laissais sur le canapé. Le drame, c’est qu’après chaque arrestation d’un proche en Russie, je me dis que c’est de ma faute, ou que le dossier du FSB sera nourri des informations qu’Igor aura récoltées auprès de moi. C’est la dernière personne que j’aurais soupçonnée. C’est terrible de devoir téléphoner à tous ses amis pour leur dire : « Fais gaffe, à cause de moi, le FSB sait beaucoup de choses sur toi… » »
En attendant le procès de son ancien ami qui se tient ces jours-ci à huis clos, Danila refait le film et regrette de ne pas avoir été attentif à certains détails. Alors que les autres exilés multiplient les petits boulots, Rogov avait, lui, toujours de l’argent. Il n’avait pas de carte bancaire, ce qui est fréquent chez les Russes dont les banques sont sanctionnées par l’Union européenne, mais il avait toujours un peu de liquide. Il avait même instauré un système de compensation : depuis son compte russe, il virait de l’argent à des proches de ses amis restés en Russie et, en échange, ses amis réfugiés en Pologne lui reversaient du liquide. Pour justifier ses rentrées d’argent, il évoquait la vente de sa voiture, quelques semaines avant son exil. Danila tourne et retourne l’histoire dans sa tête : « Ils ont sans doute fait pression sur lui. Ce n’est pas possible autrement : je ne peux pas croire qu’Igor soit à ce point cynique et qu’il nous ait trahis par appât du gain… »
Un vaudeville
Quelques semaines avant l’arrestation d’Igor Rogov à l’été 2024, après un épisode aux allures de vaudeville, certains exilés et militants anti-Poutine ont pourtant pris leurs distances. Irina, la femme d’Igor, l’a surpris au lit avec une jeune femme de la faculté. Les murs de la résidence universitaire avaient alors tremblé sous la violence des cris. L’épouse trahie avait ensuite envoyé un SMS à leur groupe d’amis russes : « Savez-vous qu’Igor vous espionne depuis des années et qu’il raconte toutes vos activités au FSB ? » Avant de l’effacer quelques minutes plus tard. Igor avait alors écrit pour rassurer tout le monde : « C’est une dispute de couple. Irina et moi sommes en plein divorce. Ne tenez pas compte de son message, elle dit n’importe quoi. » Danila Buzanov se souvient : peu après, il a retrouvé Igor dans un café. Il lui a raconté ses malheurs conjugaux en jouant à la victime face aux accusations de sa femme. « Il m’a regardé droit dans les yeux, je l’ai cru. »
Malgré ses airs angéliques, la femme d’Igor a elle aussi été arrêtée. Devant les enquêteurs polonais, elle a reconnu que son mari l’avait chargée d’une mission alors qu’elle faisait un aller-retour rapide vers la Russie : transmettre à un ami de Moscou une clé USB contenant un message crypté, cachée dans des friandises polonaises.
Dans l’enquête très fournie des policiers polonais à laquelle Le Point a eu accès, Igor Rogov reconnaît avoir été un informateur. « La mission n’était pas difficile. Je devais faire ce que j’aimais : grimper dans les rangs de l’opposition, rencontrer de nouvelles têtes et quand quelque chose me semblait intéressant, le transmettre aux services. » Il justifie ses actes par la peur des menaces qui pesaient sur sa famille. Sa collaboration aurait débuté il y a un peu plus de quatre ans, alors qu’il était candidat de l’opposition aux municipales. Devant les enquêteurs, il prétend avoir été un opposant « sincère » et soutient qu’une fois exilé en Russie, il a continué sa collaboration avec les services secrets russes pour éviter que son père soit envoyé au front en Ukraine.
Mon ami le traître
Artem Zakhenkov, 34 ans, vient de Tver, à 190 kilomètres de Moscou. Aujourd’hui réfugié en Allemagne, près de Mayence, il poursuit son combat politique sur les réseaux sociaux à destination de la Russie, bien qu’il soit souvent bloqué. Il produit des émissions anti-Poutine qu’il diffuse sur le Net. Lui aussi est tombé des nues : « Je me souviens du jour où Navalny a été assassiné, on en a parlé ensemble. Il était choqué, sa rage semblait sincère. » Depuis des années, il accordait une confiance totale à Igor : « Ce type était généreux, optimiste, plein d’énergie positive. »
En 2020, suite à une manifestation, Artem a même été arrêté à Minsk, la capitale biélorusse, aux côtés de Rogov. Ils avaient passé plusieurs jours dans le sinistre centre de détention de la rue Okrestina, où tous les opposants biélorusses ont un jour ou l’autre séjourné, à quarante dans une cellule prévue pour six. Un centre de détention où les prisonniers subissent systématiquement des actes de violence et parfois même, selon de nombreuses ONG, de torture. Artem Zakhenkov et Igor Rogov étaient alors tous deux des cadres locaux d’Open Russia. « Il a été battu comme moi, ça, j’ai pu le voir de mes yeux et je n’ai pas senti qu’il bénéficiait d’un régime de faveur. Il n’a rien dit. À sa sortie de prison, il est parti pieds nus alors que, moi, les policiers biélorusses m’ont rendu mes chaussures… » Sur le moment, Khodorkovski a posté des messages pour exiger leur libération et alerté la presse internationale, qui a réalisé des interviews des deux jeunes gens à leur sortie de prison. Cet épisode les a évidemment rapprochés. Depuis l’arrestation de celui qui fut son ami, Artem tente de reconstituer le détail de leurs conversations et ce qui, dans leur contenu, aurait pu intéresser les services russes. Histoire de prévenir ceux qu’Igor aurait pu mettre en danger.
Il essaie aussi de comprendre la psychologie de son ex-ami : « Informateur du FSB, pourquoi pas, les preuves sont accablantes. Mais Igor ne peut pas être un terroriste. Il avait sans doute peur pour sa famille, comme nous tous d’ailleurs. Ou bien, c’est un engrenage… Je n’ai toujours pas compris comment on devient un traître même si désormais je me méfie de tout le monde. » Pour trouver une explication à la présence d’éléments permettant la fabrication d’une bombe dans sa chambre d’étudiant, Artem échafaude mille scénarios. Selon lui, avec cette histoire, les services russes ont voulu décrédibiliser l’opposition en exil et lui donner un coup d’arrêt en instaurant un climat de méfiance généralisée.
Une punition ?
Artem poursuit ses hypothèses : « Les traîtres ont toujours existé à l’époque de l’URSS, et rien n’a changé dans la Russie d’aujourd’hui. Peut-être l’ont-ils forcé à faire des rapports pendant des années, puis il a voulu arrêter. Mais les services ont alors voulu le punir et le faire tomber avec cette histoire de bombe. » Il imagine encore une autre piste : « Ces derniers mois, Igor s’était rapproché de la communauté ukrainienne installée en Pologne. Si les Ukrainiens se sont rendu compte qu’il travaillait pour le FSB, ils ont pu chercher à se venger. Ou alors, il n’était qu’une simple boîte aux lettres et la bombe devait être récupérée par un autre espion… » Artem tourne et retourne ces scénarios dans sa tête, sans obtenir de réponse. Il ne pourra pas compter sur le procès pour obtenir des éclaircissements : celui-ci se déroulera fin janvier à huis clos. Igor Rogov et sa femme Irina risquent entre huit ans de prison et la réclusion criminelle à perpétuité.

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