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En Hongrie, Peter Magyar peut-il vraiment faire chuter Viktor Orban ?

En Hongrie, Peter Magyar peut-il vraiment faire chuter Viktor Orban ?

Le 12 avril, Premier ministre hongrois affronte un ancien partisan devenu son challenger. Carte électorale biseautée, propagande de masse : l’élection est-elle déjà jouée, en dépit de sondages prometteurs pour Magyar ?

Les sondages se contredisent. C’est le premier symptôme. Selon l’institut indépendant Publicus, le parti Tisza de Péter Magyar devance de huit points le Fidesz de Viktor Orban parmi les électeurs engagés (48 % contre 40 %). L’institut Median confirme : douze points d’avance pour le challenger Peter Magyar en janvier. Mais l’institut progouvernemental Nezopont raconte une autre histoire : Viktor Orban resterait le Premier ministre préféré des Hongrois, à 46 % contre 35 % pour Magyar. Dans un pays normal, cette divergence interrogerait. En Hongrie, elle résume la guerre de tranchées quotidienne à laquelle se livrent les deux candidats aux législatives d’avril.

Le scrutin du 12 avril prochain n’est pas une élection ordinaire. C’est l’affrontement entre deux récits irréconciliables, deux systèmes médiatiques parallèles, deux réalités qui ne se parlent plus. Deux projets européens : celui du nationaliste Orban qui s’érige contre « Bruxelles », mère de tous les vices, et celui de son concurrent qui incarne ce qu’était le Fidesz avant la diabolisation systématique de l’Europe.

Peter Magyar a adhéré au PPE dont Orban a claqué la porte (avant d’en être chassé). Il est conservateur dans l’âme, mais comme peut l’être un Bavarois de la CSU. Si bien que le challenger renvoie au Premier ministre sortant l’image qui était la sienne en 2010 lorsqu’il accède au pouvoir – avant que tout ne glisse vers un régime de plus en plus éloigné des standards des démocraties occidentales. Magyar fait très attention à ne pas donner prise à la rhétorique rodée du Fidesz sur le wokisme, la marche des fiertés, les transgenres, la soumission à Bruxelles…

Si bien que les députés européens de Tisza n’ont pas rejeté la motion de censure déposée contre Ursula von der Leyen, lors de la dernière session parlementaire. Ils n’ont pas participé au vote et en subissent les conséquences immédiates : le PPE les a privés de tous rapports et prise de parole dans l’hémicycle pour six mois. En fait, une aubaine en pleine campagne électorale hongroise… Des jeux de dupes.

La carte électorale refaite à la main

Cela ne fait rien : Magyar est dépeint comme l’homme de Bruxelles qui va conduire la Hongrie sur le terrain de l’escalade avec la Russie pour plaire à l’Ukraine. Il est accusé de préparer secrètement le transfert des avions de chasse Gripen hongrois vers l’Ukraine dès 2026. On l’accuse de préparer une hausse d’impôt (oui, sur les hauts revenus), la suppression du 13e mois de retraite, et on le soupçonne de préparer une contestation des résultats électoraux, quoi qu’il arrive.

Il faut dire que sur ce terrain, le Fidesz a bien préparé son affaire : la carte électorale a été redécoupée sur mesure. Avant même que le premier bulletin ne soit glissé dans l’urne, le jeu est faussé, accusent, en effet, les partisans de Magyar.

Le site indépendant Telex a disséqué le redécoupage des 106 circonscriptions hongroises. Officiellement, il répond à des « évolutions démographiques ». En réalité, c’est un manuel de gerrymandering appliqué. Budapest, bastion de l’opposition, perd deux circonscriptions au profit du comté de Pest, plus rural, et donc plus proche du Fidesz.

L’opposition doit gagner avec 4 ou 5 points d’avance

Ce n’est pas tout. Dans le comté de Pest justement, la circonscription de Tamas Menczer – porte-parole du gouvernement, figure de proue de la propagande anti-Magyar – a été redessinée pour exclure les zones hostiles et inclure des villages acquis. À Godollo et Aszod, deux villes qui forment un bloc naturel, on a tracé une frontière pour diluer le vote d’opposition. À Csepel, faubourg ouvrier de Budapest, la circonscription a été modifiée pour aider Nora Kiraly, candidate Fidesz.

Résultat mathématique, rappelle le site Telex.hu : même si Tisza obtient plus de voix au niveau national, le Fidesz peut conserver sa majorité parlementaire grâce à sa domination dans les circonscriptions rurales. Peter Magyar doit gagner de trois à cinq points d’avance dans le vote populaire pour espérer gouverner. C’est le premier verrou.

La machine Kesma en surrégime

Le second verrou, c’est la propagande. Depuis un mois, la presse progouvernementale mène une campagne méthodique pour démolir Peter Magyar. Pas sur son programme – il n’en a guère révélé les détails jusqu’à présent. Mais sur sa personne. Le Mandiner, journal en ligne proche du pouvoir, a multiplié les papiers à charge : « Magyar Peter est désespéré, il ment sans arrêt », titre un article du 2 février. Un autre, le même jour, décortique ses « vidéos pathétiques ». Le 3 février, nouvelle salve : « Magyar Péter avait promis la transparence, mais des choses graves se sont produites ».

Le vocabulaire est calibré. On ne dit pas « mensonge ponctuel », on dit « mensonge permanent ». On ne parle pas de « maladresses », mais de « mise en scène ». Objectif : installer l’idée que l’homme est un acteur, pas un politique. Un produit fabriqué, téléguidé. Par qui ? Magyar Nemzet, autre pilier du dispositif médiatique Fidesz, orchestre la réponse : le chef marionnettiste serait Gordon Bajnai, un ancien Premier ministre de 2009 à 2010. Donc, un socialiste. Gordon Bajnai s’est retiré de la vie politique après les européennes de 2014. Et bien sûr, l’équipe de Peter Magyar serait composée d’« agents d’influence » du réseau Soros, le diable personnifié dans la constellation des ennemis que le régime hongrois a désigné depuis dix ans.

Tous les moyens sont bons pour faire oublier que Peter Magyar a été un ardent militant du Fidesz, l’ex-époux de Judit Varga, l’ancienne ministre de la Justice, égérie du système Orban avant d’être sacrifiée dans cette sombre histoire d’amnistie accordée à un pédophile qui a scandalisé le pays.

La diabolisation de Magyar comme figure de gauche s’inscrit dans un système baptisé Kesma – Central European Press and Media Foundation –, un conglomérat qui chapeaute près de 500 médias hongrois. À sa tête, Antal Rogan, bras droit d’Orban, qui supervise aussi… les services secrets. La verticalité est totale : ce que décide le sommet de la pyramide, des centaines de rédactions le déclinent à l’identique. « C’est comme le café, glisse un proche de Peter Magyar. On met les grains de café en haut, et en bas le liquide caféiné qui sort est le même dans 90 journaux différents. »

La bataille du gaz russe

L’offensive la plus redoutable touche au portefeuille. Le Mandiner accuse Peter Magyar de préparer un « Oszod préventif » – une référence au discours de 2006 où Ferenc Gyurcsany, alors Premier ministre socialiste, avouait, à son insu, dans un enregistrement sonore ayant fuité, avoir « menti matin, midi et soir » pour gagner les élections. Ce scandale monumental a permis la victoire de Viktor Orban par la suite.

Le grief principal qui est adressé à Peter Magyar serait qu’il mépriserait en privé le rezsicsokkentes – la réduction des charges énergétiques, pilier social du système Orban depuis 2013. Les médias progouvernementaux l’accusent de vouloir abandonner le gaz russe bon marché pour du GNL américain onéreux, sur ordre de la Commission de Bruxelles. Il est vrai que l’UE vient d’adopter une législation visant à se passer du gaz russe d’ici peu. La Hongrie a d’ailleurs saisi la CJUE contre ce règlement censé assurer l’indépendance de l’Europe vis-à-vis des chantages énergétiques de Poutine.

Sans le gaz russe bon marché, la facture des ménages hongrois serait multipliée par trois, accusent les opposants de Magyar. Pour des millions de Hongrois qui ont vu leur pouvoir d’achat stagner pendant quatre ans, c’est un argument massue.

Face à Magyar, le Fidesz rajeunit ses candidats

Sur le terrain, le Fidesz a procédé à un remplacement massif de ses candidats : 41 nouveaux visages, mélange de « changement de génération » et purge des éléments impopulaires. Face à Magyar, le lifting s’impose. Janos Lazar, le ministre de la Construction, ne se présente plus dans sa circonscription de Hodmezovasarhely – où il avait perdu en 2018 face à Peter Marki-Zay, l’ancien challenger d’Orban, finalement défait. Le Fidesz a choisi de mettre en avant d’autres figures médiatiques comme Balazs Nemeth, ancien présentateur de la chaîne publique MTVA devenu porte-parole du groupe parlementaire Fidesz, ou Peter Takacs, l’actuel secrétaire d’État à la Santé, un technocrate lancé dans le grand bain électoral.

Face à eux, Tisza a misé sur des personnalités fortes avec deux recrues de poids : Anita Orban (homonyme sans lien avec Viktor), une ancienne cadre de Vodafone, qui pourrait devenir ministre des affaires étrangères, et Istvan Kapitany, un ancien cadre de Shell, qui est pressenti pour l’Économie. À Budapest, Peter Magyar se présente personnellement. Il avait invité Viktor Orban à venir l’affronter dans la même circonscription, mais le Premier ministre ne se présente plus en individuel depuis longtemps. Le Fidesz envoie donc Attila Steiner, secrétaire d’État à la politique énergétique. Le choix n’est pas anodin : cela transforme l’élection locale en un référendum sur la politique énergétique du gouvernement.

Le village Potemkine se fissure

Viktor Orban a imposé un modèle d’illibéralisme graduellement au nez et à la barbe de l’Union européenne. Le résultat, quinze ans plus tard, tient du prodige : la presse publique est devenue machine de propagande. Les médias privés « indépendants » survivent, mais sous contrôle : soit par financement occulte du Fidesz en échange de leur silence sur les sujets sensibles (la fortune de la famille Orban, par exemple), soit par intimidation fiscale. Même les médias d’opposition tolérés jouent un rôle : celui de vitrine démocratique.

Mais cette façade démocratique commence à se fissurer. La Covid a tué 50 000 Hongrois, soit un taux de mortalité par tête parmi les plus élevés au monde. Pendant ce temps, des entreprises fantômes liées au pouvoir empochaient des millions sur les vaccins. L’économie hongroise, gavée de fonds européens, stagne depuis que le robinet des subventions européennes a été partiellement fermé depuis 2022. L’inflation a explosé. Et les Hongrois commencent à voir la réalité derrière le décor.

Ce que dit cette campagne

Peter Magyar incarne ce moment de bascule : quand les craquements sociaux ont rendu la corruption des élites insupportables. Parce qu’il vient de l’intérieur du système, il sait comment le Fidesz achète les votes dans les villages. Il connaît la « liste Kubatov », ce fichier de centaines de milliers d’électeurs ciblés par le parti. Il a vu de près l’enrichissement du clan Orban avec son ami d’enfance. Et bien sûr, Viktor Orban a déjà commencé à sortir le carnet de chèques pour contenir le mécontentement de son électorat populaire : le salaire minimum a été augmenté de 9 % en 2025, puis 13 % en 2026 et 14 % en 2027.

À deux mois du scrutin, la question demeure : peut-on battre un autocrate avec les outils de la démocratie ? Viktor Orban tient tout dans le pays. Le redécoupage électoral oblige Tisza à gagner de trois à cinq points d’avance pour espérer une majorité. Les médias jouent à guichets fermés pour le Fidesz. Les fonds publics alimentent la machine électorale gouvernementale.

C’est le paradoxe hongrois : des élections libres (on vote), mais pas équitables (les conditions sont faussées). Un modèle qui fascine d’autres dirigeants en Europe et au-delà. Le 12 avril dira si ce système a atteint son point de rupture. Ou s’il peut encore tenir.