LETTRE D’ALGER. Le drame, largement médiatisé, de cette adolescente morte sous les coups de son père, fin janvier, près de Chlef, à 200 km à l’ouest de la capitale, relance les accusations d’inaction des institutions face aux violences faites aux femmes.
Des cris. Des coups. Une porte fermée à clé. La violence. L’impuissance. Le crime. Fin janvier, Oumaïma, 16 ans, est tuée par son père dans la maison familiale à coups de fourche, près de la ville de Chlef, à 200 km à l’ouest d’Alger.
Selon le témoignage de sa propre mère, rapporté par la chaîne privée Essalam TV, le père avait l’habitude de battre sa fille. Ce jour-là, pensant « qu’il s’agissait une nouvelle fois de violences similaires » à celles déjà subies, la mère n’a « pas immédiatement mesuré la gravité de la situation ».
Entendant les cris de sa fille devenir de plus en plus insistants et désespérés, elle a compris « que quelque chose d’anormal se produisait ». La mère affirme avoir entendu Oumaïma l’appeler à l’aide. Tentant d’intervenir, elle s’est retrouvée impuissante face à une porte fermée, la chambre ayant été verrouillée par son mari. Ne pouvant entrer de force, elle s’est alors précipitée à l’extérieur pour solliciter l’aide des voisins. Malheureusement, l’intervention est arrivée trop tard.
La médiatisation du crime a provoqué un choc dans l’opinion. Sur sa page Facebook, le mouvement Féminicide Algérie note que cet assassinat a été perpétré après que la jeune fille avait « à plusieurs reprises signalé les violences graves dont elle était victime ».
« Oumaïma n’a pas cessé d’alerter son entourage et dans son établissement scolaire sur le danger de mort qu’elle affrontait au quotidien à cause de son agresseur au domicile familial. Elle a même déposé plainte », ajoute Féminicide Algérie, qui soutient qu’il ne s’agit pas d’une « simple tragédie familiale », mais d’un « crime qui révèle une fois de plus l’échec des institutions censées protéger les femmes victimes de violence ».
« L’alerte existait »
« Ce qui choque n’est pas seulement la barbarie du geste, mais la chaîne de décisions – ou d’indécisions – qui l’ont rendu possible. L’alerte existait, le risque était identifié, mais aucune mécanique institutionnelle n’a permis de soustraire une mineure à une autorité parentale devenue mortelle. On a préféré restituer l’enfant à son père plutôt que de la protéger contre lui », s’insurge le média Maghreb Emergent.
Le collectif Féminicide Algérie énumère une série de douze féminicides entre 2019 et 2025 où des filles ont été tuées par leurs pères, précisant que « 37 % des crimes de ce genre sont commis par un ou plusieurs membres de la famille ».
« Dans l’affaire du meurtre d’Oumaïma, nous avons lu de nombreux messages de solidarité réclamant justice », écrivent les membres du collectif Féminicides Algérie. « À l’inverse, nous avons également lu des déclarations, intentionnelles ou non cherchant à justifier le crime ou à désigner un bouc émissaire (son père est forcément fou, Oumaïma mémorisait le Coran et portait le hijab, sa mère est responsable, où sont les féministes et qu’ont-elles fait ?, etc.). En réalité, les auteurs de ces crimes et les agresseurs en portent l’entière responsabilité. Le système social patriarcal, ainsi que le système juridique et institutionnel qui banalise la violence, ignore les plaintes et laisse les femmes sans véritable protection, ont également une part de responsabilité », souligne ce collectif.
« Violence et oppression au sein des familles »
Pour sa part, la section algérienne d’Amnesty International estime que ce meurtre « est un féminicide qui rappelle l’urgence de renforcer la protection des filles et des femmes contre les violences fondées sur le genre en Algérie ».
L’ONG rappelle que « l’État a l’obligation de prévenir ces violences, de protéger les personnes en danger et de garantir justice aux victimes, conformément à la Constitution et aux engagements internationaux de l’Algérie ». « Renforcer la prévention, améliorer l’accès à des mécanismes de protection efficaces et lutter contre l’impunité sont essentiels pour éviter que de tels drames ne se reproduisent », insiste Amnesty.
Pour sa part, le Parti des travailleurs (trotskiste) estime aussi que cet assassinat « ne pourrait être considéré comme un simple incident ». Ce meurtre « s’inscrit dans une longue histoire de violence et d’oppression des femmes au sein des familles », poursuit le parti, l’un des rares à s’exprimer sur cette affaire.
Il ajoute que « le Code de la famille, qui établit une discrimination entre hommes et femmes devant la loi et traite les femmes comme des mineures à vie et des citoyennes de seconde zone, porte la responsabilité de la prévalence des violences faites aux femmes et des féminicides ».

Partager :