RÉCIT. Refus de croiser le regard des victimes, invectives aux élus… le témoignage de la procureure générale au Congrès n’a guère fait avancer le dossier.
Lorsqu’un premier lot de documents de l’affaire Epstein a été publié sur le site du Département de la Justice (DOJ), le 19 décembre dernier, Danielle Bensky a tapé son nom dans le moteur de recherche, en pensant que rien ne sortirait puisqu’il serait caviardé. « Mais il n’était pas caché, il était là, avec mon adresse, mon numéro de téléphone, mon lieu de travail à l’époque… Tout était exposé, raconte-t-elle. Et j’ai de la chance par rapport à d’autres, parce qu’il y avait des photos de mineures nues. » Danielle Bensky a tenté de joindre le DOJ pour que son nom soit caché, mais n’a jamais reçu de réponse.
Comme une dizaine d’autres victimes de Jeffrey Epstein, ce mercredi 11 février, elle se tient dans un couloir d’un bâtiment de bureaux du Capitole où, pendant 4 h 30, Pam Bondi, la procureure générale, est auditionnée par la commission judiciaire de la Chambre des représentants. Pramila Jayapal, élue de Washington, demande aux victimes : « Levez la main si vous n’avez toujours pas réussi à joindre ce DOJ. » Toutes s’exécutent.
Pramila Jayapal s’adresse ensuite à Pam Bondi : « Vous avez présenté vos excuses aux victimes pour ce qu’elles ont subi des mains de Jeffrey Epstein. Allez-vous vous retourner pour leur présenter vos excuses pour ce que votre Département de la Justice leur a fait subir avec la publication absolument inacceptable des informations les concernant ? ». Pam Bondi répond que Merrick Garland, le procureur général sous l’ère Joe Biden, a été auditionné deux fois sans qu’on l’interroge à ce sujet. Quand Pramila Jayapal insiste, Pam Bondi s’adresse à Jim Jordan, le président républicain de la commission : « Je ne vais pas me rabaisser à son niveau pour son cirque. »
« Personne ne voulait nous regarder dans les yeux »
S’il fallait résumer par une image la gestion par le gouvernement Trump de l’affaire Epstein, celle-ci suffirait : Pam Bondi, menton levé, stylo dans la main gauche, regard rivé à ses classeurs, refusant obstinément de regarder derrière elle, où se tiennent les victimes, debout. « Il aurait dû y avoir un moment d’empathie pour les victimes, et Pam Bondi a beau dire “on est désolés pour la façon dont ça s’est passé”, elle ne s’est pas tournée une seule fois pour (nous) accorder un regard », note Danielle Bensky.
Cela réveille un vieux traumatisme vécu dans la villa d’Epstein. « Il y a tant de gens qui nous ont vues. Les femmes de ménage, les majordomes, l’équipe de sécurité. Et personne ne voulait nous regarder dans les yeux, tout le monde nous donnait l’impression que nous étions inférieures à eux. On était des fantômes dans ces couloirs, et j’ai l’impression qu’on est victimes du même type de traitement de la part du ministère de la Justice », confie-t-elle.
Avec les élus démocrates, l’exercice, sans surprise, tourne au pugilat. « Combien de conspirateurs d’Epstein avez-vous mis en inculpation ? Sur combien de responsables enquêtez-vous ? » demande Jerry Nadler, de New York, à Pam Bondi, qui élude. Jamie Raskin, du Maryland, intervient : « Vous pouvez la laisser traîner pour gagner du temps, mais pas sur notre temps. Je vous l’ai dit avant l’audition, Madame la procureure générale. » « Vous ne me dites rien du tout, espèce d’avocat raté ! » répond Pam Bondi.
Les républicains, eux, orientent toutes leurs questions sur la lutte contre l’immigration clandestine et la criminalité, louant le travail de Pam Bondi. Mais le seul qui s’oppose à la procureure générale, Thomas Massie, l’un des coauteurs de la loi qui a forcé la publication des dossiers Epstein, le fait de façon détaillée. Il montre un e-mail comprenant 32 noms de victimes, envoyé par leurs avocats au DOJ, à ne pas diffuser, et qui a été publié en caviardant un seul nom, celui d’un avocat. « Le pire que vous puissiez faire aux victimes, certaines ne voulant pas être nommées », souligne-t-il.
Il passe ensuite à un schéma présentant les conspirateurs de trafic sexuel d’enfants, où le nom de Les Wexner, le PDG de Victoria’s Secret, avait été caviardé. Enfin, il montre des résumés d’interrogatoires de victimes par le FBI, entièrement couverts par un rectangle noir. « Ce sont les documents dont nous avons besoin et que vous ne lâchez pas, parce qu’ils contiennent les noms des hommes impliqués », accuse-t-il.
Il veut connaître les responsables. « On a remis le nom de Wexner au bout de quarante minutes », clame Pam Bondi. « Quarante minutes après que je vous ai pris la main dans le sac ! » rétorque Thomas Massie. Réponse de la procureure générale : « Ce mec souffre de TDS (Trump Derangement Syndrom), vous êtes un politicien raté. »
Les victimes, oubliées
L’audition intervient à un moment de fragilité pour Pam Bondi, jugée inefficace par Donald Trump à cause des revers devant les tribunaux. Mardi, un grand jury a refusé de mettre en inculpation six élus démocrates qui avaient enjoint, dans une vidéo, les militaires à « ne pas obéir à des ordres illégaux ». C’est donc à Donald Trump – « le plus grand président de l’histoire américaine » et « le président le plus transparent » – que Pam Bondi s’adresse quand elle parle de « juges militants gauchistes ». « Vous devriez tous présenter vos excuses à Trump pour votre implication dans les tentatives de destitution », lance-t-elle aux démocrates.
Les victimes, dans tout cela, semblent oubliées. Sky Roberts, le frère de Virginia Giuffre qui s’est suicidée en 2025, pleure à la sortie : « Honnêtement, je suis vraiment déçu… Je suis très déçu que notre propre gouvernement protège les pédophiles. »
Pour Lara Blume McGee, Pam Bondi a raté l’occasion d’être du bon côté de l’histoire : « Nous sommes découragées et attristées par ses réponses et le fait qu’elle ait refusé de nous regarder. C’est de la lâcheté. Je suis très fière de mes sœurs victimes qui sont avec moi parce que ce n’est que le début. Nous n’allons pas disparaître, nous ne serons pas réduites au silence. »
Le Département de la Justice doit juste faire son boulot.
Danielle Bensky, une victime de Jeffrey Epstein
C’est ce que toutes répètent. « Todd Blanche [le vice-procureur général, NDLR] a récemment déclaré que l’affaire était close, qu’ils avaient fait tout leur possible et qu’il espérait que nous puissions avancer. Le seul chemin que nous prenons, c’est celui de la justice », prévient Teresa Helm.
Beaucoup demandent pourquoi les victimes ne nomment pas elles-mêmes leurs agresseurs. « Il n’y a rien pour protéger les victimes, donc on n’ose pas donner de noms, répond Danielle Bensky. Ensuite, on a toutes des réputations à protéger, on a des carrières, des vies, des familles. Et Virginia Giuffre a été tellement diffamée pendant des années. Les victimes ne devraient pas être mises dans la position de devoir donner des noms. Il faut qu’on trouve un moyen de mener les enquêtes, et le DOJ doit juste faire son boulot. »
Polarisation politique
Alors que les conséquences de la publication des dossiers Epstein secoue l’Europe, elle « pourrit » dans le pays où l’affaire est née, selon Teresa Helm. Le FBI et le DOJ considèrent que le financier ne dirigeait pas de réseau de trafic sexuel au service d’hommes puissants, d’après des documents consultés par l’Associated Press. En février 2025, Pam Bondi avait pourtant assuré, sur Fox News, que « la liste de clients était sur (son) bureau ».
Les victimes ne s’avouent pas vaincues et espèrent toujours obtenir justice. « C’est une question de temps, assure Lauren Hirsch, de l’association World Without Exploitation. Les murs se resserrent et il y a une reconnaissance profonde que beaucoup de gens ont causé beaucoup de mal. Nous sommes très heureux que des gens soient tenus pour responsables de l’autre côté de l’Atlantique, et nous espérons que les États-Unis vont suivre. »
Mais après avoir tant répété que l’affaire transcendait les partis, ces derniers jours, les victimes semblent avoir été rattrapées par la polarisation de la politique américaine. Elles ont, par le biais de World Without Exploitation, envoyé des lettres à Todd Blanche. « Et nous n’avons jamais reçu de réponse », raconte Danielle Bensky.
Ce sont les démocrates du Congrès qui viennent d’introduire la « Virginia’s law », un projet de loi pour mettre un terme à la prescription pour les affaires au civil d’abus sexuels – elle était auparavant fixée à 28 ans, ou 10 ans après les faits. Et ce sont les démocrates de la commission de contrôle de la Chambre qui tiendront une audience publique avec des témoins et des victimes, à Palm Beach, en avril.

Partager :