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Reza Pahlavi et la diaspora iranienne : retrouver la fierté perdue

Reza Pahlavi et la diaspora iranienne : retrouver la fierté perdue

Peut-être faut-il être persan pour mesurer le baume consolateur que représente ce prince désireux d’assurer la concorde civile.

Ce fut d’abord une émotion. Inattendue car, en quarante et un an d’exil, j’ai cultivé, bravache, la distance avec le pays natal, je l’ai bien rangé, sans pli, sans accroc, dans les strictes frontières de l’enfance, source inépuisable d’inspiration certes, mais sans lien organique, sans possibilité de retour. « Parmi tous les souvenirs, ceux de l’enfance sont les pires, ceux de l’enfance nous déchirent », chantait Barbara. La rupture avec le pays natal fut comme le couperet de la guillotine, il fallait continuer de vivre coûte que coûte pour survivre.

Mon pays, mon seul pays, c’est la France – ce pays-là étant un choix, celui de l’émancipation, de la liberté, de l’écriture, de la vie, de l’amour. Bien sûr, à chaque fois que résonnait la voix de Googoosh, d’origine azérie, la chanteuse (toujours) adulée de l’Iran avant les mollahs, quelque chose remuait dans mes tripes d’exilée ; chaque fois que mes parents égrenaient les bornes du temps passé en utilisant les chansons de Googoosh en guise de date – c’était l’année où Googoosh chantait « Do Panjereh » ; rappelle-toi : ils se sont mariés l’année de « Gharibe Ashena » ; mais non, tu sais bien, ils ont divorcé quand elle chantait « Komakam Kon », etc. ; à chaque Norouz (Nouvel An zoroastrien) et, depuis 2009, à chaque révolte du peuple iranien, particulièrement depuis la révolution des mentalités qui a suivi l’assassinat, par la police des mœurs, de Mahsa Amini, d’origine kurde, pour un voile mal porté, depuis que les Iraniens ont signé l’arrêt de mort de la mollahrchie, force est de constater qu’un lien inédit s’est de nouveau tissé entre mon pays natal et moi.

Ainsi, lorsque j’ai su que j’allais rencontrer Reza Pahlavi, fils du dernier chah d’Iran, une émotion, à mes yeux irrationnelle, incontrôlable, a jailli. Quand vient l’instant de la rencontre, de la poignée de main à l’échange de regard et de sourire, tant d’images, tant d’enfance, tant d’espoirs m’ont sauté au visage dans un enthousiasmant désordre qu’il me fallut me concentrer de toutes mes forces d’adulte pour écouter le fils du dernier chah d’Iran s’imposer comme Reza Pahlavi, figure consolatrice, symbole de la continuité historique, indispensable acteur de la fin de la mollahrchie et garant d’un retour démocratique, sans guerre civile, sans prise de pouvoir par la force, porté par une légitimité née d’une civilisation trois fois millénaire. Peut-être qu’il faut être persan pour mesurer le baume consolateur qu’est le prince désireux d’assurer la concorde civile et politique après le départ certain des mollahs, ainsi que de préparer l’avenir.

« Symbole de décadence »

Tout en l’écoutant exposer, dans un français impeccable, les étapes possibles de la chute des mollahs, de la mise en place d’un tribunal de Nuremberg pour juger les crimes des gardiens de révolution, de l’organisation d’une assemblée constituante où toutes les nuances politiques, la gauche, la droite, les centres (et nous avons cela en partage qu’il nous est impossible d’envisager la présence des extrêmes, de quelque nature que ce soit) pourraient offrir le choix par les urnes aux Iraniens libérés de la mollahrchie et mûrs pour le jeu démocratique, je restai obstinément fixée sur le costume et surtout la cravate du prince.

Dans la cravate parfaitement nouée du prince Pahlavi, je revoyais celle que ne quittait jamais mon grand-père.

Après la chute du chah, les mollahs ont tout simplement banni la cravate (et le nœud papillon), la qualifiant de « symbole de décadence » et de « propagation de la culture non musulmane ». Accessoire vestimentaire importé d’Europe, la cravate incarnait l’influence du capitalisme occidental et de ses valeurs impérialistes. Et c’était assez grave pour que Khomeyni édicte des fatwas. Cela m’a rappelé un passage de la sublime autobiographie de Salman Rushdie, Joseph Anton (Plon) : « Au cours de ces années et des années suivantes, des voix islamiques dans plusieurs parties du monde s’élevèrent pour lancer l’anathème contre des pièces de théâtre, des films, de la musique. Il y eut des attaques islamistes contre des socialistes, des syndicalistes, des caricaturistes, des journalistes, des prostitués et des homosexuels, des femmes en jupe et des hommes sans barbe, et même, de façon surréaliste, contre des démons épouvantables : les poulets congelés et les samosas. »

La cravate et l’élégance de Reza Pahlavi me racontaient le retour de la fierté, la fin de la honte d’être iranien aux yeux du monde, mon origine ne me réduisait plus seulement au terrorisme, aux barbus et aux corbeaux, à une esthétique aussi uniformisatrice que terrifiante, à Khomeyni. Dans la cravate parfaitement nouée du prince Pahlavi, je revoyais celle que ne quittait jamais mon grand-père, l’élégance des tantes et des oncles qui peuplaient mon enfance de beauté et de rires, de danses et de poésie.

Le destin est farceur

On dit beaucoup que la révolution islamique a commencé lors de la célébration du 2 500e anniversaire de la fondation de l’Empire perse, en octobre 1971, Khomeyni ayant craché sa haine contre cette commémoration qui insistait sur la Perse préislamique.

Si les célébrations durèrent un an (mars 1971-mars 1972), avec l’ouverture de 2 500 écoles primaires à travers l’Iran, des inaugurations de monuments, des événements culturels quotidiens pour prouver que l’Iran était aussi capable que l’Occident de miser sur la culture, l’éducation, la technique, le progrès, le climax des festivités se tint entre le 12 et le 16 octobre 1971, avec les défilés de toutes les armées qui firent la Perse (Mèdes, Perses, Parthes, Qadjars), suivis des tribunes par toutes les familles royales du monde, les présidents et les chefs de gouvernement.

Le discours du chah, s’adressant directement à Cyrus le Grand, fut doublé par Orson Welles, tandis que les prestigieux invités trinquaient avec un Dom Pérignon rosé 1959. Ce fut l’acmé de la royauté persane. Ce sont ces images-là qui s’imposaient à ma rétine tandis que Reza Pahlavi racontait, avec une conviction contagieuse, son programme pour des lendemains sans lamentations islamistes.

Les images de la révolution islamique sont le contrepoint symétrique de ces fêtes somptueuses qui apparaissent aujourd’hui comme l’enterrement (provisoire) de l’Empire perse. La révolution iranienne de 1979, ce sont les poings rageurs levés vers un improbable ciel, la masse hurlante de haine, les regards vides, les bouches tordues par une mystique de la table rase. Au fur et à mesure que l’on s’approche de février 1979 et du retour de l’ayatollah Khomeyni, les cheveux se couvrent de voiles, les hommes retirent la cravate, les barbes islamistes poussent, les moustaches communistes font encore de la résistance, le noir s’impose et la foule devient homogène jusqu’à la disparition de la singularité individuelle, jusqu’à l’étouffement.

Ce fut la conséquence de l’alliance entre les islamistes et les communistes, ces derniers ne parvenant pas à se mettre d’accord sur un leader : le Tudeh choisit d’utiliser la figure charismatique de Khomeyni pour faire la révolution, persuadé d’être le seul capable de diriger après. Communistes qui furent promptement exécutés après la proclamation de la République islamique d’Iran. Le destin est farceur.

Nous sommes les enfants de Ferdowsi et de Pezechkzad, Iraniens d’Iran comme ceux de la diaspora.

Il me reste de cette rencontre avec Reza Pahlavi son absence de ressentiment, son refus de mettre sur le dos des autres, des Occidentaux, de la France, des États-Unis, cette humiliante parenthèse de quarante-sept ans qui a réduit l’Iran aux islamistes toxiques. Lorsque je lui posai la question sur les « livres de l’exil » – Le Livre des rois, de Ferdowsi, roman épique écrit aux alentours de l’an mille racontant l’histoire de l’Iran jusqu’aux invasions arabes du VIIIe siècle, et Mon oncle Napoléon, roman culte d’Iradj Pezechkzad, publié en 1973 et qui a eu un tel impact en Iran que l’expression « faire son oncle Napoléon » se dit de ceux qui se déchargent de leur responsabilité sur les autres –, il eut un sourire complice, le même sourire que je retrouve sur le visage de mon père quand quelque chose d’irréductiblement iranien se révèle en moi. Nous sommes les enfants de Ferdowsi et de Pezechkzad, Iraniens d’Iran comme ceux de la diaspora, toutes générations confondues, ceux nés là-bas, ceux nés ailleurs, nous possédons en partage la littérature qui fédère tous les particularismes, toutes les ethnies, tous les âges, tous les destins, et répond à cette épineuse question : comment peut-on être persan ?

À la fin de l’entretien, Reza Pahlavi nous a montré les images des enterrements des morts de janvier qui lui parvenaient chaque jour d’Iran. Enterrements durant lesquels les mères, les pères, la famille, les amis chantaient et dansaient pour que ces disparitions tragiques ne soient pas des morts vaines, que ces corps aimés et assassinés puissent être la dernière douleur avant les lendemains qui célébreront la vie. Le prince a précisé combien ces chants et ces danses sont une transgression dans la culture persane. Je sais bien, moi qui suis née là-bas, que la mort est silence et larmes, qu’il faut en chasser la vie jusque dans le moindre sourire de souvenir. Et pourtant. En refusant que la mort ne soit qu’une fin, en opposant à l’injustice des massacres la possibilité d’un avenir radieux, en se tenant dignes, pulsion de vie, face à la faucheuse des mollahs, pulsion de mort, les Iraniens font un pas de plus vers la liberté.

Un jour (très) prochain, Reza Pahlavi rentrera dans notre pays perdu. Un jour prochain, il demandera au British Museum de nous rendre le cylindre de Cyrus le Grand, premier décret de tolérance au monde, première mouture de la Déclaration des droits de l’homme. Le jour où le cylindre de Cyrus reviendra dans notre pays natal, je sais que j’aurai retrouvé un bout de moi qui m’échappe sans cesse. Et je remettrai un pied léger et libre sur la terre de mes ancêtres.