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Luis Vassy : « Nous ne pouvons être libres que si nous sommes puissants »

Luis Vassy : « Nous ne pouvons être libres que si nous sommes puissants »

Pour le directeur de Sciences Po, l’Europe est face à un choix : renouer avec la puissance ou devenir spectatrice de l’Histoire.

Le calme semble être revenu rue Saint-Guillaume. Après les affrontements et les blocages de 2024, l’amphi Boutmy, emblématique de Sciences Po, renoue avec la concorde : les conférences de personnalités prestigieuses — de la Danoise Mette Frederiksen à des officiels ukrainiens, en passant par l’ancien procureur François Molins — y sont désormais écoutées religieusement. Dans le hall principal, les affiches de soutien aux Kurdes ont remplacé les slogans dénonçant le « génocide » à Gaza.

L’artisan de cette mue a son bureau au premier étage : Luis Vassy. Nommé directeur en septembre 2024, ce diplomate chevronné, ancien conseiller de Jean-Yves Le Drian à la Défense puis directeur de cabinet de la ministre Catherine Colonna au Quai d’Orsay, connaît le poids des mots et la rigueur des grandes institutions. Au-delà du climat apaisé, il a accéléré l’internationalisation de Sciences Po pour rivaliser avec les campus américains, britanniques ou chinois. Il sera l’une des têtes d’affiche du premier événement « Défense » du Point, le 1er avril, sous la coupole de l’Institut. Il nous reçoit pour parler de guerre, de diplomatie et de puissance.

Le Point : L’ordre du monde semble renouer avec la loi du plus fort. Est-ce une rupture ou un retour à la normale ?

Luis Vassy : Les rapports de force ont toujours dominé l’ordre international, c’est même sa définition. La différence fondamentale entre l’ordre interne et l’ordre international, c’est que le premier est régulé par un Léviathan qui détient le monopole de la violence légitime, tandis que le second est par nature anarchique. Comme le disait Raymond Aron, le système international s’est construit « à l’ombre de la guerre ». Ce que les Européens ont perdu de vue pendant plusieurs décennies, c’est cette réalité, parce qu’ils ont vécu protégés d’une violence qui continuait pourtant de s’exercer ailleurs dans le monde.

Il y a un autre facteur décisif : nous avons longtemps confondu multilatéralisme et multipolarité. Or le système multilatéral n’a fonctionné que dans un contexte d’hégémonie américaine après la fin de la guerre froide. Dans un monde bipolaire, il était paralysé. Il ne fonctionne plus davantage dans un monde multipolaire. Cette architecture n’a tenu que parce que la puissance était concentrée autour des États-Unis. Dès lors qu’elle se diffuse, le système se grippe.

La naïveté européenne est-elle le fait des populations ou des élites ?

Nous avons confondu nos aspirations et la réalité. L’exemple le plus parlant est celui de l’« Europe puissance normative ». Cette formule laisse entendre qu’on peut être puissant par les normes, alors que c’est l’inverse : vos normes s’imposent parce que vous êtes puissant. Nous avons également cru être forts parce que nous disposions d’un grand marché intérieur, alors que la puissance a toujours appartenu à celui qui produit davantage. Celui qui fabrique l’arbalète est plus puissant que celui qui l’achète, c’est une vérité immémoriale que nous avons inversée. Il y a aussi une explication culturelle.

Les Européens ont traversé un XXe siècle dans lequel les rapports de puissance ont produit des désastres considérables. Ils ont donc choisi de ne plus penser la puissance. Quand j’étais directeur de cabinet au Quai d’Orsay, je m’évertuais à gommer une formule que l’on voyait beaucoup dans les documents diplomatiques : « Il n’y a pas de solution militaire au conflit ». C’est évidemment faux, et ceux qui le disaient le savaient. Mais cette affirmation visait précisément à effacer la question de la puissance du débat public.

Le déclassement européen est-il mesurable ?

Il l’est, et les chiffres sont vertigineux. La Chine représentait 30 % du PIB mondial en 1820, et 17 % en 1870 : il lui a fallu cinquante ans pour ce chemin. L’Europe, elle, a accompli la même trajectoire entre 2008 et 2025, soit en dix-sept ans. Et ce serait une erreur de penser que le mouvement va s’arrêter là. Dans le cas chinois, le déclin s’est poursuivi jusqu’à 4 % du PIB mondial vers la fin des années 1930. Mais ça n’est pas non plus une fatalité. La suite n’est pas écrite.

Sommes-nous condamnés à suivre cette voie ?

Il y a un évidemment chemin alternatif. Face au choc de la puissance occidentale, le Japon décide d’entamer des réformes profondes au XIXe siècle tandis que dans la Chine de la dynastie Qing le mouvement de réforme de 1898 échoue. Mais il suppose une lucidité que nous n’avons pas encore totalement acquise (sourire). La première étape est culturelle : sortir du tabou. Nous devons comprendre que nous ne pouvons être libres que si nous sommes puissants. Et que la puissance doit être pensée pour être construite.

En France et en Europe il y a trop peu de financements publics par exemple dédiés aux questions de sécurité internationale, de défense, de guerre et de paix, au bénéfice de sujets plus consensuels comme le désarmement ou les questions multilatérales. Mais il y a aussi des raisons d’être optimistes : la liberté est un atout. Elle peut nous rendre plus créatifs et plus innovants, si nous conservons une ambition collective. Je côtoie de jeunes générations à Sciences Po qui sont dans cet état d’esprit.

Quel est l’événement qui vous a personnellement convaincu que le monde avait basculé dans une nouvelle ère ?

Il y en a plusieurs, mais je dirais que le tournant se situe entre 2013 et 2014 : la décision d’Obama de ne pas intervenir en Syrie, qui ouvre la voie à l’intervention russe dans ce pays, au même moment que l’annexion de la Crimée. En 2014, j’étais au ministère de la Défense, et nous avons eu à traiter la question du contrat des deux BPC, les navires Mistral, vendus à la Russie. Annuler ce contrat n’allait pas du tout de soi : ce n’était pas dans la tradition française. J’étais de ceux qui ont réfléchi à cette décision très lourde. Au regard de ce qui s’est passé depuis, je crois qu’elle était juste, et nous avons su la gérer dans l’intérêt national, puisque l’Égypte a repris ces deux bâtiments dans d’excellentes conditions pour la France.

C’est aussi l’époque de la première négociation réussie d’exportation des Rafale sur laquelle j’ai travaillé fin 2014 et début 2015, également en Égypte. Le réarmement du monde devenait concret. Ce moment a cristallisé quelque chose : un conflit ouvert aux portes de l’Europe, qui rendait visible la montée en puissance d’un autre phénomène que j’ai vu s’amplifier depuis, la conjonction entre agressivité militaire et agressivité informationnelle. Dans ce domaine, on observe une inversion du rapport stratégique classique, un bousculement de la poliorcétique, l’art du siège. Contrairement à toute la tradition militaire, dans la guerre informationnelle, il est plus difficile de se défendre que d’attaquer.

Enseigner la diplomatie a-t-il encore un sens dans ce monde dominé par les hommes forts ?

La diplomatie a toujours un sens. Même Attila respectait les immunités diplomatiques. En situation de conflit, on a d’autant plus besoin de diplomatie qu’il faut agréger des soutiens, trouver des alliés, et l’on est toujours plus puissant à plusieurs. Il faut en outre maintenir des canaux de dialogue avec ses adversaires, parce que tout conflit finit par trouver un terme, et qu’il faut garder ouverte la voie qui permettra d’en sortir.

Le calme semble être revenu à Sciences Po après une année 2024 marquée par des manifestations et des blocages. Quelle est votre méthode ?

Nous avons trouvé un chemin qui fonctionne en nous appuyant sur trois principes. D’abord, faire vivre le pluralisme de manière très concrète : un exemple parmi d’autres, une semaine après mon arrivée, nous avons modifié le règlement intérieur pour qu’un même sujet ne puisse représenter plus d’un tiers des affichages sur les espaces communs. C’est simple, c’est visuel, et ça change la perception de l’espace public. Ensuite, dans les cas où il y a eu des atteintes aux biens ou aux personnes, j’ai pris des mesures conservatoires pour écarter un nombre très limité d’étudiants concernés. Certains ont repris d’ailleurs les cours depuis et cela se passe bien.

Enfin, et c’est peut-être le plus important, nous avons intellectualisé le débat lui-même. Nous avons commandé un rapport à trois enseignants-chercheurs sur la manière dont une institution comme Sciences Po doit gérer le débat politique. Ils ont conclu à une doctrine de « réserve institutionnelle », que j’ai fait adopter en février 2025. Sciences Po ne prend pas position sur les sujets politiques ou géopolitiques, sauf s’ils concernent directement notre mission institutionnelle, la liberté académique, la protection de nos étudiants ou de nos chercheurs. Nous n’avons donc pas pris position sur Gaza, ni sur la répression en Iran. Ce n’est pas notre rôle. Nous sommes une institution d’enseignement supérieur, c’est déjà une très belle mission.

Un homme est mort en marge d’une conférence de Rima Hassan à Sciences Po Lyon. Comment faire face à ce déferlement de violence ?

Je ne peux pas porter de jugement car je ne connais pas les circonstances exactes (Sciences Po Lyon ne dépend pas de Science Po Paris, NDLR). Il est difficile de faire interdire un événement monté par les étudiants. À Sciences Po nous n’avons pas autorisé la venue de Rima Hassan. Le Conseil d’État avait validé cette décision cassée initialement par le Tribunal administratif. car nous étions parvenus à prouver qu’elle appelait les étudiants à une forme d’insurrection.

Il faut toutefois savoir que le cadre légal est très contraignant pour les Présidents d’Université qui ne peuvent que difficilement s’opposer à la tenue d’un événement, même s’il implique une personnalité polémique, mais sont comptables de son bon déroulement alors qu’il leur est imposé. Je suis le garant à Sciences Po d’un cadre commun qui permette à chacun d’exprimer librement ses opinions. Comme nous venons de le dire, la liberté est notre principal atout dans la compétition qui s’ouvre.

Venez assister au premier événement Défense du « Point »

Le Point vous donne rendez-vous le 1er avril 2026 au Châteauform’ 3 Mazarium, au sein du palais de l’Institut de France (Paris) pour la première édition du forum Guerres et Paix. Une journée d’analyse, d’échanges et de débats consacrée aux enjeux de défense, de géopolitique et de souveraineté. Inscrivez-vous gratuitement ici.