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L’incroyable destin des pays du Golfe

L’incroyable destin des pays du Golfe

La guerre d’Iran constitue un moment historique, refermant le cycle ouvert en 1979 par la chute du chah et la fondation de la République islamique. Elle prend désormais la forme d’une course de vitesse où s’opposent, d’un côté, la capacité des États-Unis et d’Israël à maintenir les frappes dans la durée, la résilience de l’économie et des marchés financiers, la mobilisation de la société iranienne et, de l’autre, l’aptitude du régime des mollahs décapité à se régénérer sous l’autorité du nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, et à préserver une partie de son appareil de terreur. Quelle que soit son issue, le conflit transformera la géopolitique du Golfe comme l’histoire du XXIe siècle, dans laquelle la région occupe désormais une place centrale.

Longtemps marginalisé par la modernité, puis confondu avec la seule économie pétrolière, le Golfe a joué de très longue date un rôle clé dans les grandes voies commerciales, des caravanes nabatéennes aux nouvelles routes de la soie chinoises ou au corridor Inde-Moyen-Orient-Europe lancé en 2023 en marge du G20 de New Delhi, en passant par le commerce des épices, l’expansion de la dynastie Han, l’empire de la République de Venise ou le canal de Suez, inauguré le 17 novembre 1869. Il conserve une position dominante dans plusieurs secteurs stratégiques pour l’économie du XXIe siècle, y compris après l’éclatement de la mondialisation en blocs. L’énergie tout d’abord, avec la production et le transit en 2025 de 15 millions de barils par jour de pétrole et de 5 millions de produits pétroliers, ainsi que de 112 milliards de mètres cubes de GNL exportés par le Qatar et 7 milliards par les Émirats arabes unis. L’aluminium, les engrais (33 % de la production mondiale) et les plastiques (15 % de la production de polyéthylène) ensuite. Le transport maritime enfin, qui assure 80 % des échanges en valeur et 90 % en volume, et dont 15 % du trafic transite par la mer Rouge.

La station-service du monde

Le Golfe, station-service du monde développé depuis 1945, est entré de manière fracassante dans la géopolitique mondiale au cours des années 1970. D’abord avec les chocs pétroliers de 1973 et 1979, qui jetèrent l’Occident dans la stagflation et enterrèrent la régulation keynésienne. Ensuite avec la révolution iranienne, qui ramena la religion au cœur de la politique et installa le Moyen-Orient dans une dynamique d’instabilité et de conflits armés.

Après avoir été proche de disparaître lors de la guerre avec l’Irak de 1980 à 1988, qui fit près de 500 000 morts, la République islamique bénéficia pleinement de la tragique erreur des États-Unis avec l’invasion de l’Irak en 2003. Elle permit aux mollahs de mobiliser les recettes pétrolières du pays pour se barricader derrière une triple ligne de défense : la constitution d’un vaste empire chiite, s’étendant du Liban à l’Afghanistan en passant par le Yémen et Gaza, prenant en étau l’ensemble de la région et le trafic maritime mondial en otage à travers les houthistes ; la poursuite à marche forcée de la possession de l’arme atomique ; la construction d’un impressionnant arsenal de missiles balistiques et une spectaculaire percée dans l’industrie des drones, avec pour symbole le Shahed, exporté de la Russie au Venezuela.

Dans le même temps, le Golfe s’est affirmé comme le nouveau carrefour du Moyen-Orient, prenant le relais de l’Égypte ou de l’Irak. Les monarchies s’engagèrent avec vigueur pour étouffer les Printemps arabes, intervenant à Bahreïn, soutenant la reprise en mains de l’Égypte par le maréchal al-Sissi après la catastrophique expérience du gouvernement des Frères musulmans, puis lançant en 2015 une opération militaire conjointe au Yémen qui se révéla désastreuse. Mais sous la répression de la contestation des régimes autoritaires chemina une puissante révolution. Lancée par les Émirats arabes unis et le Qatar, elle fut suivie par l’Arabie saoudite à partir de la prise du pouvoir de Mohammed ben Salmane en 2017.

Une triple impasse

Les pays du Golfe ont pris conscience qu’ils se trouvaient dans une triple impasse : politique avec la coupure croissante entre les dirigeants et la population, de plus en plus jeune, urbaine et connectée ; économique avec la fin annoncée des énergies fossiles, dont ils assurent 30 % de la production ; stratégique avec l’affaiblissement de la garantie de sécurité des États-Unis du fait de la restauration de leur indépendance énergétique grâce aux hydrocarbures non conventionnels ainsi que du pivot vers l’Asie pour faire face au défi de la Chine.

Saisissant les opportunités de la mondialisation, les monarchies du Golfe se sont réinventées. À l’image de l’Arabie saoudite, elles se sont émancipées de l’islam conservateur, notamment du wahhabisme, comme de la tutelle des familles princières pour libérer la société, la jeunesse et les femmes. Le modèle économique a été transformé grâce au réinvestissement massif des recettes pétrolières – via les fonds souverains Qatar Investment Authority, Mubadala pour Abou Dhabi, Public Investment Fund pour l’Arabie saoudite, fort de 950 milliards de dollars d’actifs – dans le développement et la diversification de leur économie en direction du sport et du divertissement, du tourisme de luxe, de la technologie, des énergies renouvelables, de la logistique et des services financiers. Ainsi le plan Vision 2030 porté par Mohammed ben Salmane, qui entre dans sa dixième année, lie diversification et ouverture de l’économie soutenues par 40 milliards de dollars d’investissements publics par an, rééquilibrage au profit du secteur privé, qui représentera 65 % du PIB en 2030, multiplication des projets de construction pour 1 300 milliards, développement du tourisme (50 millions de passagers à l’aéroport de Djeddah), conquête d’un leadership dans les jeux vidéo, foisonnement des événements sportifs et culturels : Coupe d’Asie de football en 2027, Jeux asiatiques d’hiver en 2029, Exposition universelle de 2030, Coupe du monde de football en 2034. Avec des résultats spectaculaires en matière de diminution du chômage et de participation des femmes au marché du travail (34 %).

Rupture du jeûne du mois sacré du Ramadan dans un parc public de ­Sharjah, aux Émirats arabes unis, le 6 mars. © (Altaf Qadri/AP/SIPA/Altaf Qadri/AP/SIPA)

La bascule du 7 octobre 2023

Simultanément, les pays du Golfe ont évolué vers une posture plus autonome. Ils se sont détachés de l’Occident pour s’engager dans une diplomatie du multi-alignement traitant de sécurité avec les États-Unis, d’énergie avec la Russie, de commerce et de technologie avec la Chine. Ils se sont affirmés comme une plaque tournante indispensable. Sur le plan économique en devenant le hub privilégié entre l’Amérique, l’Europe et l’Asie. Sur le plan financier en s’imposant comme un investisseur de référence dans les zones à forte croissance d’Asie et d’Afrique. Sur le plan diplomatique en servant de passerelle entre les empires et les blocs structurant le XXIe siècle.

Ce changement de posture, délaissant l’intégrisme religieux pour le développement économique, et la quête de la puissance pour l’exercice de l’influence, a débouché sur une détente générale dans le Golfe à partir de 2019. Elle se traduisit par la conclusion des accords d’Abraham en septembre 2020 entre Israël et les Émirats arabes unis, suivis par Bahreïn, le Maroc puis le Soudan, le rapprochement des Émirats avec l’Iran en 2021, accompagnés par l’Arabie saoudite en 2023, la réconciliation avec le Qatar en 2021.

C’est cette dynamique d’apaisement et de désescalade donnant la priorité au développement économique qui fut télescopée par les massacres du 7 octobre 2023 perpétrés par le Hamas. Ils ont déclenché un nouveau cycle de guerres en chaîne au Moyen-Orient qui trouve son aboutissement dans l’attaque lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran. L’ultraviolence du Hamas s’est ainsi retournée contre ses auteurs, aboutissant non seulement à sa défaite sans appel mais à celle du Hezbollah, à la chute de Bachar el-Assad, à l’humiliation de l’Iran des mollahs lors de la « guerre des douze jours » puis à sa décapitation en février 2026.

Une chance historique pour l’Europe

Au prix toutefois d’une nouvelle et profonde déstabilisation des pays du Golfe, dont le nouveau modèle fondé sur la stabilité, la sécurité, l’attractivité et l’ouverture se trouve percuté de plein fouet. Les frappes iraniennes mettent en évidence non seulement les limites de leurs défenses antiaériennes mais aussi la vulnérabilité de leurs infrastructures essentielles (approvisionnement dépendant du transport maritime, dessalement de l’eau de mer, énergie) et les risques géopolitiques majeurs qui fragilisent leur fonction de plateforme logistique, financière et touristique. Enfin les pays du Golfe, alignés aujourd’hui derrière les États-Unis sous le feu iranien, découvrent, au même titre que l’Europe et les démocraties d’Asie, qu’ils ne peuvent plus faire confiance à un protecteur devenu imprévisible, y compris dans le recours à la force armée, à une puissance globale transformée en agent du chaos au lieu d’être garante de l’ordre international.

Des F/A-18 Super Hornet décollent du porte-avions américain USS Abraham Lincoln,
basé au Moyen-Orient, en soutien à l’opération « Fureur épique », le 3 mars.
© (-/AFP/-)

Henry Kissinger rappelait que « l’Amérique n’a pas d’amis ou d’ennemis permanents, elle n’a que des intérêts ». L’Amérique de Donald Trump ne raisonne plus en termes d’intérêts mais de passions et de pulsions. Même si la guerre d’Iran accouche de la chute du régime des mollahs, même si les accords de Cyrus viennent un jour compléter ceux d’Abraham, les pays du Golfe ne pourront pas faire l’économie d’une réflexion sur une véritable autonomie stratégique et une forme d’intégration transcendant leurs divisions. C’est une chance historique que l’Europe et la France devraient saisir, au lieu de s’enfermer dans le déni en prétendant contre l’évidence que l’avenir du Golfe leur est étranger.

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