Visite à l’Élysée mercredi, réformes chocs sur les retraites et la santé… Le gouvernement minoritaire du Néerlandais Rob Jetten démarre fort, mais devra lutter pour chaque vote.
C’est un vent de fraîcheur batave qui a soufflé sur la cour de l’Élysée en ce début de mois de mars. Emmanuel Macron a accueilli chaleureusement mercredi le tout nouveau Premier ministre néerlandais, Rob Jetten. À bientôt 39 ans (le 25 mars), le leader du parti progressiste D66 s’est installé au pouvoir en devenant le plus jeune chef de gouvernement de l’histoire des Pays-Bas et le premier à être ouvertement homosexuel.
Il a pris la relève pour restaurer la confiance de la nation après le mandat chaotique durant dix-huit mois de son prédécesseur, Dick Schoof. Sur le perron de l’Élysée, le jeune dirigeant a pris la peine de dire quelques mots dans un français tout à fait honorable pour remercier son hôte, il a ensuite poursuivi son discours en néerlandais. Devant Emmanuel Macron, Rob Jetten a fait résonner une partition très proeuropéenne, en totale harmonie avec la ligne défendue par Paris depuis huit ans.
Un allié pour la défense européenne
Il a ouvertement salué la volonté française de renforcer la défense européenne pour en faire un pilier puissant au sein de l’Otan, soutenant l’idée d’une coopération sur la dissuasion nucléaire offerte par le président Macron à huit partenaires (Royaume-Uni, Allemagne, Pologne, Danemark, Belgique). Joignant le geste à la parole face aux tensions au Moyen-Orient, il a confirmé que La Haye répondait à l’appel de la France en déployant l’une de ses meilleures frégates, l’Evertsen, pour escorter le porte-avions Charles de Gaulle et sécuriser la Méditerranée orientale.
Tout juste rentré de Kiev, Rob Jetten a également réitéré le soutien inébranlable de son pays à l’Ukraine. Sur le plan économique, il a appuyé l’achèvement de l’union des marchés des capitaux afin de libérer des financements cruciaux pour l’économie européenne.
Mais si l’entente est parfaite à Paris, la situation à La Haye s’annonce beaucoup plus houleuse. L’arrivée au pouvoir de Rob Jetten est le fruit de laborieuses négociations qui ont accouché d’un accord de gouvernement sobrement intitulé « Aan de slag » (« Au travail ») en février. Sa coalition tripartite réunit, outre son propre parti le D66, les libéraux du VVD (Parti populaire pour la liberté et la démocratie) et les chrétiens-démocrates du CDA.
La substance de ce pacte tient en une expression : un tour de vis. Le remède de cheval est assumé avec la volonté affichée de parvenir à 16,5 milliards d’euros de coupes budgétaires drastiques dans la santé et la sécurité sociale. Ce qui signifie, par ricochet, que les Néerlandais seront tout aussi soucieux des deniers publics quand il s’agira de négocier le futur budget européen de long terme, fidèle en cela à leur tradition.
À l’offensive sur les retraites et la santé
Le programme de Rob Jetten et de sa coalition s’attaque frontalement à des totems sociaux. Sur les retraites, le gouvernement prévoit d’accélérer le recul de l’âge légal de départ à partir de 2033, en le liant beaucoup plus strictement à l’espérance de vie (comme au Portugal). Concrètement, cela signifie que chaque année d’espérance de vie gagnée sera passée à travailler, repoussant l’âge de la retraite à 70 ans pour les trentenaires d’aujourd’hui.
Une pilule si amère que les grands syndicats du pays (FNV, CNV, VCP) ont d’ores et déjà refusé de s’asseoir à la table des négociations avec le cabinet si ce plan n’est pas retiré. Côté santé, le gouvernement compte dégeler la redoutée franchise médicale obligatoire (le « risque propre »), inchangée depuis neuf ans, pour la porter à 460 euros dès l’an prochain, avec la perspective d’atteindre 520 euros d’ici 2030.
S’il a pu faire rêver ses électeurs durant la campagne électorale avec de grandes utopies novatrices, comme la construction de « dix nouvelles villes », Rob Jetten s’est rangé au pragmatisme pour affronter la crise historique de l’habitat. L’accord de coalition fait revenir le jeune Premier ministre (38 ans) à des promesses beaucoup plus classiques, terrestres et bétonnées : la construction de 100 000 nouveaux logements par an. Un cap difficile à tenir alors que les constructeurs n’ont en livré que 70 000 l’an dernier et que les réserves foncières s’assèchent.
Pour s’attaquer à ce défi titanesque, Jetten a fait un choix de casting qui en dit long sur l’urgence : il a nommé Elanor Boekholt-O’Sullivan, la première femme à avoir atteint le grade de lieutenante générale dans l’armée néerlandaise, au poste de ministre du Logement et de l’Aménagement du territoire. Forte de son expérience des opérations militaires en Afghanistan, elle aura besoin de toute sa poigne pour accomplir sa mission.
Coup de vis sur la migration
Le gouvernement a annoncé la création d’au moins 30 sites de construction de grande envergure d’intérêt national, répartis sur tout le territoire, afin d’y bâtir de nouveaux quartiers. Pour les villes, c’est autre chose… Surtout, la coalition promet une offensive tous azimuts contre la bureaucratie locale, perçue comme un frein majeur.
Le programme prévoit de tailler dans le maquis des recours judiciaires en imposant une seule voie d’appel, limitant ainsi les possibilités pour les riverains de bloquer les chantiers. L’État central compte également reprendre fermement la main sur l’aménagement du territoire en fixant lui-même par la loi où, combien et dans quels délais les habitations doivent être construites. Une véritable révolution centralisatrice pour ce petit pays habitué aux consensus locaux.
Le volet migratoire du programme marque également un tournant de fermeté. Le gouvernement confie au ministre CDA Bart van den Brink le soin de mettre en œuvre des législations visant à freiner l’immigration et l’asile. Le pacte de coalition soutient la refonte du modèle migratoire européen qui sera déployé en juin prochain, avec l’ambition radicale de faire traiter les demandes d’asile en dehors des frontières de l’Europe. Les Pays-Bas étaient en contact avec l’Ouganda pour créer un « returns hub » (un centre de retour) mais la piste a été abandonnée. La légalité du dispositif sera soutenue par le règlement « retour » en cours d’adoption par l’UE.
Un gouvernement sans majorité
Sur le plan national, Rob Jetten promet d’accélérer les procédures de l’autorité néerlandaise de l’asile (IND) en supprimant certaines étapes administratives, d’être implacable envers les demandeurs d’asile causant des nuisances (avec une liste de profils à surveiller ou expulser) et de restreindre sévèrement le regroupement familial en cas de crise.
Toute la difficulté pour Jetten résidera dans l’arithmétique parlementaire : son gouvernement est minoritaire. Sa coalition ne rassemble que 66 sièges sur les 150 de la chambre basse, la laissant à dix sièges d’une majorité absolue. S’il promet d’être un « cabinet de coopération » prêt à forger des alliances vote par vote, les premiers débats ont montré que l’opposition l’attend au tournant.
Les grands absents de cette coalition, à commencer par l’alliance de gauche GroenLinks-PvdA (Gauche verte-Parti travailliste) dirigée par Jesse Klaver, dénoncent un programme où « les gens ordinaires paieront des centaines d’euros de plus ». À l’autre bout de l’échiquier, l’extrême droite du PVV (Parti pour la liberté) de Geert Wilders, amer d’avoir quitté le pouvoir, fustige déjà des coupes budgétaires qui pénaliseront les citoyens et une politique migratoire qu’il juge encore trop vide en dépit du durcissement promis. Dans cette configuration précaire, le gouvernement minoritaire de Rob Jetten vérifiera véritablement s’il dispose d’une majorité viable au moment crucial où il devra faire voter son budget.
Le baptême du feu du Conseil européen
Pourtant, malgré ces vents contraires domestiques, l’accord de gouvernement assume pleinement un agenda européen géopolitique et décomplexé. Le programme du jeune Premier ministre stipule noir sur blanc que l’indépendance de l’Europe est une « urgence absolue ».
La coalition gouvernementale entend jouer un rôle moteur pour réformer l’économie de l’Union, réduire les dépendances stratégiques vis-à-vis de l’extérieur et soutenir massivement la base industrielle de défense européenne, allant jusqu’à proposer la création d’un Mécanisme Européen de Défense (EDM) pour des achats militaires conjoints.
La Haye promet, par ailleurs, d’être intraitable avec les États sapant l’Union, comme la Hongrie ou la Slovaquie, en militant pour simplifier la procédure de l’article 7 afin de pouvoir les priver plus facilement de leur droit de vote. Fort de cette feuille de route ambitieuse, le jeune Premier ministre néerlandais fera son grand baptême du feu continental la semaine prochaine à Bruxelles, à l’occasion de son premier Conseil européen, le 19 mars. Jetten siégera pour la première fois face à Viktor Orban, en pleine campagne des législatives hongroises. Les propos de Jetten sur l’article 7 n’ont pas dû lui échapper…
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